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Documentaire : « Capitaine Thomas Sankara », la naissance d’un mythe

Avec Fidel Castro, à Cuba, en 1984. © DR

Conçu à partir d'images d'archives, dont certaines inédites, le documentaire de Christophe Cupelin revient sur celui qui aura profondément marqué les Burkinabè : Thomas Sankara.

«Sans formation politique et idéologique, un militaire n’est qu’un criminel en puissance. » Cette forte sentence, que l’actualité a tant de fois validée, hélas, prend une valeur toute particulière quand on sait que son auteur… était un militaire. Mais pas n’importe lequel, puisqu’il s’agit de Thomas Sankara.

Curieusement, s’agissant d’un dirigeant politique de son envergure, qui a laissé une trace indélébile dans l’Histoire, à tel point que l’on peut considérer qu’après Mandela il s’agit sans doute du plus grand héros de l’Afrique subsaharienne contemporaine, Sankara n’avait fait l’objet jusqu’ici d’aucun long-métrage. Le documentaire de Christophe Cupelin, Capitaine Thomas Sankara, vient donc combler un vide. Et ce un an après le renversement par la population burkinabè du président Compaoré, soupçonné d’être le commanditaire de l’élimination, en 1987, de celui qui se croyait encore son meilleur ami, et quelques mois après le putsch raté du général Diendéré, organisateur de l’arrestation du jeune capitaine, qui n’avait jamais voulu s’octroyer un grade supérieur une fois au pouvoir.

Capitaine Thomas Sankara a été réalisé pour l’essentiel avant la chute de Compaoré. Ce qu’on peut regretter, tant le souvenir de Sankara et de son passage au pouvoir a été présent à l’esprit des révolutionnaires de 2014, auteurs d’un soulèvement d’inspiration manifestement sankariste. Un regret tout relatif cependant puisque le film fait revivre, surtout à l’aide d’images d’archives, le parcours et les initiatives d’un homme extrêmement populaire quand il a exercé le pouvoir entre 1983 et 1987. Mais pourquoi ce documentaire n’arrive-t-il qu’un quart de siècle après cette époque ? Tout simplement parce que Christophe Cupelin, qui fut fasciné par le charisme de Sankara lors de son premier séjour au Burkina dès 1985, à l’âge de 19 ans, n’a pu disposer d’archives audiovisuelles exploitables en quantité suffisante que depuis 2007. Le vingtième anniversaire de la mort de Sankara a fait réapparaître des images jusque-là introuvables ou en tout cas impossibles à utiliser.

Ce que montrent ces images, c’est un chef d’État unique en son genre. Pas seulement parce que, proche du peuple, il participait à des courses cyclistes ou jouait à l’occasion de la guitare électrique en public. Dans ces années 1980 où les militants révolutionnaires étaient déjà presque partout sur la défensive, ce brillant pédagogue, orateur né, toujours de bonne humeur, qui terminait tous ses discours par le slogan « la patrie ou la mort, nous vaincrons », électrisait les foules lors de ses innombrables déplacements dans le pays.

Utilisant des formules de morale élémentaire mais aussi, le plus souvent, « para-marxistes », il ne cessait de fustiger « le néocolonialisme, le racisme et le fantochisme » (entendre : les régimes africains fantoches, soumis aux Occidentaux, comme celui qu’il avait renversé à Ouagadougou). Le voir faire scander à tue-tête par toute la population d’un village réunie autour de lui « L’impérialisme ? À bas ! Les paresseux ? À bas ! Les voleurs ? À bas ! » comme l’entendre servir tout sourire des leçons de morale aux autres présidents africains ou occidentaux à l’OUA et l’ONU, voilà des « spectacles » dont on imagine aisément l’effet lors de leur retransmission télévisée ou radiophonique, au Burkina mais aussi ailleurs dans le monde.

Capitaine Thomas Sankara, on l’a compris, a de forts relents hagio-graphiques. Bien qu’il nous montre le héros de la révolution de 1983 reconnaissant avoir fait « 10 000 erreurs » et qu’il donne à voir à quel point son aura indisposait les autres dirigeants africains, sans parler des Français, ce film n’explique guère quelles furent lesdites « erreurs » et pourquoi il « fallait » l’éliminer. Mais il fait néanmoins comprendre pourquoi, certes en partie grâce à sa mort précoce, il est devenu un mythe. Qui n’est, et c’est tant mieux, pas près de disparaître.

Capitaine Thomas Sankara, de Christophe Cupelin (sorite en France le 25 novembre)