Maroc : le parti de l’Istiqlal va-t-il garder Hamid Chabat ?

Le secrétaire général de l'Istiqlal dans son bureau, en 2012, à Rabat. © HASSAN OUAZZANI POUR J.A.

Ce samedi, le parti de l'Istiqlal tient son conseil National pour décider du sort réservé à son secrétaire général Hamid Chabat. Incapable de donner un cap à son parti, le leader istiqlalien est de plus en plus contesté par les siens, qui appellent de leurs vœux un renouvellement de la direction dans la perspective des législatives de 2016.

Participation au gouvernement de l’islamiste Abdelilah Benkirane, puis rupture et opposition virulente, pour finalement en revenir au concept de « soutien critique » à la majorité au pouvoir à la veille des élections locales de septembre dernier : depuis trois ans qu’il est dirigé par Hamid Chabat, le parti de la balance aura oscillé dans toutes les directions politiques à la recherche d’une prééminence mise à mal ces dernières années par les succès des islamo-conservateurs du Parti de la justice et du développement (PJD) et du Parti Authenticité et Modernité (PAM), proche du Palais.

La défaite des élections communales et régionales

Élu au poste de secrétaire général de l’Istiqlal en 2012, Chabat avait déclaré, dès juin, que son parti « ne [pouvait] que gagner les élections » de septembre. Mais la victoire promise par le tonitruant syndicaliste n’a pas eu lieu et l’Istiqlal a dû se contenter de la deuxième place aux communales et de la troisième place aux régionales. Rares sont les optimistes à voir le verre à moitié plein. D’autres, plus réalistes, veulent constater, comme l’ex-ministre et membre du conseil national du parti Fouad Douiri, que « les résultats ont confirmé la place de l’Istiqlal parmi les trois grands partis du pays, avec le PJD et le PAM », tout en concédant que « le bilan est contrasté et que le parti doit être plus efficace en vue des législatives de 2016 ».

Mais, à la veille de cette échéance cruciale, nombreux sont ceux qui estiment avoir bu le calice jusqu’à la lie, comme le membre du bureau exécutif de l’Alliance des économistes du parti Mohammed Benmoussa, qui évoquait, dans une tribune en date du 30 octobre, « l’une des défaites électorales les plus violentes » de l’histoire de l’Istiqlal. « Au fil des années, explique Benmoussa à J.A., il y a eu un divorce entre la direction du parti et son électorat, une rupture qui s’est accentuée avec Chabat, dont l’équipe n’a pas su recréer une osmose avec l’électorat et a montré son incapacité à construire des alliances solides et cohérentes tout en allant à rebours des valeurs de l’Istiqlal. Résultat : nous n’avons remporté que deux régions du Sahara et nous ne contrôlons plus aucune ville. »

Si l’Istiqlal a malgré tout gardé une bonne tenue aux dernières élections, il faut constater l’échec personnel de son leader, commente Mohamed Tozy

Pour les observateurs comme pour nombre de militants, la perte par le secrétaire général de son propre fief de Fès, où il régnait depuis 2003, n’a fait qu’illustrer ses erreurs de gestion, à l’échelle des affaires publiques comme à celle du parti. À la veille des élections, promettant la victoire, Chabat s’était aussi engagé à démissionner en cas d’échec. Mais après la déroute, le secrétaire général s’est opportunément réfugié derrière la décision du conseil national du parti, qui doit se réunir à partir du 21 novembre. « Si l’Istiqlal a malgré tout gardé une bonne tenue aux dernières élections, il faut constater l’échec personnel de son leader, qui a réactivé la contestation interne, portée notamment par le courant Bila Haouada [« sans répit »], auquel de nouvelles personnalités se rallient chaque jour », commente le politologue Mohamed Tozy.

Un chef contesté dès son élection

Car la contestation à laquelle fait face le chef ne date pas de la confirmation, en septembre, de l’érosion de son parti. Son élection à la tête de l’Istiqlal, après le 16e Congrès national de juin 2012, avec une petite vingtaine de voix d’avance, avait été immédiatement dénoncée par les partisans de son adversaire, Abdelouahed El Fassi, fils d’Allal El Fassi, l’une des figures historiques du parti. Avec d’autres membres du comité central, El Fassi avait alors lancé le courant Bila Haouada se réclamant de la défense des valeurs de l’Istiqlal et avait, en vain, contesté en justice la validité de l’élection.

En position de force, le nouveau secrétaire général a riposté en ostracisant les membres du courant contestataire au sein des organes de direction du parti. Une inéluctable scission avait été augurée dans la presse mais, souligne Tozy, « Bila Haouada n’a pas choisi cette voie et est resté à l’intérieur du parti, l’enjeu pour ces anciens de l’Istiqlal étant de récupérer ses puissantes structures ». Sans rejoindre spécifiquement ce mouvement, d’autres figures du parti parfois proches du secrétaire général sont passées à la dissidence, considérant, comme Mohammed Benmoussa, que « ni Chabat ni El Fassi n’incarnent l’avenir du parti, qui a besoin de sang neuf, d’une nouvelle vision et non des calculs politiciens pour la conservation ou la conquête de sièges qui ont caractérisé cette direction ».

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En conversation avec le Premier ministre, Abdelilah Benkirane (à g.), en 2012 © DR

Ce sang neuf, cette vision renouvelée, Chabat avait semblé l’apporter en s’imposant à la tête du parti. Ex-ouvrier et ancien syndicaliste, effronté et populiste, le trublion Hamid Chabat présente un profil atypique au sein de ce mouvement conservateur longtemps tenu par des notables. Devenu secrétaire général six mois après que l’Istiqlal se fut associé au PJD, vainqueur des législatives, pour constituer le gouvernement, Chabat avait, dès janvier 2013, réclamé au Premier ministre Abdelilah Benkirane un remaniement ministériel, brandissant la menace d’une démission des ministres istiqlaliens en cas de refus. Benkirane n’ayant pas cédé à la pression, l’Istiqlal a fini par se retirer du cabinet en juillet 2013, un coup d’éclat qui, pour Mohamed Tozy, a été le moment de triomphe de Chabat.

« Les circonstances peuvent faire évoluer les alliances, qui se basent sur les intérêts politiques propres du parti et sur l’intérêt supérieur du pays. Nous avons des points communs avec le PJD comme avec l’USFP, et si nous avons rallié le gouvernement Benkirane, c’était bien pour tenter de mener un programme dans l’intérêt de la nation et non pour occuper des fonctions de pouvoir, sinon nous n’en serions pas sortis », justifie Fouad Douiri, qui a fait partie des ministres démissionnaires. D’allié du PJD, l’Istiqlal s’est alors voulu le fer de lance de l’opposition, et son secrétaire général a multiplié les déclarations tapageuses, allant jusqu’à affirmer que le PJD finançait l’État islamique et que le Premier ministre était un agent du Mossad.

D’après ce que j’ai compris, Chabat a atteint la fin de son parcours politique, a affirmé le Premier ministre sur une chaîne allemande

Et, à l’issue des dernières élections, un nouveau repositionnement était envisagé : le 13 septembre, une réunion du comité exécutif annonçait la rupture de l’Istiqlal avec l’opposition et l’apport d’un « soutien critique » au PJD, qui, en retour, soutenait vainement le candidat de l’Istiqlal à la présidence de la deuxième chambre le mois suivant. Quand Chabat a fini par conditionner sa promesse de démission au choix du conseil national, cette décision prise par les instances dirigeantes du parti sans consultation de la base n’a fait qu’exacerber les critiques à son encontre et a donné un peu plus de corps aux accusations d’incohérence.

L’intensification de la contestation l’a-t-elle décidé à annoncer finalement, au début de novembre, dans un énième revirement, que l’Istiqlal ferait cavalier seul aux législatives de 2016 ? Ou est-ce peut-être en réaction à la position de l’actuel Premier ministre, bien placé pour retrouver son poste après les prochaines élections, qui affirmait, le 20 octobre, sur une chaîne allemande, « d’après ce que j’ai compris, Chabat a atteint la fin de son parcours politique », tout en annonçant « je pense qu’il va y avoir une normalisation avec l’Istiqlal » ?

Hamid Chabat, encombrant ? 

« La conjoncture qui a permis son arrivée à la tête du parti n’est plus la même. Il y a eu des changements dans la configuration politique générale, des repositionnements du PJD et des recompositions d’alliance qui font que Chabat a perdu de son utilité. L’Istiqlal est traditionnellement un parti de pouvoir, pas un parti de contestation, et si l’on envisage qu’il participe au gouvernement issu des prochaines législatives, Chabat, qui a voulu la démission de ses ministres en 2013, serait même plutôt encombrant », analyse Tozy.

Le modéré Fouad Douiri n’exclut pas non plus la perspective d’un renouvellement de direction, « deux sujets seront soumis au conseil national de novembre : l’évaluation des résultats des dernières élections qui impliquera celle des décisions prises et la préparation du prochain congrès [date non fixée mais annoncé pour 2016 avant les législatives], qui sera l’occasion de renouveler toutes les instances du parti, aussi bien au niveau local que central ».

La « déchabatisation » de l’Istiqlal serait-elle le remède à la langueur du parti de l’indépendance ? Pour Benmoussa, « au-delà de la crise avec la direction, le parti traverse une vraie crise structurelle de sens, une crise des idées dictant une remise en question générale et une reprise en main pour retrouver les valeurs, l’ADN de ce mouvement conservateur et moderniste qui semble aujourd’hui naviguer à vue et pratiquer une logique de la girouette brouillant son message ».