Le Tchad s’est adapté face à la menace terroriste

Après l'attaque-suicide du 11 juillet, devant le marché central de la capitale. © BRAHIM ADJI/AFP

Port de la burqa et véhicules à vitres teintées interdits, fouilles et détecteurs de métaux à l'entrée des lieux publics… Face à la menace terroriste, la population a changé ses habitudes. Reportage.

À N’Djamena, la menace Boko Haram est entrée violemment dans la vie quotidienne. Par trois fois cette année, les fous de Dieu venus du Nigeria voisin ont frappé la capitale tchadienne.

Le 15 juin, deux jours avant le début du ramadan, au cœur d’un quartier pourtant très sécurisé, le commissariat central et l’école de police étaient les cibles de deux attentats-suicides quasi simultanés. Bilan : 38 morts, dont 4 kamikazes, et une centaine de blessés. Le 29 juin, dans le 8e arrondissement, quartier Ndjari, 5 autres « illuminés » (selon l’expression d’Idriss Déby Itno) se faisaient exploser lors d’une opération des forces de l’ordre, entraînant dans la mort 5 policiers et l’un de leurs informateurs. Le 11 juillet, enfin, devant la porte sud du marché central, un kamikaze déguisé en femme et portant la burqa a actionné sa ceinture d’explosifs alors qu’un gendarme demandait à « le » contrôler. Encore une quinzaine de morts et plus de 80 blessés.

Il est 10 heures, ce mercredi de novembre, plus de cinq mois après la dernière attaque-suicide. Aux abords du marché central, la circulation se fait plus difficile. C’est l’heure de pointe. À l’entrée nord, des éléments de la police municipale fouillent minutieusement les passants. Le marché fait l’objet d’une surveillance toute particulière. Une centaine d’agents y sont affectés, des policiers, mais aussi des éléments de l’Agence nationale pour la sécurité (ANS) et des renseignements généraux.

De l’autre côté, devant la porte sud, les traces de l’attentat ont disparu, mais les deux ou trois ruelles qui y mènent ont été interdites aux voitures. Assis sur un banc, trois policiers et deux agents des renseignements surveillent le passage, contrôlent certaines identités. À l’intérieur du marché : des tonnes de sacs de mil en provenance du marché de Maiduguri, la capitale de l’État de Borno, au Nigeria ; des dizaines de boutiques de tissus ; des produits manufacturés en provenance des pays du Golfe… Ce mercredi-là, l’activité semble battre son plein, même si les marchands se plaignent d’une baisse de fréquentation, sans trop savoir si elle est due à la menace terroriste ou à la crise économique que traverse le pays depuis plusieurs mois.

Dans la capitale tchadienne, les attentats n’ont surpris personne tant l’imminence d’une attaque de Boko Haram était redoutée ; avant qu’elle se concrétise, l’Institut français, par exemple, avait déjà construit un mur supplémentaire devant l’entrée de son bâtiment. Passé l’angoisse des premiers jours, la vie a repris son cours normal, tout en s’adaptant à la menace.

Une surveillance accrue

Depuis le mois de juin, le port du voile intégral et la circulation des véhicules à vitres teintées ont été interdits, les contrôles se sont intensifiés. Le gouvernement a pris des mesures fortes, contraignantes, qui ont parfois bouleversé le quotidien des habitants. Les femmes se sont adaptées à l’interdiction du port de la burqa, rapidement très bien respectée. Celle des vitres teintées, en revanche, a soulevé plus de contestations. Alors, pour apaiser la situation, les autorités ont accordé un délai de deux mois aux automobilistes concernés pour qu’ils se mettent en règle.

Avant de pénétrer dans l’église, les quelque 800 fidèles sont tous passés au détecteur de métaux

Les lieux de culte font également l’objet d’une surveillance accrue. Comme la paroisse Saint-Paul, située à seulement 300 m du marché central. Un dimanche de novembre, la messe de 9 h 30 affiche complet. Avant de pénétrer dans l’église, les quelque 800 fidèles sont tous passés au détecteur de métaux, sous le regard concentré des agents de la police nationale mis à disposition par le gouvernement. Hervé Tarda coordonne la sécurité de la paroisse. « Après les attentats, les gens venaient la peur au ventre. Aujourd’hui, la situation est plus calme, mais au moindre mouvement étranger, c’est la panique », explique-t-il.

Ce fut le cas trois semaines auparavant, quand un fou a tenté d’enjamber les barrières, ou, plus récemment encore, lorsqu’un homme « d’apparence soudanaise » s’est présenté à l’église. « Il voulait assister à la messe. On se connaît tous ici, alors on l’a interrogé, raconte Hervé Tarda. Il ne connaissait pas nos prières… On l’a donc remis à la police. Nous sommes persuadés qu’il venait en repérage. » Après chaque messe, avec son équipe, Tarda distille des consignes de sécurité aux fidèles, déconseillant notamment aux familles nombreuses de venir avec « beaucoup d’enfants », indiquant la marche à suivre en cas de problème, etc.

Stocks de munitions

À la nuit tombée, alors que des unités mixtes, police et garde présidentielle, fouillent consciencieusement tous les véhicules à l’entrée nord de la capitale ainsi que sur ses grands axes et principaux ronds-points, les rues de N’Djamena se vident plus rapidement qu’à leur habitude. Les détecteurs de métaux ont aussi fait leur apparition dans les bars, les restaurants et les boîtes de nuit. « Dans mon quartier, à Moursal, les gens sortent beaucoup moins », explique un habitant. Les jeunes qui aimaient se retrouver au centre de la place de la Nation jouent désormais aux cartes le long des avenues qui la bordent.

Toutes ces mesures se sont pour le moment montrées efficaces. Pourtant, particulièrement marqué par l’attaque du 20 novembre contre le Radisson Blu de Bamako, le président Déby Itno a immédiatement demandé que la sécurisation des lieux publics soit encore renforcée. Dès le lendemain de l’attentat qui a frappé le grand hôtel bamakois, les entrées du marché central et du marché au mil ont été bouclées par les forces de sécurité. L’opération a permis de mettre la main sur des dizaines d’armes et sur des stocks de munitions. La menace est toujours présente. À N’Djamena, comme dans d’autres capitales, « la question n’est pas de savoir s’il y aura, mais quand aura lieu le prochain attentat », rappelle une source sécuritaire.

L’État d’urgence dans la région du Lac Tchad

Dans la région du Lac Tchad, à moins de 200 km au nord de N’Djamena, la situation est différente. Devant la multiplication des attaques et attentats-suicides dans les villages frontaliers avec le Nigeria, l’état d’urgence a été décrété le 9 novembre et prolongé jusqu’au mois de mars 2016. « Nous avons pris des mesures exceptionnelles pour assurer la sécurité des personnes et des biens sur notre territoire », explique le ministre de la Sécurité publique et de l’Immigration, Ahmat Mahamat Bâchir. Un couvre-feu est instauré entre 18 heures et 6 heures ; l’armée a dépêché plus de 5 000 hommes, dirigés par Mahamat Idriss Déby Itno, le fils du chef de l’État ; elle procède à des perquisitions, multiplie les fouilles et les contrôles.

Ces mesures ont évidemment un impact direct sur la vie quotidienne des habitants. « Pour les populations du lac, la présence de l’armée est quelque chose de très nouveau ; elles ont du mal à s’y faire, estime Ali Mbodou Mahamat, vice-président de l’Association pour la promotion des libertés fondamentales au Tchad (APLFT). Les interdictions de circuler entravent le commerce, et les gens ont peur que les forces de sécurité commettent des exactions. »

Une position partagée par la Convention tchadienne pour la défense des droits de l’homme (CTDDH). « Des témoignages concordants, corroborés par des rapports réguliers des points focaux de la CTDDH dans la région, attestent que les militaires tchadiens se livrent à des exactions graves sur les populations civiles », écrivait l’ONG dans un communiqué, le 25 novembre, concluant : « Autant la lutte contre Boko Haram est louable et doit être fermement menée, autant les droits fondamentaux et élémentaires des personnes sans rapport avec ces terroristes doivent être respectés. »

Un conseiller municipal de Bol (115 000 habitants), chef-lieu de la région du Lac, nuance : « L’état d’urgence est une bonne chose. C’est vrai que les populations se plaignent parfois, mais elles coopèrent, notamment en matière de renseignement. Eh oui, l’armée se permet parfois de faire ce qu’elle veut, mais c’est le prix à payer pour notre sécurité. »

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