Tunisie : règlements de comptes à Nidaa Tounes

Considérablement affaibli, Mohsen Marzouk peut-il rebondir ? © HICHEM

Moins d'un an après sa victoire aux élections, le parti au pouvoir est le théâtre d'une impitoyable guerre de clans qui a tourné à l'avantage de Hafedh Caïd Essebsi, le fils du président, et abouti à la marginalisation de Mohsen Marzouk, secrétaire général du mouvement. Récit.

La scène se déroule début octobre à Tunis, dans un café des beaux quartiers, La Palmeraie, lieu de rendez-vous prisé de nombre de personnalités politiques. Des cadres de Nidaa Tounes sont réunis autour d’un narguilé. Un homme monopolise la conversation. C’est Lazhar Akremi. Membre fondateur du parti, il vient de démissionner avec éclat du gouvernement – il était ministre des Relations avec le Parlement. Il est énervé et exalté. Il a des mots durs, à la limite de la vulgarité, pour son ancien patron, Habib Essid, le Premier ministre, et pour le président Béji Caïd Essebsi (BCE), dont il a été très proche, et qui l’a lâché.

« Le gouvernement est fini, dit Akremi. Le président n’en a plus pour longtemps. Bientôt le pouvoir sera à prendre, il faut se préparer ! » Dans l’assistance, certains soupirent, d’autres hochent la tête, d’autres encore se taisent et écoutent. Mohsen Marzouk, le secrétaire général de Nidaa, est de ceux-là. Mais, comme dans un mauvais film d’espionnage, l’un des participants est une taupe, qui a discrètement branché le micro de son téléphone pour enregistrer la conversation. On ne se méfie jamais assez de ses amis…

Sitôt la réunion terminée, « l’agent double » se précipite à la Soukra, au domicile du président, pour rapporter la scène dont il vient d’être le témoin. Il trouve un BCE soucieux, entouré de ses proches. « Monsieur le président, Mohsen Marzouk, à qui vous avez donné les clés du parti, complote. En voici la preuve », dit-il, avant de tendre l’enregistrement. BCE écoute, impassible. De Lazhar Akremi, grognard ombrageux et dépité, il n’attendait pas grand-chose. Mais, même s’il n’en laisse rien paraître, il est mortifié par l’absence de réaction de Mohsen Marzouk.

En guise de seul commentaire, il lâche un vieux proverbe en arabe tunisien, équivalent de « celui qui ne dit mot consent ». Au fond de lui, le patriarche se sent trahi. Bien sûr, il connaissait trop les hommes et leurs faiblesses pour accorder inconsidérément sa confiance. Pourtant, ce second, plein de fougue et de culot, terriblement ambitieux mais bourré de talent, il l’avait regardé grandir avec une fascination teintée de tendresse.

L’ascension de Mohsen Marzouk

Mohsen Marzouk a poussé la porte du bureau de BCE alors que ce dernier venait d’accéder à la direction du gouvernement provisoire, en mars 2011. Orphelin de père à l’âge de 5 ans, transfuge de la gauche radicale, Marzouk a frayé un temps avec le Watad, de feu Chokri Belaïd, au début des années 1990, avant de s’assagir et de faire ses classes dans le giron de l’ONG américaine Freedom House, à Washington, puis au sein de la Fondation arabe pour la démocratie, basée à Doha, au Qatar, où il a résidé entre 2008 et janvier 2011.

Très vite, Marzouk intègre la garde rapprochée du vieux leader

Redoutable débatteur et fin stratège, c’est incontestablement l’un des hommes politiques les plus doués de sa génération. Et aussi l’un des plus cultivés, ce qui n’est pas pour déplaire à BCE, formé à l’école bourguibienne. Très vite, Marzouk intègre la garde rapprochée du vieux leader. En 2012, au lendemain de la victoire d’Ennahdha aux élections de la Constituante, il participe à la fondation de Nidaa Tounes et se jette avec gourmandise dans l’aventure partisane en qualité de responsable des relations extérieures.

« Son ascension fulgurante a immédiatement suscité des jalousies chez ses camarades, raconte un familier des arcanes du parti. Le courant n’est jamais passé avec Ridha Belhaj, directeur exécutif de Nidaa. Ridha était la cheville ouvrière du mouvement, Mohsen sa vitrine. Leurs personnalités sont aux antipodes, Marzouk est brillant, mais parfois dilettante, Belhaj est un gros travailleur, un taiseux, un homme de réseaux, qui préfère l’ombre à la lumière et veut tout contrôler. »

Les rivaux de Marzouk

Entre les deux principaux lieutenants de BCE, la compétition est permanente. Le leader de Nidaa leur assignera des missions bien distinctes dans la perspective des élections législatives et présidentielle d’octobre-décembre 2014. Belhaj gardera la main sur l’appareil du parti, alors que Marzouk se voit confier la direction de la campagne. Il excellera dans ce rôle taillé à sa mesure. Marzouk marche à l’adrénaline, il aime les défis, ne supporte pas la routine. Il galvanise l’équipe, met en place la stratégie qui conduira à la victoire et supervisera la communication.

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BCE décorant Mohcen Marzouk des insignes de grand officier de l'ordre de la République, le 17 juin © Hichem

Le fameux slogan « fabihaythou » (allusion à l’un des tics de langage préférés du futur président), décliné sur les affiches tout au long des semaines précédant les scrutins des 23 novembre et 21 décembre 2014, c’est lui et personne d’autre. C’est à ce moment que se noue sa rivalité avec Nabil Karoui, patron de la chaîne de télévision privée Nessma. Karoui, depuis trois ans, est notoirement proche de BCE. « Il était envahissant et sans gêne, il se comportait en terrain conquis, se souvient un des responsables de la campagne. Lorsqu’il s’est invité sur la photo, au cours d’un déplacement du candidat à la mosquée de la Zitouna, cela a été le clash. Marzouk et le reste de l’équipe ont fini par obtenir, non sans mal, que l’enfant terrible de la télé soit déclaré persona non grata. »

Comme les deux hommes en étaient convenus avant l’élection, BCE invite son éminence grise à rejoindre le staff de la présidence. Marzouk devient conseiller spécial, avec rang de ministre, chargé des affaires politiques. Belhaj, de son côté, hérite du poste convoité de ministre directeur du cabinet présidentiel, qui lui donne la haute main sur l’administration de Carthage. Une autre cohabitation commence. Belhaj prend l’avantage. Il pèse de tout son poids dans le choix du Premier ministre, Habib Essid, alors que les candidats appuyés par son rival, comme l’ancien ministre de la Défense Ghazi Jeribi, sont recalés.

Après l’état de grâce, la fronde

Les débuts de la présidence BCE sont poussifs. L’état de grâce laisse rapidement place au scepticisme. Nidaa Tounes, le parti qui avait servi de tremplin à BCE dans sa conquête du pouvoir, se transforme en talon d’Achille. Ses principaux dirigeants (Belhaj, Marzouk, Taïeb Baccouche) ont abandonné leurs fonctions pour intégrer la présidence ou le gouvernement. La direction provisoire, formée autour de Mohamed Ennaceur, le nouveau président du Parlement, peine à contenir les dissidences.

La fronde est orchestrée par des députés, Khemaïes Ksila et Abdelaziz Kotti, frustrés qu’on leur ait refusé un maroquin ministériel. Elle est alimentée en sous-main par Nabil Karoui, qui voit là l’occasion de prendre sa revanche, et par un certain Hafedh Caïd Essebsi, le propre fils du chef de l’État, qui rêve déjà de lancer une OPA sur le parti. « HCE » aurait voulu être investi tête de liste aux législatives dans la circonscription de Tunis 1. Sa désignation, au cours de l’été 2014, avait suscité un tollé, et, après une semaine de réflexion, son père lui avait intimé l’ordre de jeter l’éponge pour ne pas casser la dynamique de la campagne.

Une fois celle-ci terminée, les épées ressortent du fourreau. Hafedh et ses amis passent à l’offensive, exploitent la rancœur des membres du groupe parlementaire, tenus à l’écart du processus de désignation du gouvernement et outrés par l’alliance avec Ennahdha. Leur but est d’abord de fragiliser « les hommes du président » : Marzouk, Belhaj et Ennaceur. Cette fronde libère les tensions accumulées depuis presque deux ans, et le parti se retrouve paralysé.

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Le 1er novembre, des nervis empêchent la tenue d'une réunion du bureau exécutif du parti, à Hammamet © Hichem

Marzouk, de son côté, commence à se sentir à l’étroit dans sa cage dorée du palais de Carthage, où il n’a pas trouvé ses marques. Début mai, l’idée d’un « grand chambardement » finit par s’imposer. Il faut revitaliser Nidaa, ce grand corps malade, dans la perspective du congrès, prévu pour la fin de l’année. Un deal apparemment satisfaisant pour tous les protagonistes est imaginé. Marzouk sera « exfiltré » de Carthage pour prendre le secrétariat général du parti, HCE deviendra l’un des trois vice-présidents, tandis qu’Ennaceur continuera à assumer formellement la direction du mouvement.

Le chef de l’État ne souhaite pas intervenir davantage dans la querelle entre son fils biologique et son fils spirituel. Il ne veut pas brider les ambitions de Hafedh, qui s’est engagé dans un travail de fond auprès des structures de base du parti, bien aidé en cela par son mentor officiel, le millionnaire Raouf Khamassi, qui a réactivé les réseaux datant de l’époque Ben Ali. BCE estime être quitte avec son ancien collaborateur Marzouk. N’a-t-il pas contribué à scénariser sa sortie, en lui remettant, le 17 juin 2015, les insignes de grand officier de l’ordre de la République, un privilège rarement accordé, quelques jours seulement avant la fin officielle de ses fonctions à Carthage ?

Les tensions s’enveniment avant le congrès de décembre

« Le président veut des résultats, confiait à J.A. à la fin de l’été un proche conseiller de BCE. Le nouveau secrétaire général de Nidaa doit montrer sa capacité à rassembler, à faire cohabiter les différents courants, et faire en sorte que le congrès de décembre ne vire pas à l’affrontement. » Plus facile à dire qu’à faire : Marzouk a hérité d’un appareil disloqué, miné par les rivalités et financièrement exsangue. En coulisses, les adversaires du nouvel homme fort de Nidaa ne se gênent pas pour lui savonner la planche, en persiflant aux oreilles de Si Béji. Marzouk, trop clivant, voire sectaire, serait trop pressé. On lui reproche de mettre le parti au service de son agenda personnel et de convoiter le poste de chef du gouvernement afin de se placer dans la perspective de la présidentielle de 2019. D’autres griefs sont mis en avant. Nidaa a été inaudible au cours de l’été, quand la polémique sur le projet de loi présidentiel sur la réconciliation économique battait son plein. BCE laisse dire, mais peu à peu un doute s’instille dans son esprit…

Les hostilités reprennent fin septembre, avivées par les préparatifs du congrès. Le clan de Hafedh Caïd Essebsi exige que son organisation soit supervisée par l’Instance constitutive de Nidaa, alors que la direction du parti, incarnée par le tandem Ennaceur-Marzouk, martèle que le dernier mot doit revenir au bureau exécutif. De faux prétextes, qui masquent une féroce lutte de pouvoir. Les soutiens les plus actifs de HCE, comme Raouf Khamassi, partisan d’une alliance « islamo-destourienne » décomplexée, présentent Marzouk comme un « gauchiste éradicateur », qu’il faut absolument neutraliser.

Le message est sans ambiguïté : la présidence a décidé de lâcher Marzouk. Son sort était-il scellé depuis la fin de l’été ?

Le secrétaire général, lui, campe sur ses positions et tente de rameuter ses soutiens. Tout bascule au cours du week-end des 17-18 octobre, à Djerba. Le clan de Hafedh Caïd Essebsi veut montrer ses muscles et convoque une réunion des cadres et des membres des structures de coordination du parti, qui lui sont acquises. Le bureau exécutif de Nidaa condamne ce meeting, qu’il qualifie d’illégal. Il se tient malgré tout et enregistre la présence de plusieurs ministres, et de Ridha Belhaj.

Le 19 octobre, celui-ci, d’ordinaire si discret, fustige violemment l’attitude du secrétaire général et sermonne Ennaceur sur les ondes de Radio Med. Le message est sans ambiguïté : la présidence a décidé de lâcher Marzouk. Son sort était-il scellé depuis la fin de l’été ? « L’enregistrement de la Palmeraie » et d’autres propos qui auraient été tenus au cours de réunions ou de déjeuners « clandestins » avec Lazhar Akremi ont-ils précipité le dénouement ? Impossible à dire avec certitude.

Marzouk ne veut pas se rendre sans combattre. Pour calmer le jeu, il annonce d’abord qu’il ne se présentera pas aux prochaines élections du parti. Mais la mécanique du putsch se met en place. Un nouveau palier est franchi le 1er novembre, lorsque des nervis empêchent violemment la réunion du bureau exécutif, prévue ce matin-là, à l’hôtel Sol Azur de Hammamet. Les méthodes employées, à la limite du gangstérisme politique, choquent. Quelques jours plus tard, 32 députés présents lors de la réunion avortée de Hammamet démissionnent du groupe parlementaire et annoncent le gel de leur adhésion au parti. Ennahdha, pourtant battue aux élections, devient, mécaniquement, le premier parti à l’Assemblée !

Le 12 novembre, l’Instance constitutive se réunit et décide de confier à Selma Elloumi Rekik  la supervision de l’organisation du congrès

« Les putschistes s’en moquaient, regrette un supporter du camp Marzouk. Ils étaient persuadés que les élus démissionnaires allaient finir par se raviser à cause des pressions. La tournure des événements est malheureusement en train de leur donner raison. » Le 12 novembre, l’Instance constitutive se réunit et décide de confier à Selma Elloumi Rekik, la ministre du Tourisme, la supervision de l’organisation du congrès. Mohsen Marzouk, l’étoile déchue, est de facto marginalisé. Mais quel jeu de massacre et quel spectacle pathétique offert aux sympathisants de Nidaa et aux Tunisiens…

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