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Turquie : Recep Tayyip Erdogan, héros ou tyran, c’est selon…

Istanbul, 1er novembre. Les partisans d'Erdogan exultent après le triomphe de l'AKP aux législatives. © SEBNEM COSKUN/ANADOLU AGENCY/AFP

Avec Recep Tayyip Erdogan, pas de demi-mesure : on l'adule ou on le hait. Certains voient en lui le porte-parole des masses rurales et pieuses. D'autres, un autocrate arrogant et corrompu. Vous avez dit polarisation ?

« Regardez-le à la télévision. Parfois on le voit énervé, coléreux ; parfois il se montre jovial et rigole avec les gens. Il a deux visages. Eh bien, il est pareil en coulisses », confie à J.A. un proche conseiller de Recep Tayyip Erdogan. Après le camouflet essuyé lors des législatives du 7 juin, le président faisait la grimace. Il a retrouvé le sourire. À l’issue du scrutin du 1er novembre, organisé précisément pour réparer cette déconvenue, l’AKP a récupéré sa majorité absolue. « Pourquoi pas avec 90 % des voix ? Obtenir 49,3 % en ayant utilisé tous les moyens de l’État et occupé tout l’espace médiatique n’est pas un exploit, ironise le sociologue Ferhat Kentel. Erdogan a provoqué le chaos afin de regagner les électeurs perdus. De ce point de vue, c’est un succès, il a franchi un nouveau cap dans la polarisation du pays. »

Un président clivant

Polarisation ? Cet anglicisme désigne un clivage très marqué au sein d’une opinion publique. C’est le pilier de la stratégie d’Erdogan. Mode d’emploi ? Souder ses partisans en les dressant contre l’autre partie du pays. Jouer les sunnites contre les Alevis (chiites), les Turcs contre les Kurdes, les religieux contre les laïques. Et souffler sur les braises d’un nationalisme fascisant. Interruption du processus de paix avec les Kurdes, attaques contre des partis et des journaux d’opposition, sur fond d’attentats attribués à Daesh… Confrontés à ce climat d’insécurité habilement mis en scène, les électeurs sont revenus dans le giron de l’AKP afin d’écarter le spectre de ces coalitions instables qui les avaient tant déçus jusqu’au début des années 2000 et de se placer sous la protection d’un pouvoir qui, ils le savent, peut aussi bien semer le trouble que ramener le calme.

« Erdogan utilise la peur et la violence afin d’intimider les masses. En se bornant à le critiquer sans formuler un discours alternatif, les partis d’opposition entrent dans sa logique. Résultat, les électeurs les jugent incapables de gouverner », commente le politologue Cengiz Çagla, de l’université technique Yildiz (Istanbul).

La faute aux uns, la faute aux autres, la balle au centre… où trône un Erdogan omniprésent. À l’instar d’un Silvio Berlusconi, en Italie, ou d’un Nicolas Sarkozy, en France, le président est « clivant ». Adulé ou détesté.

Il est apparu comme un héros populaire qui défendait la cause des petits en n’ayant pas peur des grands ! s’exclame un membre de son entourage

« Depuis le début de son ascension, il y a un coup de cœur entre Erdogan et la majorité de la société, d’origine rurale et anatolienne. L’amour qu’elle lui porte tient au fait qu’il incarne une vieille opposition entre les élites et la bourgeoisie d’un côté, la paysannerie de l’autre, souligne la sociologue Gaye Petek. En 2002, il est arrivé au pouvoir en disant : « Regardez tous ces nantis, ces soi-disant intellos qui vous mésestiment. Moi, je suis de votre côté, je viens des bas quartiers d’Istanbul et je suis votre porte-parole. » » D’autant que, comme un Sarkozy, il a toujours usé d’un langage transgressif vis-à-vis des élites, n’hésitant pas à dire tout haut ce qui n’allait pas dans le système précédent, sans se laisser intimider par les mises en garde des militaires ou les campagnes haineuses dont il a été victime, au début, de la part de la presse kémaliste.

« Il est apparu comme un héros populaire qui défendait la cause des petits en n’ayant pas peur des grands ! » s’exclame un membre de son entourage. Pour ces classes sociales ascendantes, qui lui attribuent la réussite économique du pays, l’amélioration de leur niveau de vie et de leur système de santé, pas question d’un retour en arrière vers l’État kémaliste et jacobin qui les avait tant fait souffrir. « Pour elles, c’est une question de vie ou de mort », résume Ferhat Kentel.

À ces masses rurales et pieuses, Erdogan a également rendu leur identité « naturelle », tournée vers l’appartenance à l’islam, que le volontarisme républicain d’Atatürk et de ses successeurs avait si longtemps muselée. « Il est le seul à fonder tout son discours sur cette identité religieuse, rappelle Gaye Petek. Et puis les gens sont ravis car il parle fort bien, de manière compréhensible, pas dans un langage de technocrate. » L’entendant lors de ses meetings interpeller Barack Obama ou François Hollande en les tutoyant (« Toi, Obama, je t’avais averti, pourquoi ne m’as-tu pas écouté ? »), les foules se rengorgent : elles ont un leader qui ne s’incline pas devant les grands de ce monde !

Le président adulé au sein de l’AKP

Au sein de l’AKP, où il décide de toutes les carrières, on a pour lui des yeux de midinette. Yigit Bulut, son conseiller économique, a poussé le zèle jusqu’à accuser ses ennemis de vouloir le tuer par télékinésie, autrement dit par la seule force de leur pensée ! « Un leader, un camarade, un grand frère, Tayyip bey est tout cela pour moi », s’enthousiasme Mücahit Arslan, un autre de ses conseillers.

On l’a vu verser des larmes à l’évocation du décès de la fille d’un dirigeant des Frères musulmans égyptiens victime de la répression du maréchal Sissi

« Il a un cœur très doux », renchérit Taner Yildiz, son ex-ministre de l’Énergie. Pour Emine, son épouse, le président est « très patient, chaleureux, généreux, tolérant, il n’aime pas froisser les gens, il aime ses enfants et tous les enfants ». Tous ? Du moins ceux de ses amis islamistes : on l’a vu verser des larmes à l’évocation du décès de la fille d’un dirigeant des Frères musulmans égyptiens victime de la répression du maréchal Sissi. Mais lorsqu’il s’est agi, dans son propre pays, des jeunes contestataires du mouvement de Gezi, il a employé la force et même fait huer en public la mère d’un adolescent blessé par la police et décédé après des mois de coma. Pas de pitié, donc, pour une famille alevie issue d’un quartier d’Istanbul qui « vote à gauche », cible comme tant d’autres de ce langage agressif dont il use envers quiconque ne fait pas partie de son camp.

« Le président galvanise ses partisans en stigmatisant avec virulence les millions de personnes qui ne sont pas de son avis. À Mersin, en 2006, à un paysan qui lui disait : « Je meurs de faim et je ne peux pas soigner ma mère », il a lancé : « Prends ta mère et va-t’en ! » En 2012 [se moquant du culte des Alevis, qui chantent et dansent], il a comparé leurs maisons de prière, les cem-evi, à des cümbüs-evi, lieux où l’on fait la nouba. Comment voulez-vous que le peuple puisse aimer un homme qui parle ainsi ? » s’indigne Aylin Nazliaka, députée d’Ankara et figure de proue du parti CHP (centre gauche, kémaliste) au Parlement.

Un despote pour l’opposition

À ses débuts, pourtant, Erdogan avait tenté de séduire, en se disant que sa bonne gestion (d’Istanbul, dont il fut le maire, puis du pays, lorsqu’il devint Premier ministre) et sa lutte anticorruption finiraient par lui valoir la reconnaissance des élites laïques. Lesquelles méprisaient ce « rouleur de mécaniques » issu des quartiers pauvres de Kasimpasa, qui faisait ses cinq prières quotidiennes et ne parlait aucune langue étrangère. « Les pieds sont devenus la tête », ironisaient-ils.

Cette morgue, qui ne les a jamais quittés, ainsi que les réticences de l’Union européenne à faire entrer la Turquie dans ce qu’Erdogan appelle son « club chrétien » ont contribué, selon nombre d’observateurs, à pousser le président à durcir le ton, comme si cette déception intime brisait quelque chose en lui. Est-ce si sûr ? « Il est malpoli, cassant, rancunier comme un chameau et n’accepte aucune critique », confiait, dès 2003, un journaliste qui le suit de près depuis ses débuts en politique.

Ceux qui le détestent ? Tous les citoyens qui portent dans leur cœur les valeurs de démocratie, de liberté et de modernité, commente Aylin Nazliaka

Atteintes aux libertés individuelles, mise au pas de la justice, attaques contre la presse d’opposition, islamisation de la société, soupçons de corruption depuis le scandale de décembre 2013, folie des grandeurs et autoritarisme croissant, soutien à des groupes radicaux, qui, en Syrie, combattent le régime d’Assad… Pour ses opposants, les griefs ne manquent pas. « Ceux qui le détestent ? Tous les citoyens qui portent dans leur cœur les valeurs de démocratie, de liberté et de modernité, notamment les femmes, les ouvriers saisonniers, les écologistes, la jeunesse de Gezi, les retraités et les minorités sexuelles LGBT », tranche Aylin Nazliaka. Tous ces « Turcs blancs », citadins, éduqués, qui n’entendent pas qu’on leur impose un mode de vie d’un autre âge, se sentent otages de cette autre moitié de Turquie engoncée dans des mentalités rétrogrades et grisée par l’affairisme.

Un goût du luxe et du lucre qui a transformé l’AKP en caste de privilégiés se distribuant postes et prébendes et le président en sultan régnant depuis un kitschissime palais de plus de mille pièces, ce qui choque désormais jusque dans certains milieux populaires. « Son attitude hautaine est assez récente, observe un fonctionnaire qui le côtoie depuis longtemps. Avant, il parlait au nom des humbles, maintenant il est devenu tout-puissant. Du coup, les rôles se sont inversés. Les opposants ne se présentent plus comme l’élite d’antan, mais comme des opprimés qui combattent le tyran. » Héros pour les uns, despote pour les autres, Erdogan ne laisse personne indifférent. Pour son plus grand profit électoral. Pas forcément pour celui de toute la Turquie.


 

La « déception » d’Ertegrul Gunay

Jusqu’en janvier 2013, il fut le ministre de la Culture et du Tourisme d’Erdogan, mais, en décembre de cette année-là, quelques mois après la révolte de Gezi, il a claqué la porte de l’AKP. Ertugrul Günay, 68 ans, fait partie de ces personnalités laïques de centre gauche qui ont été déçues par les islamo-conservateurs après avoir rejoint leurs rangs. Témoignage.

« J’ai été ministre d’Erdogan pendant cinq ans et demi. Bien qu’il soit un bourreau de travail très organisé, il manque d’éducation et de culture. Les membres de son cabinet sont, pour l’essentiel, des amis avec lesquels il travaillait déjà quand il était maire d’Istanbul. C’est un cercle très fermé sur lequel il a beaucoup d’autorité, bien qu’il puisse se comporter avec douceur et compréhension quand ça lui paraît nécessaire.

Erdogan s’est imposé comme une personnalité de premier plan à la faveur d’un contexte politique décevant, dans les années 1990. Ses réalisations lui ont valu une réelle popularité jusqu’en 2011. À la mi-2013, il était encore aimé de ceux qui ne votaient pas pour lui. Mais sa réaction face au mouvement de contestation de Gezi lui a aliéné le soutien des libéraux et des démocrates. Quand, fin 2013, un scandale de corruption a éclaté, il a aussi perdu le soutien de ceux qui voulaient que justice soit faite.

Aujourd’hui, la Turquie se trouve dans une triste situation, sans possibilité de retour en arrière car le président ne veut plus d’un régime respectueux des libertés. Nous en sommes arrivés là pour deux raisons : sa parfaite maîtrise des ressorts de la politique turque et les réflexes d’une société pour laquelle la croissance économique passe avant la liberté et la justice. »