Présidentielle au Tchad : comment l’opposition aborde l’échéance

Saleh Kebzabo, à Paris, le 11 juin 2014. © Vincent Fournier/J.A.

Les partis d'opposition abordent la présidentielle en ordre dispersé. Mais ils semblent cette fois bien décidés à ne pas boycotter l'élection.

Après s’être concentré pendant de longues semaines sur la réussite des opérations de recensement électoral – en novembre, une session parlementaire a même été suspendue pour permettre aux ministres « d’aller mobiliser » les citoyens dans les régions -, le parti présidentiel se met tranquillement en ordre de bataille.

Fidèle à sa devise (« Mourir pour le salut ») et à son emblème (un disque jaune cerclé de bleu avec une houe et un fusil croisés soutenant un flambeau), qui rappellent le contexte dans lequel il a été créé, en 1990, le Mouvement patriotique du salut (MPS) s’appuie sur la machine politique qu’il a perfectionnée au fil de ses vingt-cinq années d’existence.

Bien que composé de courants divergents, il domine très largement la scène politique et a raflé 113 des 188 sièges de l’hémicycle lors des législatives de 2011 (les suivantes auraient dû se tenir en 2015 mais, au début de l’année, le mandat des députés a été prorogé sine die).

Au sein de la majorité, on estime d’ores et déjà que le camp adverse ne fera pas le poids. Sans aller jusqu’à la formule de l’un des cadres du MPS, selon lequel « il n’y a pas d’opposition au Tchad », un observateur reconnaît que « tout le monde espère l’alternance, mais que personne ne semble vouloir prendre le risque de l’incarner ». Ce qui explique le positionnement ambigu de certaines grandes figures de la vie politique du pays, qui presque toutes ont, à un moment ou à un autre, transhumé entre majorité et opposition.

Les principaux partis d’opposition avaient refusé de participer à la présidentielle d’avril 2011. Résultat : Idriss Déby Itno (IDI) a été réélu avec 83,6 % des suffrages exprimés. En 2016, même si les positions peuvent encore évoluer d’ici au scrutin, la situation pourrait être bien différente. « Depuis 2001, c’est peut-être la première fois qu’il y aura une vraie compétition », se réjouit un électeur. Pour le moment, personne ne parle de boycott, et l’opposition semble bien décidée à jouer son va-tout.

Qui sont les opposants d’IDI ?

À commencer par l’indéboulonnable Saleh Kebzabo. Cette fois, assure-t-il, il ira jusqu’au bout. À 68 ans, le leader de l’Union nationale pour la démocratie et le renouveau (UNDR) et chef de file de l’opposition espère rallier à son panache un maximum de déçus du régime. L’ancien journaliste s’enorgueillit notamment d’avoir obtenu le soutien de plusieurs personnalités de l’ethnie du président, les Zaghawas, parmi lesquelles Bichera Djamous, le petit frère de Hassan Djamous, qu’il reçoit régulièrement à son domicile de N’Djamena. Un soutien symboliquement très fort : près de vingt-cinq ans après sa mort, l’ex-commandant en chef des Forces armées nationales, qui, avec son cousin IDI, a lutté contre le régime de terreur de Hissène Habré, incarne encore la figure du héros de guerre.

« Ces ralliements ne se traduiront pas dans les urnes. Kebzabo ne peut pas constituer une menace pour nous », estime Béchir Madet, président des jeunes du MPS. « Il est surtout médiatique, tempère Jean-Bernard Padaré, le porte-parole du parti présidentiel. Mais on ne peut pas critiquer le pouvoir la journée et être en contact avec les proches de Déby le soir… »

Ngarlejy Yorongar, 65 ans, député fédéraliste, sera l’un des autres principaux concurrents du chef de l’État sortant. Le président de la Fédération action pour la République (FAR) est considéré comme le plus radical des opposants, notamment parce qu’il n’a pas signé l’accord du 13 août 2007 entre le gouvernement et les principaux partis. Ses démêlés avec le régime de Déby sont célèbres et lui ont valu de se retrouver plus d’une fois derrière les barreaux.

L’ancien Premier ministre a créé son parti début septembre : le Cadre d’action populaire pour la solidarité et l’unité de la République (CAP-SUR)

Autre personnalité majeure en lice, Joseph Djimrangar Dadnadji. Après avoir démissionné avec fracas, en janvier, du MPS (où il militait depuis plus de vingt ans), l’ancien Premier ministre a créé son parti début septembre : le Cadre d’action populaire pour la solidarité et l’unité de la République (CAP-SUR). Djimrangar Dadnadji a occupé plusieurs postes à la présidence (conseiller juridique, secrétaire général, directeur de cabinet…). Il dit n’être « ni de la majorité ni de l’opposition », mais vouloir mettre fin à la « patrimonialisation » qui caractérise les régimes tchadiens depuis l’indépendance.

Enfin, Gali Ngothé Gatta, 65 ans, devrait aussi être candidat. Le populaire député de l’Union des forces démocratiques-Parti républicain (UFD-PR) et porte-parole de la Coordination des partis politiques pour la défense de la Constitution (CPDC) est toujours très influent dans sa région du Moyen-Chari, même si certains observateurs l’estiment en perte de vitesse sur le plan national.

Le principal enjeu pour l’opposition tient dans la capacité qu’elle aura à se rassembler, ou non. « Personne ne peut prétendre y aller seul », martèle Kebzabo, qui espère réunir autour de lui d’autres personnalités. Or, si ces principaux leaders de l’opposition s’accordent quand il s’agit de mettre en garde le gouvernement (comme en septembre, après la convocation de plusieurs d’entre eux par la police), en ce qui concerne la présidentielle, chacun semble, pour le moment, jouer sa partition en solo.

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