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Algérie : Hocine Aït Ahmed, le dernier exil

À Lausanne,en Suisse, en avril 1989. © YVES FORESTIER/SYGMA/CORBIS

Figure historique de la guerre d'indépendance, cet éternel opposant au « système » a tiré sa révérence après plus de soixante-dix ans de militantisme passés en grande partie loin de son pays.

Les dernières volontés de Hocine Aït Ahmed, décédé le 23 décembre en Suisse à l’âge de 89 ans, c’est l’ex-ministre Noureddine Boukrouh qui les résume avec une pointe d’ironie. « Aït Ahmed aura été original même dans sa mort, écrit-il. Opposant intraitable au « système » de son vivant, il est parti en lui infligeant un dernier camouflet : être l’unique « historique » à refuser d’être enterré au cimetière officiel d’El-Alia pour s’en démarquer jusqu’à la fin des temps. » Contrairement aux héros de la guerre de libération, qui reposent au carré des martyrs d’El-Alia, dans la banlieue est d’Alger, Aït Ahmed a donc été enterré aux côtés de sa mère, dans le cimetière de son village, à flanc de montagne, en Kabylie. Ultime pied de nez au pouvoir qu’il a inlassablement combattu ou volonté de reposer dans la terre de ses aïeux, le vieux militant a eu droit à des funérailles dignes du chef d’État qu’il aurait pu être.

Depuis la mort de Boumédiène, en 1978, ou l’assassinat de Boudiaf, en 1992, jamais obsèques n’auront drainé autant de monde, provoqué autant d’émotion et suscité de tels hommages. Opposant au système colonial, président de parti, chef d’une rébellion armée contre l’autocrate Ben Bella, prisonnier politique, pourfendeur de la « junte militaire », militant de la démocratie et des droits de l’homme, Hocine Aït Ahmed a marqué l’histoire algérienne comme peu de dirigeants. Les honneurs qui lui ont été rendus sont d’autant plus saisissants que des pans entiers d’Algériens ne connaissent rien, ou si peu, d’Aït Ahmed. Aux longues années d’exil s’était ajouté un ostracisme officiel, puisque son nom ne figure pas dans les manuels scolaires.

Un jeune militant

D’une pudeur qui confine à la timidité, Hocine Aït Ahmed s’est rarement épanché publiquement sur son enfance et sa jeunesse. Il est d’ailleurs parti sans avoir rédigé ses Mémoires, du moins celles qui concernent les soixante dernières années de son existence. École française, enseignement coranique, certificat d’études, lycée à Alger, sa scolarité fut brillante. Sa mère, descendante de Lalla Fatma N’Soumer, qui mena la résistance contre les troupes françaises dans les années 1850, le rêvait en médecin. La réussite par les études ou la misère crasseuse, le choix était restreint. « Il y avait une prise de conscience précoce des devoirs et en premier lieu du devoir de réussir pour soi, pour sa famille et pour son village », raconte-t-il dans Mémoires d’un combattant. L’esprit de l’indépendance, paru en 1983.

Encore lycéen, il adhère en 1942 au Parti du peuple algérien (PPA), fondé en 1937 par Messali Hadj. Auprès des militants madrés du PPA, il fait l’apprentissage de la politique, mais doit entrer dans la clandestinité au lendemain des massacres de Sétif, en mai 1945. Cette répression sauvage provoque chez lui, dira-t-il un jour, « la rage du jihad [guerre sainte] ». Son arrivée récente et sa jeunesse ne l’empêchent pas de prendre du galon en créant, en 1947, l’Organisation spéciale (OS), la branche militaire du PPA, qui compte 2 000 adhérents. Aït Ahmed théorise la lutte armée en puisant notamment dans les écrits de Clausewitz, officier général prussien, ou de l’officier anglais Liddell Hart. L’historien Mohamed Harbi considère le document d’Aït Ahmed comme le premier grand texte théorique de la révolution. Recherché, le chef de l’OS s’exile au Caire, devenu la Mecque des indépendantistes algériens.

Je suis militant, et c’est une Assemblée de patriotes, c’est-à-dire des militants comme moi, confie-t-il à J.A. en octobre 1962

L’heure des armes ayant sonné, Aït Ahmed fonde le Front de libération nationale (FLN) avec huit compagnons. Le 1er novembre 1954, c’est le début de l’insurrection. Deux ans plus tard, l’arraisonnement par les Français de l’avion qui le transporte, avec Ben Bella, Khider, Boudiaf et Lacheraf, du Maroc vers la Tunisie marque un tournant de la guerre. Les cinq hommes passent de prison en prison avant d’être assignés à résidence au château d’Aulnoye, en France. Là, en décembre 1961, aurait pu basculer le destin d’Aït Ahmed. En conflit avec le Gouvernement provisoire de la République algérienne (GPRA), Houari Boumédiène, chef d’état-major général, y dépêche un certain Bouteflika. Sa mission ? Trouver un allié qui pactisera avec les militaires pour prendre le pouvoir. Boudiaf dit non, ainsi qu’Aït Ahmed. Ben Bella signe des deux mains. À l’indépendance, ce dernier entre dans Alger sur les chars de l’Armée de libération nationale (ALN) et s’empare de la présidence.

Opposé au pouvoir de plus en plus autocratique de Ben Bella, partisan d’une Constituante, Aït Ahmed est élu député. « Je suis militant, et c’est une Assemblée de patriotes, c’est-à-dire des militants comme moi », confie-t-il à J.A. en octobre 1962. Mais les dérives de Ben Bella l’inquiètent autant qu’elles l’horripilent. Le président contourne l’Assemblée constituante, interdit les partis d’opposition et fait du FLN le parti unique. Aït Ahmed dénonce un « coup de force constitutionnel qui, au lendemain de l’indépendance, a confisqué le droit des Algériens à l’autodétermination ». Fâché avec son ex-camarade de cellule, il fonde le Front des forces socialistes (FFS) en 1963 et prend le maquis en Kabylie, à la tête de plusieurs centaines d’hommes. Sa nouvelle insurrection tourne court. Abandonné par une partie de ses troupes, qui sont allées combattre les Marocains lors de la guerre des Sables, traqué par l’armée et la police politique, le chef rebelle est capturé, condamné à mort, avant d’être gracié peu de temps avant le putsch qui dépose Ben Bella. Déguisé en femme, il s’évade de la prison d’El-Harrach en avril 1966 pour s’installer en Suisse. Commence alors une autre vie dans l’exil.

L’exil en Suisse

Aït Ahmed reprend ses études, passe un doctorat d’État sur les droits de l’homme, voyage, écrit et s’éloigne un peu de la politique. Boumédiène tente de le convaincre, via de discrets émissaires, de rentrer en Algérie, mais il se méfie du régime de l’austère colonel. Ses services secrets ne seraient pas étrangers à la mort de deux opposants. Un des chefs du FLN historique, Mohamed Khider, est abattu en Espagne en 1967, alors que Krim Belkacem, signataire des accords d’Évian, qui ont mis fin à sept années de guerre, est étranglé dans un hôtel de Francfort, en 1970. Successeur de Boumédiène, Chadli Bendjedid agira de même à l’égard d’Aït Ahmed. Pour mettre un terme à son asile suisse, le patron du FFS pose trois conditions : amnistie générale, retour des exilés et droit des Algériens à prendre en main leur destin. Réponse de Chadli : « Il peut rentrer s’il le souhaite à condition de respecter les options du pays. » Comprendre : accepter le FLN comme parti unique. Le retour est différé, mais le combat continue. Cette fois aux côtés de l’ennemi d’hier : Ahmed Ben Bella.

La hache de guerre enterrée, Aït Ahmed se réconcilie avec l’ex-président, qui a désormais trouvé aide et assistance auprès du colonel Kadhafi. C’est ainsi qu’en 1985, dans un hôtel de Londres, les deux « historiques » réclament l’instauration de la démocratie en Algérie et le respect des droits de l’homme. La presse algéroise les qualifie de « duo de revenants », et Chadli brocarde ces « donneurs de leçons ». Mais l’activisme des deux hommes inquiète le pouvoir, si bien que celui-ci donne le feu vert à l’assassinat de l’avocat Ali Mecili pour tenter de réduire au silence les deux opposants. Intime d’Aït Ahmed, Mecili est abattu à Paris en avril 1987 par un proxénète à la solde de la sécurité militaire. Jusqu’à sa mort, le leader du FFS réclamera vérité et justice sur ce crime qui l’a profondément affecté.

La légalisation du FFS

Les émeutes d’octobre 1988 sonnent la fin du parti unique et l’avènement du pluralisme. Après vingt-trois années d’exil, Aït Ahmed retourne au pays. Certains l’attendent comme le Messie, mais lui met aussitôt le holà. « Il n’y a pas de miracle, pas d’homme providentiel, pas de prophète, affirme-t-il. Encore moins de héros. » Légalisé, le FFS prend part à l’effervescence démocratique qui s’empare du pays. S’il boycotte les communales de juin 1990, premier scrutin libre depuis 1962, il participe aux législatives de décembre 1991 qui seront remportées par le Front islamique du salut (FIS). Le pouvoir est sur le point de tomber dans l’escarcelle des islamistes, dont certains promettent déjà l’instauration d’une république islamique. Nullement démonté, Aït Ahmed appelle au respect du vote, considère que la démocratie peut être sauvée pour peu que les islamistes jouent le jeu. « Ni État policier ni République islamique », assène-t-il pour renvoyer dos à dos militaires et barbus.

Sauf que l’armée a déjà fait son choix : interruption du processus électoral et démission du président Chadli en janvier 1992. Aït Ahmed est approché par le général Khaled Nezzar, ministre de la Défense, pour participer au comité d’État qui succédera au président démissionnaire. Il refuse, s’offusque qu’on lui fasse une telle proposition, reprend le chemin de l’exil, non sans avoir dénoncé un coup d’État. Dix ans plus tard, lors d’un procès qui oppose à Paris un dissident de l’armée à Nezzar, Aït Ahmed interpelle ce dernier : « Entre toi et moi, il y a un fleuve de sang. »

 ELODIE GREGOIRE/REA

Après la victoire des islamistes du FIS aux législatives de décembre 1991, il appelle au respect du vote, estimant que la démocratie peut encore être sauvée. © ELODIE GREGOIRE/REA

En France, en Suisse ou ailleurs en Europe, l’exilé ne dévie pas de son chemin. Contempteur des généraux, il dénonce une « sale guerre » qui fera près de 150 000 morts. Signataire, en 1995, du contrat de Rome, il préconise une solution politique pour faire cesser les violences en associant pouvoir, islamistes et démocrates. Le pacte romain incommode Alger. La presse locale accuse Aït Ahmed de pactiser avec les égorgeurs des Groupes islamiques armés (GIA). Sauf que sur cet homme les accusations glissent comme l’eau sur les plumes d’un canard.

La roue tourne à nouveau en 1998. Le président Liamine Zéroual claque la porte et annonce des élections anticipées. Aït Ahmed se porte candidat. À 73 ans, le vieux leader n’a plus l’énergie de sa jeunesse pour sillonner le pays, haranguer les foules et marteler ses credo démocratiques. « Je n’ignore pas tous les risques liés à une élection fermée, glisse-t-il à Djamel Zenati, son directeur de campagne. Mon objectif n’est pas de devenir président, mais de saisir cette opportunité pour faire avancer la paix et la démocratie. » Sa santé l’en empêchera. Victime d’un infarctus, il rentre à Lausanne, qui deviendra son ultime résidence.

Au crépuscule de sa vie, Hocine Aït Ahmed prend congé de la politique avant de tirer sa révérence après plus de soixante-dix années de militantisme. Vendredi 1er janvier, accompagné par des centaines de milliers de ses compatriotes, il est retourné reposer dans la terre de ce village « perdu au fin fond d’une vallée de la haute Kabylie » et qui l’avait vu naître également un vendredi. C’était le 20 août 1926.

 

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