Élections en RDC : dialogue de sourds entre le gouvernement et l’opposition

Première manifestation de l'opposition contre le glissement du calendrier électoral, place Sainte-Thérèse, dans la commune de Ndjili, à Kinshasa, le 15 septembre 2015. © GWENN DUBOURTHOUMIEU POUR J.A.

Entre le gouvernement et l'opposition, c'est l'impasse. Quand le pouvoir insiste sur la tenue des scrutins locaux, d'autres n'y voient qu'un moyen pour rester en place. Et refusent toute main tendue.

Va-t-on glisser ou non ? Depuis quelques mois, le verbe et son substantif, « glissement », ont fait une entrée fracassante dans le vocabulaire des Congolais. Les deux mots sont désormais sur toutes les lèvres. Chacun les « glissant » en toute occasion dans la conversation, avec des acceptions variables, le plus souvent pour marquer le prolongement inattendu d’une situation donnée… en référence, bien sûr, au fameux « glissement du calendrier électoral », c’est-à-dire le report de certains scrutins au-delà du chronogramme fixé par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni) et, surtout, des délais légaux fixés par la Constitution. « Alors, une soirée tranquille en perspective ? » dira un Kinois à l’un de ses amis. Et ce dernier de répondre : « Non, nous allons démarrer tout doux au Balcon, ensuite on fera un saut à Kwilu, avant d’aller glisser Chez Ntemba. » Comprenez : prolonger la nuit jusqu’à pas d’heure dans l’un des night-clubs branchés de la capitale.

Dans les rues de Kinshasa, les calicots et banderoles se prêtent également au jeu. Comme cet énorme « Non au glissement », imprimé en rouge sur fond blanc, dans le centre-ville. Un peu plus loin, devant un marché très fréquenté de la ca pitale, c’est l’affiche d’un immense « Oui au dialogue » qui prend le dessus. Or, par les temps qui courent en RD Congo, appeler au dialogue revient à plaider en faveur d’un glissement du calendrier global des élections (provinciales, urbaines, municipales et locales, initialement prévues en 2015, puis présidentielle et législatives, en 2016). En effet, depuis sa publication mi-février par la Ceni, aucune échéance de ce chronogramme des scrutins – qui devaient normalement s’échelonner d’octobre 2015 à novembre 2016 – n’a pour l’instant été tenue.

Des élections qui se font attendre

Il en est de même pour l’élection des gouverneurs de 21 provinces issues du nouveau et très controversé découpage territorial entré en vigueur le 30 juin. Le scrutin, prévu le 31 août, a été repoussé au 6 octobre, puis finalement reporté sine die, le gouvernement n’ayant pas les moyens de l’organiser. Saisie pour avis, la Cour constitutionnelle a alors autorisé le pouvoir central à prendre des « mesures exceptionnelles » relatives à la gestion desdites provinces. « Il s’agissait pour nous de ne pas laisser ces entités nouvellement créées sans tête. Cela aurait entraîné le chaos », confie un juge qui a participé aux délibérations. Quitte à sacrifier la Constitution ?

En tout cas, c’est ce que soutiennent l’opposition et certains courants de la majorité. « Par son arrêt, la Cour a proposé de remplacer les gouverneurs élus par des autorités nommées », rumine un ancien cadre de la Majorité présidentielle (MP) et membre du « G7 », le groupe des représentants des 7 formations politiques éjectées le 16 septembre de la coalition au pouvoir pour avoir adressé trois lettres (en février, mars et septembre) au chef de l’État. Ces courriers, qui ont tous « fuité » sur les réseaux sociaux, appelaient notamment le président, Joseph Kabila, à oublier la « stratégie du glissement », laquelle lui aurait été suggérée par quelques caciques de la majorité pour prolonger, coûte que coûte, son bail au Palais de la nation. Dans leurs missives successives, les frondeurs du G7 recommandaient au chef de l’État de reporter les élections locales prévues fin octobre et de privilégier l’organisation des législatives et de la présidentielle dans les délais constitutionnels.

Le message est clair : chez les faucons de la majorité, on ne jure que par les élections locales avant tout

« Dans un État de droit, il n’existe pas d’élections moins importantes que d’autres ; et la démocratie se construit d’ailleurs à la base », rétorque un conseiller d’Évariste Boshab, vice-premier ministre, chargé de l’Intérieur et de la Sécurité, fervent défenseur d’une éventuelle révision constitutionnelle pour prolonger le mandat de Joseph Kabila à la tête de l’État. Le message est clair : chez les faucons de la majorité, on ne jure que par les élections locales avant tout. Le problème est que ces scrutins sont particulièrement complexes – élection au suffrage direct des conseillers communaux et des conseillers de secteur ou chefferie (prévues le 25 octobre), élection des conseillers urbains, bourgmestres et chefs de secteur au suffrage indirect (fixées au 20 janvier 2016) – et qu’ils risquent de retarder la tenue des législatives et de la présidentielle à la date prévue par la Ceni, soit le 27 novembre 2016.

Un dialogue de sourds entre l’opposition et les autorités de l’État

Une éventualité dont Martin Fayulu ne veut pas entendre parler. Très actif sur le terrain, sillonnant les rues et les quartiers de Kinshasa pour, dit-il, « sensibiliser la population contre le glissement », le leader de l’Engagement pour la citoyenneté et le développement (Ecidé) et coordonnateur des Forces acquises au changement (FAC) rappelle que, « lors d’une ultime réunion avec la Ceni », le 27 avril, la Dynamique de l’opposition a posé trois préalables avant de participer au processus électoral : un calendrier consensuel, l’enrôlement de tous les électeurs (« le fichier électoral étant corrompu »), ainsi qu’une commission électorale « réellement neutre et indépendante ». Cette Dynamique était représentée, entre autres, par les présidents de quatre groupes parlementaires de l’opposition et ses principaux leaders : Vital Kamerhe, Ingele Ifoto, Jean Lucien Mbusa et Martin Fayulu lui-même.

Côté majorité, on plaide pour le « dialogue » entre la classe politique et la société civile. Côté opposition, on appelle à la tenue d’une simple tripartite entre ses représentants

« À vrai dire, l’opposition ne sait pas ce qu’elle veut : elle exigeait la publication par la Ceni du calendrier global des élections, puis, une fois celui-ci rendu public, elle l’a rejeté », rétorque Tryphon Kin-Kiey Mulumba, ministre chargé des Relations avec le Parlement, qui préside par ailleurs l’association Kabila désir. Et Martin Fayulu de lui renvoyer la balle : « À l’époque, lorsque nous réclamions ce chronogramme, nous disions aussi qu’il fallait privilégier l’organisation des législatives et de la présidentielle dans les délais constitutionnels et programmer les locales après 2016 pour ne pas perturber le processus ! »

Ce véritable dialogue de sourds entre les deux camps impose désormais un réaménagement du calendrier pour essayer de mettre tout le monde d’accord avant de s’engager dans un marathon électoral… devenu de plus en plus hypothétique. Car, une fois encore, les avis divergent. Côté majorité, on plaide pour le « dialogue » entre la classe politique et la société civile. Côté opposition, on appelle à la tenue d’une simple tripartite entre ses représentants, ceux de la majorité et ceux de la Ceni.

En attendant, depuis quelques mois, Joseph Kabila a entamé des « consultations ». Ses émissaires ont même approché l’opposant historique Étienne Tshisekedi, président de l’Union pour la démocratie et le progrès social (UDPS), en convalescence à Bruxelles. Mais les tractations qui ont suivi, à Venise et à Ibiza, entre les représentants des deux hommes n’ont pas abouti.

Le coup d’envoi du marathon électoral n’est toujours pas donné. Aucune date de scrutin n’est plus confirmée

Mi-septembre, l’UDPS a demandé à ses délégués de se retirer de la table des négociations. Un coup dur pour le chef de l’État. D’autant que cette volte-face de son rival et candidat malheureux de la présidentielle de 2011 est intervenue au moment où la coalition au pouvoir traverse une sérieuse crise politique, avec des révocations et, surtout, des démissions en cascade de ministres, de membres des bureaux de l’Assemblée nationale et du Sénat, ainsi que de hautes autorités politiques et administratives, qui se reconnaissent dans les valeurs défendues par le G7, à savoir la tenue de la présidentielle dans les délais constitutionnels.

Résultat, le coup d’envoi du marathon électoral n’est toujours pas donné. Aucune date de scrutin n’est plus confirmée. Est-on en train de glisser ? Possible. « Mais le peuple ne se laissera pas faire », prévient un conseiller du populaire Moïse Katumbi.


Un seul jour, un seul tour … Mais quand ?

Depuis la révision constitutionnelle de janvier 2011, la présidentielle se déroule selon un scrutin uninominal à la majorité simple et à un seul tour (non plus à la majorité absolue des suffrages et avec possibilité d’un second tour, comme le disposait la Constitution de 2006). Couplées, les prochaines élections présidentielle et législatives (à un seul tour elles aussi) devraient être organisées le 27 novembre 2016, selon le calendrier établi par la Commission électorale nationale indépendante (Ceni).

Une date qui respecte les délais fixés par l’article 73 de la Constitution puisque la convocation du scrutin présidentiel a été programmée au 20 septembre 2016, soit quatre-vingt-dix jours avant l’expiration du mandat du président en exercice – étant donné que Joseph Kabila a prêté serment le 20 décembre 2011. Mais avec le retard pris dans l’exécution du calendrier électoral, de nombreux observateurs craignent que la présidentielle ne soit reportée à une date ultérieure…

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