Rencontres de Bamako : la vogue du photomontage

Her Story, Lebohang-Kganye © Lebohang-Kganye

Malgré l'attentat de l'hôtel Radisson, les Rencontres de Bamako se poursuivent. Parmi les œuvres présentées, une nouvelle tendance : les artistes jouent avec le réel pour aller au-delà du visible.

Peut-être est-ce dû à la démocratisation extrême de la photographie, accessible à tout un chacun via l’incontournable smartphone, ou peut-être est-ce dû à l’influence du marché de l’art occidental, qui continue de peser de tout son poids sur les productions artistiques africaines, mais quoi qu’il en soit, la photo d’art dite plasticienne prend ses distances, sur le continent, avec le photoreportage et « l’instant décisif » cher à Henri Cartier-Bresson.

Le numérique a ouvert un champ des possibles que les créateurs n’hésitent pas à explorer de long en large, au risque de donner parfois l’impression de sombrer dans l’exercice de style. Les dixièmes Rencontres de Bamako, biennale de la photographie africaine organisée (et financée) par le ministère de la Culture du Mali et l’Institut français jusqu’au 31 décembre, n’échappent pas à cette tendance. Parmi les artistes de la sélection officielle, beaucoup plus que dans le off, plusieurs jouent avec les images pour aller au-delà de ce que peut capter un objectif à l’instant T où le doigt enfonce le déclencheur. Photomontages, mises en scène, superpositions, durée de pause, tout est bon pour traduire le réel sans se laisser piéger ni par le visible ni par l’immédiat. Notre sélection, partiale et partielle.

Malala Andrialavidrazana

Atlas élémentaire("Figures"), de Malala Andrialavridazana (2015) © Malala Andrialavidrazana

Malala Andrialavidrazana, des billets pour un voyage

Il y a de la couleur et des hachures en noir et blanc, des animaux et des végétaux, des chiffres et des lettres, des cartes comme surgies d’un autre temps. Avec sa série « Figures », qui compte aujourd’hui une vingtaine d’œuvres, l’artiste malgache Malala Andrialavidrazana (44 ans) invite au voyage. Frappent d’abord l’élégance des agencements, la dynamique des images, l’équilibre des coloris. Pourquoi a-t-on l’impression d’avoir déjà vu ces images ? C’est simple, elles rappellent les billets de banque que nous manipulons tous les jours. Mais il suffit de s’approcher pour que le puzzle se dévoile dans toute sa complexité, brassant les repères temporels et géographiques. « Le billet de banque, c’est pour moi un mégasuperprospectus où le pouvoir s’affirme, dit-elle. Mobutu est ainsi resté sur les billets pendant trente-deux ans, un record après Atatürk ! »

Cette manière de procéder vient de mon premier métier, architecte, qui m’a appris à superposer les couches de calques pour pouvoir faire avancer un projet, affirme-t-elle

L’image du dirigeant congolais qu’elle a utilisée date de 1985 et voisine avec celle d’une femme tirée d’une pochette de disque (Everybody’s got to learn sometime, des Korgis) sur laquelle bondit un léopard et une ancienne carte de l’Afrique dépourvue de frontières. « Cette manière de procéder vient de mon premier métier, architecte, qui m’a appris à superposer les couches de calques pour pouvoir faire avancer un projet, affirme Malala Andrialavidrazana. Mais ce n’est pas un tournant dans mon travail. Je pose les mêmes questions sur les relations qu’il peut y avoir entre les héritages traditionnels et les influences de la globalisation sur un territoire. »

Sans pathos, la période coloniale et la persistance de son esthétique s’imposent au regard, mais, en choisissant des éléments plus récents, comme des billets de banque du Lesotho ou du Swaziland encore en circulation, l’artiste invoque à sa manière des choix actuels, orchestrés par les pouvoirs advenus après les indépendances. « Je me suis arrangée pour que se rencontrent différentes figures de manière féerique ou cauchemardesque, ajoute-t-elle. J’ai toujours été fascinée par les billets, mais la plupart du temps, les gens n’en regardent que les chiffres. Vous savez ce qu’il y a, sur un billet de 10 euros ? » À sa manière, Malala Andrialavidrazana nous réapprend à regarder les images les plus usées.

Youssef Lahrichi

Le Nostalgique ("Rêveries urbaines"), de Youssef Lahrichi (2014) © Youssef Lahrichi

Youssef Lahrichi, seul au monde

Qui ne s’est jamais senti, l’espace d’un instant ou d’une heure, terriblement seul au monde ? Avec sa série « Rêveries urbaines », reprise à Bamako mais déjà exposée au Maroc fin 2014-début 2015 grâce au mécénat du groupe immobilier Alliances, le photographe Youssef Lahrichi (30 ans) explore sa solitude dans la ville de Casablanca.

Délicates et absurdes, ses images le montrent au milieu de la ville désertée à l’heure du ftour, en période de ramadan, ce moment où chacun est invité à se retrouver en famille. Écrivant sur un carnet, assis au beau milieu de la ligne de tram, armé d’une canne à pêche sur une place désertée ou allongé au mitan de la route, il exporte son intimité dans le décor glacé d’une ville où les humains n’ont laissé que des traces convenues, standardisées et dépourvues d’intérêt : grands hôtels aseptisés, banques, publicités pour des téléphones portables…

Sous l’œil triste des lampadaires, l’artiste est plus seul que jamais tandis que, sans son désordre quotidien, Casablanca n’est plus Casablanca, mais une ville qui ressemble à tant d’autres. Un décor de carton-pâte. De quoi nous parle-t-il ? De sa propre mort ou de celle de l’humanité entière ? À chacun de décider, mais il s’agit peut-être des deux.

Lebohang Kganye

The Alarm ("Heir-Story"), de Lebohang Kganye (2012-2013) © Lebohang Kganye

Lebohang Kganye, jamais sans ma mère

Une jeune femme en costume d’homme écarte les bras d’impuissance face à l’image d’une vieille femme en noir et blanc. Le montage semble a priori grossier : l’artiste sud-africaine Lebohang Kganye (25 ans) pose pour l’objectif au milieu de tirages grandeur nature simplement collés sur des morceaux de carton. Avec cette série intitulée « Heir-Story », la plasticienne met en scène la vie de son grand-père au temps de l’apartheid. « Je travaille sur les images de ma famille, explique-t-elle. J’ai voyagé à travers l’Afrique du Sud à la recherche de son histoire, et notamment de celle de ce grand-père incroyable que je n’ai pas connu. J’ai décidé de porter un costume proche de celui qu’il portait alors… » Mélangeant scans d’archives et images récentes, Kganye avoue volontiers vouloir recréer ce qui n’est plus, interrogeant sa propre identité, ses racines. « J’essaie de faire face à la perte », dit-elle.

Kganye a ainsi remis au goût du jour un ancien procédé photographique, la superposition

Pour la série « Her-Story », l’idée est similaire, même si le résultat photographique est radicalement différent. Pour retrouver la présence de sa mère décédée, Kganye a ainsi remis au goût du jour un ancien procédé photographique – la superposition – en imposant sa propre image au côté de sa mère dans des clichés anciens. Elle y apparaît habillée à l’identique, avec une même gestuelle, cohabitant dans un présent imaginaire. Alors que « Heir-Story » donne une impression de grave légèreté à la Chaplin, « Her-Story » trouble comme l’apparition soudaine d’un fantôme surgi du passé.

« Mes approches de la photographie sont toujours différentes, confie Kganye. Même si dans les deux cas les couches temporelles se superposent, je choisis chaque fois le procédé qui correspond au sentiment que je veux exprimer. » Présente en filigrane, l’histoire de l’Afrique du Sud n’est pas évoquée sur le mode de la revendication. « Je ne travaille jamais contre », tranche l’artiste.