Dossier

"Cet article est issu du dossier" «Maroc - Chine : une nouvelle histoire»

Consulter le sommaire

Les gants de Mme Shi et ce qu’ils disent de l’évolution de la Chine

par

Fouad Laroui est écrivain.

Le 26 novembre, à Marrakech, lors de l'ouverture du Sommet sino-africain des entrepreneurs (SAES). © SAES

Commençons par un lieu commun : la Chine a changé. Celle de 2015 n'a rien à voir avec celle de 1980. Mais justement, c'est en essayant de se souvenir de ce qu'elle fut qu'on appréhendera vraiment la nature du changement.

Pour moi, la Chine d’il y a trente ans, ses mystères, ses rapports avec le Maroc, tout cela se réduisait aux visites que j’y faisais au nom de l’Office chérifien des phosphates, pour fixer les prix de l’acide phosphorique et des engrais que l’Office y vendait.

L’acide et les engrais avaient (et ont toujours) une importance cruciale pour l’empire du Milieu : sans eux, il serait impossible de nourrir le milliard (et plus) d’êtres humains qui y vivent. L’empire chérifien produit les engrais en abondance. Pékin avait donc plus besoin de Rabat que l’inverse. Heureux temps…

C’est ainsi que je prenais régulièrement le vol RAM Casa-Paris, puis le vol Air France Paris-Pékin. À l’aéroport, une voiture m’attendait pour me mener à l’hôtel. Je ne sais pas à quoi ressemble Pékin aujourd’hui mais la ville était, à l’époque, grise, maussade et polluée. De rares voitures glissaient dans les grandes avenues envahies par les vélos. L’habitant ne semblait s’intéresser à rien, tout juste pressé d’aller d’un endroit à un autre. D’ailleurs, excepté la Cité interdite et le Kentucky Fried Chicken en face, il n’y avait rien à voir dans la capitale des Hans.

Et puis, il y avait les négociations. Dans une grande pièce lugubre, où l’on crevait de froid, s’installait une commission d’achats gérée directement par le Parti communiste. En face, sur une sorte de sellette, ma petite personne. Je me souviens du jour où une certaine Mme Shi présidait la commission. Je proposai un prix, disons 40 dollars la tonne. Mme Shi se tourna vers son voisin, Liu Tong Bo, qui allait devenir mon ami, et fit de violents signes de dénégation de la tête. Diantre, ça commençait mal. Je descendis à 39 dollars et demi. Liu murmura quelque chose, Mme Shi secoua la tête. 38 dollars ? La harpie pointa l’index sur moi et poussa une sorte de cri. Allons, répliquai-je, nous pourrions nous contenter de 37…

Tout le débat de la commission tournait autour de cette grave question : était-ce des gants d’homme ou de femme ?

Le soir, à l’unique restaurant mandchou de la ville (on n’y servait pas de porc), je dis à Liu Tong Bo, assis à côté de moi, que cette Mme Shi était une négociatrice hors pair. Sa façon de secouer la tête, de repousser fermement mes propositions… Liu se mit à rire. Il me révéla que Mme Shi n’était pas en train de négocier avec moi : elle discutait avec la commission à propos de… mes gants ! Je les avais achetés à Paris en prévision du froid pékinois. Elle les trouvait trop fins, trop délicats ; tout le débat de la commission tournait autour de cette grave question : était-ce des gants d’homme ou de femme ? Pourquoi ce négociateur marocain porte-t-il des gants de femme ? Et pendant ce temps, moi, je baissais les prix…

De retour à Casablanca, je fis un rapide calcul : mes gants avaient coûté 1 million de dollars à l’OCP, donc au Maroc. La honte… Ce n’est pas Jackie Onassis ni une Rothschild qui a porté les gants les plus coûteux de l’Histoire, c’est votre serviteur. Qui ne s’en vante pas.

Aujourd’hui, Mme Shi a pris sa retraite et on ne négocie plus avec des commissions du Parti. Les hommes d’affaires marocains ont en face d’eux des Chinois sortis de Harvard ou de Princeton et qui s’intéressent plus aux cash-flows qu’aux cache-cols. Tant mieux ! Les salles de réunion doivent être chauffées et c’est le climat des affaires qui compte, pas le climat tout court.

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici