Photographie : François-Xavier Gbré, le père en bandoulière

Tirages extraits de la série « The Past is a Foreign Country ». © FRANÇOIS-XAVIER FRELAND/J.A.

Né à Lille, le photographe franco-ivoirien s'est installé à Abidjan, sa ville paternelle. Une cité dont il immortalise les mutations, se réappropriant au passage une partie de son passé.

L ‘ univers de François-Xavier Gbré ressemble à la maison où il vit depuis trois ans, avec sa compagne et sa petite fille. Bâtie au cœur d’un quartier résidentiel d’Abidjan dans les années 1980, c’est une villa d’une autre époque, un peu nostalgique, lumineuse et aérée, sans fioritures, avec seulement quelques objets et meubles rétro chinés ici et là. En dix ans, ce photographe nomade franco-ivoirien de 38 ans a vécu dans quatre pays différents : France, Italie, Mali et Côte d’Ivoire.

C’est dans la banlieue lilloise, dans le nord de l’Hexagone, que ce fils unique d’un ouvrier ivoirien et d’une infirmière française a grandi, dans un milieu modeste mais à l’abri du besoin. « À 20 ans, après des études scientifiques, j’ai commencé à travailler dans un studio à Lille qui me demandait de faire des photos de mon environnement. Comme j’étais skateur, j’ai commencé à faire une série sur ce sujet dans des usines désaffectées. » C’est le déclic.

Il passe son diplôme de photographe à Montpellier (Sud), puis fait un stage dans un studio de mode et de publicité local : « C’est en photographiant des mannequins que j’ai appris la technique », se souvient-il. Il rejoint ensuite l’équipe du photographe publicitaire Jean-Patrick Gratien, à Limoges (Centre). « On faisait principalement de la porcelaine et des chaussures Weston, j’en ai profité pour aiguiser mon œil. Mais c’est aussi grâce à cette expérience que je me suis rapproché du reportage. Nous faisions des photos de paysages pour des offices de tourisme en Bretagne. »

Photographier la Côte d’Ivoire

Très vite, François-Xavier Gbré utilise ses vacances pour se concentrer sur son objectif principal : photographier le pays de son père, la Côte d’Ivoire. C’est lui d’ailleurs qui, sans le savoir, lui a peut-être transmis le virus. « Avant de partir en France, en 1962, il avait lui-même travaillé dans un laboratoire de photographie à Abidjan. Il développait des pellicules en noir et blanc dans un célèbre magasin du Plateau. »

Dès 2003, François-Xavier fait des séjours réguliers en Côte d’Ivoire et profite d’un stage au quotidien Fraternité Matin pour arpenter la ville de fond en comble. Carte de presse locale en poche, il déjoue les nombreux contrôles de police. « Je voulais photographier la mutation d’Abidjan, je me baladais dans ses nombreux quartiers, je prenais différentes scènes de vie. Et je me reconstituais un imaginaire, celui de ma propre ville », explique-t-il. Il réalise alors plusieurs clichés sur les fêlures d’une cité postcoloniale et la réappropriation de l’espace qui vont contribuer à sa renommée. Certaines ont été exposées en décembre dernier, près de New York, à la Cantor Fitzgerald Gallery d’Haverford, lors de son exposition  «The past is the foreign country » (le passé est un pays étranger).

Premières expositions

Entre-temps, il s’est installé à Milan, dans le nord de l’Italie, pour vivre de la photo de mode et financer ses futurs projets personnels en Afrique. Le week-end, il tire le portrait d’amis migrants africains, principalement éthiopiens ou érythréens, mais il rêve de se réaliser en Afrique. Les Rencontres africaines de la photographie, à Bamako, où il est exposé pour la première fois en 2009, lui permettent de sauter le pas. Il y croise une Française d’origine malienne qui devient sa compagne et avec qui il s’installe pour quelques années dans le quartier de Dielibougou. Leur fille naît peu après le coup d’État contre Amadou Toumani Touré, en mars 2012. Mais le couple décide très vite de déménager dans une Côte d’Ivoire désormais plus calme.

Aujourd’hui, François-Xavier Gbré répond aux commandes des plus grands architectes abidjanais, comme le cabinet Koffi & Diabaté, avec lequel il partage le goût d’un certain minimalisme. C’est peut-être de son enfance « normale », rythmée seulement par les matchs de football, que François-Xavier Gbré tient son goût des choses simples et désuètes. En dehors des shootings, sa vie d’ascète est ponctuée d’un peu de sport dans les rares espaces verts environnants et de beaucoup de temps consacré à sa famille.

Dans sa bibliothèque, quelques livres, dont un roman au titre plus que symbolique : Loin de mon père, de l’écrivaine franco-ivoirienne Véronique Tadjo. « Le mien est resté longtemps sans venir en Côte d’Ivoire. Il fuyait un peu le carcan familial, qui l’étouffait. Aujourd’hui, je fais tout pour qu’il passe plus de temps chez moi, dans ma maison. »