Médias

En Algérie, la libéralisation de l’audiovisuel ne rime pas avec la liberté des télés

Critiquer le chef de l'État et son entourage peut coûter cher aux directeurs de chaînes © Sidali Djarboub/AP/SIPA

Depuis la libéralisation de l'audiovisuel, en 2012, les chaînes de télé privées se sont multipliées et jouissent d'une relative indépendance. À condition de ne pas s'attaquer au pouvoir.

«Nous savions que nous étions dans le collimateur du pouvoir, mais jamais nous n’aurions pensé qu’il allait sortir la sulfateuse pour nous dézinguer. » Quand, le 12 octobre, Yazid Arab, responsable de production à El Watan TV, voit débarquer une escouade de policiers au siège de la chaîne privée, il comprend que l’affaire est déjà pliée. Munis d’un ordre délivré par le wali (préfet) d’Alger, qui agissait à la demande du ministère de la Communication, les policiers procèdent à la saisie du matériel, expulsent sans ménagement le personnel, avant de mettre les locaux sous scellés. Les sit-in organisés devant le ministère de tutelle ou devant l’Assemblée nationale n’y feront rien : 170 employés se retrouvent ainsi sur le carreau.

En cause : le témoignage de Madani Mezrag

La fermeture d’El Watan TV, propriété de Djaafar Challi, un proche de la mouvance islamiste qui a fait fortune dans l’import-export, puis dans la promotion immobilière en Turquie et en Kirghizie, s’est jouée en trois temps. Le 3 octobre, Madani Mezrag, ex-chef de l’Armée islamique du salut (AIS) – autodissoute en 2000 -, commente devant deux journalistes le refus de la présidence de lui accorder l’autorisation de créer un parti. L’homme qui dirigea quelque 6 000 terroristes durant la guerre civile, avant d’être gracié, hausse le ton : « Si le président Bouteflika ne revoit pas sa position, il va m’entendre. »

Passe encore que Mezrag menace de fonder un parti, multiplie les fanfaronnades ou ressasse devant les caméras ses souvenirs de guerre. Mais de là à ce qu’il s’en prenne directement au président Bouteflika, il y a un pas qu’il aurait dû se garder de franchir. En voyage à Istanbul, Challi est convoqué d’urgence au ministère de la Communication. Devant deux responsables, il regrette le contenu de l’entretien et jure qu’il n’aurait pas laissé faire s’il avait été présent. Satisfaction de ses deux interlocutrices. L’heure semblait donc à l’apaisement. Mais pas pour longtemps.

L’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav) prévient que « d’autres tribunes font dans l’excès, et que cela ne saurait être toléré dans un État de droit »

Peu après cette entrevue, le ministre de la Communication, Hamid Grine, annonce le dépôt d’une plainte contre la chaîne et son propriétaire pour « diffusion de propos subversifs » et « atteinte au symbole de l’État ». Comprendre Bouteflika. « Cette chaîne exerce de manière informelle et illicite », souligne le ministre. Curieusement, Mezrag n’est pas visé par la plainte. Mais, sans même attendre que la justice se saisisse de l’affaire, les autorités décident de fermer El Watan TV.

L’Autorité de régulation de l’audiovisuel (Arav) applaudit et prévient que « d’autres tribunes font dans l’excès, et que cela ne saurait être toléré dans un État de droit ». Panique et malaise dans les rédactions des chaînes de télévision. On se demande qui sera la suivante. « Nous sommes seulement les derniers en date à avoir invité Mezrag, proteste Challi. Il a revendiqué l’assassinat de militaires sur d’autres plateaux sans être inquiété. On nous accuse de travailler illégalement, mais je rappelle que des dizaines d’autres chaînes sont dans la même situation. Comment peut-on nous faire un tel reproche, alors que nous recevons quotidiennement des demandes pour couvrir des déplacements de ministres ? »

Seules 5 chaînes sont officiellement accrédités par le ministère de la Communication

Le paysage audiovisuel en Algérie est, il est vrai, pour le moins kafkaïen. Jusqu’en 2012, les téléspectateurs n’avaient d’autre choix que de regarder l’ENTV, la chaîne publique surnommée ironiquement l’Unique ou El Yatima (« l’orpheline »). Depuis la promulgation, en février 2012, de la loi sur la libéralisation de l’audiovisuel, qui a mis fin à cinq décennies de monopole d’État, les chaînes privées se sont multipliées : 45 au total, auxquelles se sont ajoutées une myriade de chaînes relevant du secteur public.

Mais, spécificité locale, aucune chaîne privée n’est de droit algérien, car le texte législatif réglementant la mosaïque médiatique est dans les cartons depuis plus de trois ans. Les sociétés sont donc domiciliées dans des pays tiers – notamment au Liban, en Jordanie ou en Grande-Bretagne. Et une boîte postale et quelques milliers de dollars suffisent pour obtenir une immatriculation au registre du commerce national. Statutairement et fiscalement donc, ces entreprises de presse ne tombent pas sous le coup de la loi algérienne.

J.A.

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En revanche, tous les programmes sont réalisés et montés en Algérie avant d’être envoyés par signal vers les satellites de diffusion. Quand on sait que ces chaînes se partagent un marché publicitaire estimé à quelque 195 millions de dollars (environ 172 millions d’euros) pour une audience de 8 millions de foyers, on imagine l’impact qu’elles exercent. D’autant que l’opposition s’y exprime en toute liberté, ce qui n’est pas le cas sur l’Unique.

Sur ces 45 chaînes, 5 seulement – Ennahar TV, Echourouk TV, Hogar TV, El Djazairia TV et Dzaïr TV – sont officiellement accréditées par le ministère de la Communication. Toutes les autres évoluent dans une zone grise et sont à la merci du bon vouloir du gouvernement. « C’est précisément cette situation de non-clarté qui permet aux autorités d’agir à leur guise quand elles veulent sanctionner, explique un journaliste. On trace d’une manière informelle et insidieuse des lignes rouges qu’il ne faut surtout pas dépasser. »

Ces lignes rouges, certaines sont consignées dans la loi sur l’information de 2012 et le code pénal, comme l’outrage au chef de l’État, passible d’une amende pouvant aller jusqu’à 1 million de dinars (8 300 euros). D’autres ne sont pas écrites et concernent le président, l’armée, les membres du gouvernement ou d’autres hauts responsables. « Mais là encore, on ne sait pas qui dicte les règles, trace les lignes, ni quelle est l’autorité qui donne l’ordre de sanctionner, précise le présentateur d’un JT. Seul un juge peut décider si un commentaire ou une déclaration relève de la critique, de l’insulte, de l’outrage ou de l’atteinte à un symbole de l’État. Or les pressions peuvent venir du gouvernement, de la justice, de l’institution militaire, comme elles peuvent émaner de milieux occultes. »

Des lignes rouges élastiques

Ce n’est pas la première fois qu’une chaîne privée est fermée sans autre forme de procès. En mars 2014, un mois avant la présidentielle qui verra Bouteflika rempiler pour un quatrième mandat, Atlas TV est fermée après une descente musclée de la gendarmerie. Pas d’explication officielle. Mais la ligne éditoriale très critique à l’égard du pouvoir, particulièrement du cercle présidentiel, est probablement à l’origine de cette fermeture. D’autres exemples de tentatives de musellement montrent que les lignes rouges sont très élastiques.

Deux mois plus tard, deux autres émissions satiriques de la chaîne KBC, propriété du quotidien arabophone El Khabar, sont averties par l’Arav, qui s’offusque que de hauts responsables soient « systématiquement injuriés et tournés en dérision »

En avril 2015, une émission satirique d’El Djazairia est contrainte à l’arrêt pour avoir évoqué les biens immobiliers parisiens de certains ministres du gouvernement Sellal. Deux mois plus tard, deux autres émissions satiriques de la chaîne KBC, propriété du quotidien arabophone El Khabar, sont averties par l’Arav, qui s’offusque que de hauts responsables soient « systématiquement injuriés et tournés en dérision ». Convoqué, le directeur de KBC prend la défense de ses animateurs, lesquels ne se gêneront pas pour étriller le président de l’Arav.

L’étude est menée selon la méthode du carnet d’écoute sur un panel de 1 500 individus représentatifs des populations âgées de 9 ans et plus, habitant les milieux urbains. Le panel est réparti sur les villes d’Alger, Tizi-Ouzou, Sétif, Constantine, Oran, Tlemcen et Ouargla proportionnellement à leur poids démographique. L’étude se déroule sur une semaine, chaque mois de l’année. Elle couvre donc douze semaines au cours des douze mois de l’année, et ce depuis octobre 2002.

L’autocensure se répand chez les journalistes

À la décharge des autorités, le manque de professionnalisme et l’inexpérience de certains journalistes, l’absence d’un Conseil national de déontologie, l’inexistence d’une charte éthique dans les rédactions et la course à l’audimat peuvent donner lieu à des dérapages, à des appels à la haine ou au meurtre, au racisme ou à l’intolérance. En outre, les lignes rouges, ce sont parfois, sinon souvent, les responsables des chaînes qui se les fixent pour éviter des sanctions ou ne pas s’attirer les foudres des gouvernants.

Une anecdote illustre cette autocensure qui tend, semble-t-il, à se répandre chez les journalistes. Invité lors d’un JT d’une chaîne privée à réagir sur l’arrestation, le 30 septembre, du général Hocine Benhadid, un politologue explique que l’Algérie ne peut pas être bien gouvernée par un président « malade, immobilisé et absent ». Dans la régie, on ordonne au présentateur via son oreillette de couper la parole à son invité. En vain. La cassette du JT sera finalement détruite « pour ne pas laisser la moindre trace du passage de ce politologue », rapporte un rédacteur présent sur les lieux.

Nous sommes dans le viseur, il faut faire attention. Sinon ils vont nous fermer la chaîne, avec des conséquences économiques incalculables, murmure un journaliste d’une chaîne à forte audience

Un autre journaliste évoque la prudence du directeur d’une chaîne à forte audience qui ne cesse de mettre en garde ses employés et surveille le contenu de ses programmes comme le lait sur le feu. « Nous sommes dans le viseur, il faut faire attention, murmure-t-il. Sinon ils vont nous fermer la chaîne, avec des conséquences économiques incalculables. »

Pris en grippe par une partie de la presse, qui l’accuse de s’attaquer aux opposants du président, le ministre de la Communication s’abrite invariablement derrière le principe de « cercle vertueux de l’éthique ». « Nous sommes pour la liberté d’expression, non pour la liberté de l’insulte, répète-t-il à l’envi. Nous sommes pour une presse libre qui informe et forme. » Les 170 employés d’El Watan TV apprécieront.

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