Chine-Afrique : une coopération décomplexée

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Ancien ministre de la Prospective et de l’Évaluation des politiques publiques du Togo, Kako Nubukpo est directeur de la Francophonie économique et numérique au sein de l’OIF et chercheur associé à l’université d’Oxford, University College, Royaume-Uni.

Le président chinois Xi Jinping durant son discours au sommet Chine-Afrique, à Johannesburg, le 4 décembre 2015 © AP/SIPA

Les temps changent dans le domaine de la coopération, comme en témoignent le sixième sommet Chine-Afrique, qui s'est tenu les 4 et 5 décembre à Johannesburg, et surtout les annonces qui y ont été faites.

Rappelons tout d’abord que ce genre d’événements – Chine-Afrique, Inde-Afrique, Turquie-Afrique, etc. – se multiplie. Cela traduit une vision optimiste du décollage sinon effectif, du moins à venir, du continent, en même temps que le retard pris par les pays émergents dans l’appréhension de la complexité du monde africain, au-delà de la convoitise supposément suscitée par ses richesses naturelles.

Mais avec la Chine, nous changeons de dimension. Les initiatives et montants annoncés sont à la hauteur du gigantisme qui la caractérise : une enveloppe de 60 milliards de dollars [plus de 56 milliards d’euros] annoncée par le président Xi Jinping, dont 5 milliards de prêts à taux zéro et 35 milliards de prêts à taux préférentiels ; un vaste projet comprenant un réseau ferroviaire à grande vitesse, un réseau autoroutier et un réseau régional d’aviation ; la formation de 200 000 techniciens africains, dont 40 000 iront sur le territoire chinois ; l’octroi de 30 000 bourses à des étudiants africains et l’invitation annuelle en Chine de 200 chercheurs africains.

Mais, bien plus que les sommes en jeu, c’est la façon dont les choses se déroulent qui retient l’attention. Un proverbe togolais dit : « La manière dont on donne vaut plus que ce que l’on donne. » Un adage plus que jamais d’actualité car, avec la Chine, il n’y a pas cette leçon de morale surannée qui donne un parfum d’humiliation à tout accord de coopération entre l’Occident et l’Afrique. Il n’y a pas non plus foison d’expressions aussi maladroites qu’insincères telles que « nos amis africains » ou « il nous a fallu plusieurs siècles pour apprendre la démocratie ». Enfin, pas de courses de fond sans fin des dirigeants africains pour la mobilisation effective des montants promis, courses qui font souvent apparaître les aides comme des jeux de dupes, eu égard à la faiblesse des sommes effectivement décaissées.

Les pays développés à économie de marché (PDEM) ont promis durant des décennies d’octroyer 0,7 % de leur revenu national brut (RNB) aux pays les moins avancés (PMA). Las ! Ils n’ont jamais dépassé 0,15 % à 0,2 % de leur RNB. Dans le cadre des objectifs du développement durable (ODD), ils se sont encore engagés à mobiliser les fameux 0,7 % au titre de l’objectif 17 : « Renforcer les moyens du partenariat mondial pour le développement durable et le revitaliser ». Si l’engagement de 0,7 % est respecté, l’aide publique au développement en faveur des PMA passera de 30 milliards de dollars actuellement mobilisés à 250 milliards de dollars d’ici à 2030.

Les États africains ne devraient pas se laisser impressionner par les tartufferies de ceux qui, durant des siècles, ont eu le privilège du monopole sur l’Afrique

Dans un tel contexte, le pragmatisme de l’aide chinoise à l’Afrique suscite des cris d’orfraie de la part de ceux qui, leur bonne conscience en bandoulière, préfèrent donner des leçons plutôt que de jouer les exemples. Les États africains ne devraient pas se laisser impressionner par les tartufferies de ceux qui, durant des siècles, ont eu le privilège du monopole sur l’Afrique mais n’ont pas réussi à lui impulser le moindre début de transformation structurelle.

Pour produire, il faut du capital et du travail. La Chine aide l’Afrique à rattraper son retard en capital, notamment dans les infrastructures, et on ne peut que l’en remercier. C’est à nous, Africains, de bien gérer cette manne afin que son utilisation soit optimale pour le bien-être des populations. Notre défi est d’établir une véritable coopération gagnant-gagnant avec l’empire du Milieu, fondée sur la transparence et le primat de l’intérêt général sur les intérêts particuliers.

Nous voyons naître les prémices d’une coopération décomplexée, qui discrédite par son dynamisme les discours plaintifs des cassandres qui ne veulent pas voir se dérober sous leurs pieds le monde ancien, fait de paternalisme et de bons sentiments.

En matière d’aide publique au développement, nous sommes tenté de dire : « Cette fois-ci, c’est différent… »