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À IFC, Vera Songwe passe au chevet du secteur privé

Vera Songwe a effectué une grande partie de sa carrière à la Banque mondiale © Sylvain Cherkaoui pour Jeune Afrique

Pendant ses dix-sept années à la Banque mondiale, elle a financé les États. Désormais, la Camerounaise dirige le bureau Afrique de l'Ouest et Afrique centrale de la Société financière internationale.

Elle s’était donné quelques semaines pour potasser ses dossiers et prendre la mesure des défis à relever. Le changement de cap dans son parcours ne semble pas le moins du monde intimider Vera Songwe. Nommée à la tête du bureau régional pour l’Afrique de l’Ouest et l’Afrique centrale de la Société financière internationale (IFC, filiale de la Banque mondiale consacrée au secteur privé), la nouvelle directrice se sent prête.

« Durant ma carrière, j’ai travaillé sur la théorie des prix. Je connais donc bien les marchés du secteur privé », dit-elle, avant de préciser, déterminée et consciente de l’ampleur de la tâche à accomplir : « En Afrique, il faut toujours en faire plus : nous avons un retard à rattraper. Mon objectif premier est d’aider l’équipe à répondre rapidement aux besoins formulés. »

Dès octobre, place au terrain. La Camerounaise de 41 ans entreprend de sillonner les 23 pays placés sous sa responsabilité, d’y rencontrer autorités et chefs d’entreprise. D’emblée, un défi s’impose, primordial pour le continent : « D’abord l’énergie, ensuite l’énergie et enfin l’énergie », lâche-telle sur le ton de la boutade, dans son bureau de Dakar. Un sujet qu’elle a notamment abordé le 20 novembre avec Philémon Yang, le Premier ministre camerounais. En effet, l’IFC est impliquée dans le projet de barrage hydroélectrique de Nachtigal (420 MW) et dans l’extension de la centrale à gaz de Kribi, dans le sud du pays.

Présente dans la région depuis 2011 sous une autre casquette, Vera Songwe n’ignore rien des préoccupations des différentes nations qui la composent. Alors directrice des opérations de la Banque mondiale pour le Cap-Vert, la Gambie, la Guinée-Bissau, la Mauritanie et le Sénégal, elle a pu se forger « des impressions, une idée des enjeux économiques, des besoins des gouvernements et des populations ». Dans le cadre de l’IFC, il lui faut à présent apporter des solutions. Selon elle, la véritable question est : « Peut-on en faire davantage ? »

Une femme influente

Son parcours donne la mesure de son potentiel. À son actif, l’amélioration des procédures de décaissement du bureau régional de la Banque mondiale et celle de la capacité d’absorption par le gouvernement sénégalais des crédits alloués. À la fin de l’année fiscale de la Banque mondiale, en juin 2015, le Sénégal s’est par exemple hissé pour la première fois en tête des pays africains, avec un taux de décaissement de 30 %.

L’institution de Bretton Woods s’est activement impliquée dans la lutte contre les inondations et en faveur de l’agriculture, notamment en Casamance où la productivité des femmes a doublé voire triplé. « Ce projet m’a beaucoup marquée par son caractère concret. Partis de zéro, nous avons fait en sorte que les femmes disposent de machines pour assurer le décorticage du riz, et elles sont devenues des entrepreneuses », se réjouit-elle.

Autre motif de satisfaction : le Sénégal et la Mauritanie figurent dans le top 10 des pays réformateurs du rapport « Doing Business ». La Guinée-Bissau constitue la seule fausse note. « Nous ne sommes pas parvenus à stabiliser sa situation macroéconomique. Le pays, après le coup d’État de 2012, a été à l’arrêt pendant deux ans », déplore Vera Songwe. Qui se console en constatant que les enfants sont de retour à l’école, que des efforts ont été consentis dans l’agriculture et que les cliniques ont rouvert.

De tels résultats ne pouvaient passer inaperçus. Vera Songwe siège au conseil d’administration de la Fondation Tony Elumelu et continue de distiller ses analyses à la Brookings Institution, tout en étoffant son carnet d’adresses dans le puissant réseau African Leadership Network (ALN). En juillet, elle faisait partie des 25 Africains « à suivre », selon le Financial Times.

Un parcours exemplaire

Une consécration pour cette fille de médecin qui a fait une grande partie de sa scolarité au sein du Our Ladies of Lourdes College, dans la banlieue de Bamenda. Dans cet établissement qui forme une partie de l’élite anglophone du Cameroun, la jeune fille s’est frottée aux rigueurs de l’éducation catholique avant de s’envoler vers la Belgique. Elle décroche un doctorat en économie mathématique à l’université catholique de Louvain-la-Neuve puis migre aux États-Unis. Après un passage de trois ans à l’université du Michigan, elle obtient un poste de professeur invité à l’université de Californie du Sud, tout en travaillant à la Banque de réserve fédérale de Minneapolis.

Elle intègre la Banque mondiale en 1998 et attire très tôt l’attention de Ngozi Okonjo-Iweala. Une première collaboration de trois années renforce leur estime mutuelle. Et, en 2007, la Camerounaise devient conseillère de la nouvelle directrice générale de l’institution. « Vera Songwe m’a aidée à gérer et à superviser mon staff. Je pouvais aussi compter sur elle pour émettre des idées novatrices sur la manière dont la Banque mondiale pouvait résoudre les problèmes des pays en développement », souligne l’ancienne ministre nigériane des Finances, qui loue sa compétence, sa vivacité d’esprit et son entregent. Au point de reconnaître sa contribution dans la structuration du mécanisme de financement concessionnel ayant permis à la Banque mondiale de mobiliser 49,3 milliards de dollars (environ 45 milliards d’euros) en faveur des pays à faibles revenus.

Selon elle , « le développement, c’est une volonté politique, un leadership et une équipe »

Cette « croisée » du développement ne cesse de prêcher la bonne nouvelle. Un catéchisme qu’elle résume ainsi : « Le développement, c’est une volonté politique, un leadership et une équipe. » Le 21 novembre, elle intervenait à Accra, dans le cadre du forum annuel de la Fondation Mo Ibrahim, au sujet des priorités induites par les dynamiques urbaines du continent.

Le souci d’efficacité qui l’habite l’a poussée à dévorer les biographies des Mandela, Franco, Attila ou encore Napoléon afin d’étudier la manière dont ces personnages prenaient leurs décisions lors de moments décisifs. Sur sa table de chevet, un livre sur Mandela et un autre sur Churchill. Des romans également : Hidden in Plain View, de l’Africaine-Américaine Jacqueline L. Tobin, et The Last Shogun, du Japonais Ryotaro Shiba. Ces ouvrages ont en commun de restituer les luttes de libération des peuples. Un prélude peut-être à une carrière politique, afin de peser davantage sur l’avenir du continent ?

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