Tatiana Rojo, mieux vaut en rire !

Son regard décalé rappelle que nous sommes toujours l'étranger d'un autre. © LÉO PAUL RIDET/HANSLUCAS.COM pour J.A.

D'origine ivoiro-gabonaise, l'humoriste moque les travers de ses compatriotes… comme ceux des toubabs.

Volonté de fer dans un corps frêle, allure pétulante, Tatiana Rojo n’a pas son pareil pour amuser la galerie. En artiste accomplie, sur scène comme en interview, elle jongle, pour mieux cacher ses émotions, avec les accents (français, ivoirien, canadien…), explore avec dextérité le caractère de ses personnages, se joue des incompréhensions culturelles et s’amuse de la vie, même si celle-ci ne lui fut pas toujours agréable. Née au Havre (nord de la France), en 1979, d’une mère ivoirienne et d’un père gabonais, celle qui a grandi à San Pedro à partir de 6 ans et connu la faim a su faire de l’humour une arme de reconstruction.

Quand ses parents se sont séparés, sa mère, sans le sou, a préféré rentrer au pays avec ses trois filles plutôt que de devenir une sans-papiers. Un choix que la famille n’a pas toujours bien compris. Après s’être remariée, elle a eu deux nouvelles fillettes avant que son second époux meure, en 1989. Commence alors une longue descente aux enfers… « Cela a été des années difficiles, c’est vrai, reconnaît aujourd’hui Tatiana Rojo. Mais j’ai eu une enfance heureuse. J’ai vu ma mère se métamorphoser en Côte d’Ivoire. En France, elle ne souriait jamais. Chez elle, c’était tout le contraire. Certes, je l’ai vue dans une souffrance non dite : quand on entend l’estomac de ses enfants gronder, on n’a qu’une hantise, l’entendre de nouveau. Mais malgré cela, elle riait beaucoup, de tout. C’est ça que j’ai voulu transposer dans ma demi-folie », explique l’humoriste, qui rend hommage à « l’héroïne de [s]a vie », décédée à l’âge de 54 ans, dans Amou Tati, la dame de fer. Un one-woman-show caustique dans lequel Michèle, vendeuse d’ignames sur le marché d’Adjamé, à Abidjan, rêve de voir ses filles, Nachou, Bella, Antou et Amou Tati, épouser des Occidentaux.

À l’école, on se moquait de moi. On m’a tabassée à cause de mon accent, jusqu’à ce que je réagisse et que je décide de prendre l’accent bété ! se remémore-t-elle

Avec humour et finesse, Tatiana Rojo, qui campe une dizaine de personnages, se moque des Africains, de leurs stratégies pour améliorer le quotidien, de leur rapport à l’argent et au religieux. Mais aussi des Européens et de leurs curieux loisirs. Un regard décalé et savoureux qui rappelle que nous sommes toujours l’étranger d’un autre ; ce que Tatiana Rojo a bien compris lorsque, haute comme trois mangues, elle a quitté un quotidien normand où elle était souvent la seule Noire pour un avenir ivoirien dans lequel son accent français détonnait. Un choc des cultures qui s’exprimait parfois à coups de poing. « J’ai dû apprendre à m’adapter. À l’école, on se moquait de moi. On m’a tabassée à cause de mon accent, jusqu’à ce que je réagisse et que je décide de prendre l’accent bété ! » se remémore celle qui découvre le théâtre au catéchisme et à l’école.

À sa majorité, Tatiana Rojo rencontre un Français qu’elle suivra à Paris, où elle se forme. Mais il lui faut de nouveau s’adapter à une culture, à un pays, qu’elle a oubliés. Elle multiplie les castings, attend que des réalisateurs ou des metteurs en scène l’appellent et paie son loyer grâce à des jobs alimentaires. « La difficulté pour les Noirs, c’est d’avoir des rôles au théâtre ou au cinéma. Il n’y a pas assez d’histoires pour nous », constate la comédienne, qui obtient néanmoins quelques rôles au cinéma, notamment dans Le Crocodile du Botswanga, de Fabrice Éboué et Lionel Steketee, Les Rayures du zèbre, ou encore dans le succès très français Qu’est-ce qu’on a fait au Bon Dieu ? Mais lorsqu’une amie lui demande si elle n’en a pas marre de « jouer des rôles d’Africaines », blessée, elle s’emporte : « Est-ce qu’on demande à Emmanuelle Béart si elle n’en a pas marre de n’interpréter que des Européennes ? Non ! L’Afrique est tellement vaste qu’il me faudrait dix vies pour camper des Africaines. »

Tatiana Rojo avoue « rêver d’une tournée en Afrique ». En attendant que celle-ci se concrétise, elle s’échauffe à Dakar du 12 au 22 novembre

L’humiliation ressentie lors d’un casting pour Le Roi lion, comédie musicale, faussement africaine, pur produit de l’industrie occidentale du divertissement qui sélectionne les artistes selon des critères de danse classique, a été l’élément déclencheur. « J’ai décidé d’écrire mon propre spectacle à partir de mes déboires », explique-t-elle.

En 2009, elle rencontre Éric Checco, qui l’aide à retravailler ce one-woman-show qu’elle présentera au Festival d’Avignon (off) et qui deviendra Amou Tati, la dame de fer, qu’elle joue jusqu’en janvier 2016 à l’Apollo Théâtre, à Paris. Tatiana Rojo avoue « rêver d’une tournée en Afrique ». En attendant que celle-ci se concrétise, elle s’échauffe à Dakar du 12 au 22 novembre, à l’occasion du festival Yass et les Doff du rire, puis au Masa, à Abidjan, en mars 2016. Chaque fois, le succès est au rendez-vous, même si les publics différents ne réagissent pas nécessairement aux mêmes piques d’humour. « Le fait d’avoir vécu en France et en Côte d’Ivoire me permet de savoir ce que l’on peut dire ou pas et d’en jouer », affirme Tatiana Rojo, devenue l’une des chroniqueuses de l’émission + d’Afrique, animée par Robert Brazza sur Canal+ Afrique. Avant d’ajouter : « On peut rire de tout, tant qu’on rit avec et non contre quelqu’un. »