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Élection en Centrafrique : et si cette fois c’était la bonne ?

Catherine Samba-Panza au côté du pape François, le 30 novembre, à Bangui. La présidente de la transition a demandé « pardon » au nom des dirigeants ayant contribué à « la descente aux enfers » du pays. © JEROME DELAY/AP/SIPA

Le premier tour de l'élection présidentielle devrait se tenir le 27 décembre. Une échéance déjà maintes fois reportée à laquelle les candidats ont eu tout le loisir de se préparer.

On a dit des Centrafricains qu’ils n’étaient pas prêts, qu’ils avaient d’autres chats à fouetter. On aurait pu les penser blasés, sans espoir, la faute à des dirigeants champions de la mauvaise gouvernance et qui, en cinquante ans, n’ont bien souvent fait que nourrir un système de prédation. Mais un chiffre vient balayer tous ces a priori : 95 % des Centrafricains en âge de voter se sont inscrits sur les listes électorales, aussi imparfaites soient-elles. Ils ne veulent qu’une chose, la paix, et le retour à un ordre constitutionnel est une étape obligatoire.

Sauf crise sécuritaire majeure, et même si un report de quelques jours est encore envisageable, le premier tour des élections présidentielle et législatives aura lieu le 27 décembre. Elles se feront dans un contexte particulièrement difficile (vingt-quatre heures après la visite du pape, un musulman de 35 ans a été assassiné en sortant de son quartier PK5 à Bangui) et « elles ne rempliront sans doute pas les standards démocratiques », de l’aveu même d’une source chargée de leur supervision.

Mais elles auront lieu. Parmi les 43 dossiers de candidatures déposés auprès de l’Autorité nationale des élections (ANE), 30 ont été validés par la Cour constitutionnelle. Un toilettage nécessaire à la crédibilité et à la viabilité de ce scrutin.

Élection singulière

Cette élection est singulière à bien des égards. D’abord parce que, pour la première fois dans l’histoire de la Centrafrique, le pouvoir en place ne se présente pas. Ensuite parce que ses reports successifs ont donné un temps inespéré aux candidats pour se préparer. « Dans la configuration actuelle, il est très difficile de dire qui est populaire », pense un proche de la présidente de la transition, Catherine Samba-Panza.

« Le jeu est plus ouvert, mais tout le monde n’a pas la même chance », nuance un bon connaisseur du pays. Comme l’explique Anicet-Georges Dologuélé, candidat à la magistrature suprême, « dans un pays à 80 % rural, où 3 % de la population a accès à l’électricité, où il n’y a pas de radio nationale, le maillage local et les moyens financiers sont primordiaux. » Le conseiller d’un des principaux candidats confirme « qu’il faut au minimum 1,5 million d’euros pour faire une campagne d’envergure nationale ».

Martin Ziguélé, le favori ?

Selon certains observateurs, Martin Ziguélé semble partir avec une longueur d’avance. « Tout est prêt, notre ambition est de l’emporter dès le premier tour », affirme l’intéressé. Il est vrai que l’hypothèse d’un coup KO en faveur de l’ancien Premier ministre membre de l’International socialiste séduit ceux qui, en France comme dans la sous-région, préféreraient s’épargner l’angoisse et les incertitudes d’un second tour. Mais est-elle bien réaliste ? Certes, Martin Ziguélé, 58 ans, est l’un des candidats les plus expérimentés, doté d’un programme sérieux et technique. Son parti, le MLPC (créé en 1979 par l’ancien président Ange-Félix Patassé), est sans doute l’un des mieux structurés du pays : il a déposé 131 dossiers de candidature aux législatives sur 141 circonscriptions. Mais il tarde à boucler son budget de campagne.

Dans l’imaginaire de beaucoup de Centrafricains, Ziguélé reste par ailleurs associé aux terribles répressions qui ont eu lieu à Bangui après le coup d’État raté contre le président Patassé, en 2001

Ziguélé pourrait également être victime des étiquettes qui lui collent à la peau. Celle d’avoir soutenu le coup d’État de la Séléka en mars 2013. Celle aussi d’être le candidat de la France – Paris comme son ambassadeur à Bangui s’en défendent, même si ce dernier explique à ses interlocuteurs que Ziguélé est le candidat le plus sérieux.

Dans l’imaginaire de certains Centrafricains, il reste par ailleurs associé aux terribles répressions qui ont eu lieu à Bangui après le coup d’État raté contre le président Patassé, en 2001. Événements pendant lesquels il était Premier ministre et pour lesquels il a été blanchi par la justice.

Candidat malheureux en 2005 et en 2011 (il avait alors récolté seulement 6,80 %), Ziguélé devra également faire avec la candidature de plusieurs personnalités issues de son fief de l’Ouham-Péndé (Nord-Ouest), comme l’ancien ministre de l’Éducation Timoléon Mbaikoua (dont la mère est depuis longtemps maire de Paoua, ville la plus importante de la région), Sylvain Patassé (fils de l’ancien président) et Anicet-Georges Dologuélé.

Dernier « point noir » pour Ziguélé, (les mots sont de l’un de ses proches conseillers) : son absence de relations avec le président congolais Denis Sassou Nguesso. Le médiateur de la crise reste le chef d’État dont le soutien est le plus recherché. Il est le seul à recevoir tout le monde, ou presque. Le seul, aussi, auprès de qui l’on peut espérer obtenir un soutien financier. Les principaux candidats ont défilé à Brazzaville ou à Oyo. Tous, sauf Martin Ziguélé pourtant reçu en 2005 et en 2011.

Les autres candidats on-ils une chance de l’emporter ?

Deux candidats ont les faveurs de Brazza. Karim Meckassoua, dont la proximité avec Sassou est de notoriété publique, et, dans une moindre mesure, Anicet-Georges Dologuélé. Ancien ministre de François Bozizé pendant six ans (et à cinq portefeuilles différents) après avoir dirigé le cabinet de Jean-Paul Ngoupandé, éphémère chef du gouvernement d’Ange-Félix Patassé, Meckassoua, 60 ans, est très actif depuis plusieurs mois où sa candidature semble faire son effet. Il a ouvert le bal des meeting, le 5 décembre, au Stade 20 000 Places de Bangui, une semaine après la visite historique du pape François.

Disposant de ressources financières importantes, cet ingénieur de formation, docteur en ergonomie, bénéficie-t-il d’un ancrage local assez important pour jouer les premiers rôles ? Et, surtout, ce musulman domicilié dans l’emblématique quartier du PK5, à Bangui, parviendra-t-il à convaincre les électeurs qu’il peut être le candidat de tous les Centrafricains ?

Candidat depuis juillet 2015, Dologuélé, prédécesseur de Ziguélé au poste de Premier ministre de 1999 à 2001, a profité des reports du scrutin pour déployer son jeune parti, l’Union pour le renouveau centrafricain (Urca, créée en octobre 2013), sur l’ensemble du territoire. L’Urca devrait présenter 120 candidats aux législatives.

Ancien président de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC), Dologuélé bénéficie d’une assise financière confortable. Il peut s’appuyer sur une plateforme d’hommes d’affaires centrafricains qui ont notamment participé à l’achat du matériel de campagne en Chine. Mais, si l’on voit depuis plusieurs semaines pousser un certain nombre de permanences de Dologuélé, l’ex-PM manque toujours de visibilité.

Reste le cas de François Bozizé. En exil en Ouganda, l’ancien président a déposé fin novembre un dossier de candidature (elle fut finalement invalidée par la Cour constitutionnelle) par le biais de Bertin Béa, secrétaire général intérimaire de son parti, le KNK. Béa fut paradoxalement le premier surpris par cette décision. « Une semaine avant, Bozizé lui avait laissé entendre qu’il ne se présenterait pas et qu’il lui demanderait d’être le candidat du parti, assure un de ses proches. Bozizé sait très bien que sa candidature avait peu de chances d’être validée. Il veut juste exister. »

Comment réagiront ses partisans à son exclusion du scrutin ? En 2011, Bozizé s’était imposé au premier tour avec 64,34 % des voix. Un ancien ministre prédit un émiettement de son électorat entre une base Gbaya (son ethnie) qui devrait aller vers l’abstention et le reste des militants ou sympathisants qui se rabattront vers les candidats qui lui sont le plus proches (on pense à son dernier Premier ministre, Faustin-Archange Touadéra) ou qui se sont le moins positionnés contre leur champion.


BOZIZÉ PEUT-IL RENTRER ?

Exilé en Ouganda, François Bozizé a annoncé sa candidature à la présidentielle – en dépit des efforts de Catherine Samba-Panza pour obtenir son retrait de la vie publique (en septembre à New York, la présidente de la transition a demandé à Kampala et à Pretoria de faire pression sur l’ancien chef de l’État).

Son dossier invalidé, il paraît toutefois peu probable qu’il tente de rentrer au pays : en mai 2013, la justice centrafricaine a émis un mandat d’arrêt international à son encontre. En août 2015, le ministre centrafricain de la Justice a promis qu’il serait arrêté dès qu’il poserait un pied dans le pays. Bozizé est, depuis mai 2014, sous sanctions de l’ONU (gel des avoirs et interdiction de voyager) et des États-Unis. En septembre 2014, la Cour pénale internationale a ouvert une enquête sur les atrocités commises par les milices armées en RCA depuis août 2012, et le nom de Bozizé pourrait être cité