Dans un mois, les Burkinabè tourneront la page de la transition

Michel Kafando à Ouagadougou, le 30 septembre 2015 © Theo Renaut/AP/SIPA

Un an après l'insurrection populaire qui a chassé Blaise Compaoré du pouvoir et un mois après le coup d'État manqué des hommes de l'ex-régiment de sécurité présidentielle, les Burkinabè sont impatients de tourner la page de la transition. Ils sont appelés aux urnes le 29 novembre.

Leurs visages graves et fiers, face à une assistance entonnant l’hymne national, poing droit levé à la manière de Thomas Sankara, en disaient long sur les épreuves personnelles qu’ils avaient traversées. Ce 23 septembre, lors de la cérémonie de « restitution du pouvoir » organisée à Ouagadougou, une semaine tout juste après le coup d’État du général Gilbert Diendéré et de ses hommes du régiment de sécurité présidentielle (RSP), Michel Kafando, le président, et Yacouba Isaac Zida, le Premier ministre, semblaient plus que jamais déterminés à aller au bout de leur mission. Malgré l’éphémère putsch auxquels ils ont dû faire face, l’objectif de leur régime de transition est, comme ils le répètent depuis près d’un an, toujours le même : organiser des élections présidentielle et législatives pour tourner la page des vingt-sept années de règne de Blaise Compaoré.

Le coup d’Etat, un choc pour les autorités de transition

Ces scrutins, qui devaient se tenir le 11 octobre, ont été brutalement suspendus le 16 septembre, lorsque plusieurs éléments du RSP ont fait irruption dans la salle du Conseil des ministres, au palais de Kosyam. Les putschistes en treillis léopard ont commencé par séquestrer Kafando et Zida, ainsi que deux ministres, avant de réprimer dans le sang les manifestations spontanées des Burkinabè hostiles à ce coup de force. Sous la pression de la communauté internationale et de la rue, mis en joue par la frange loyaliste de l’armée, Gilbert Diendéré, qui fut le fidèle bras droit de « Blaise » trois décennies durant, a fini par lâcher au bout d’une semaine le pouvoir qu’il avait usurpé. Après avoir publiquement « regretté » son putsch, il dort désormais dans les locaux de la gendarmerie, tout comme plusieurs officiers de l’ex-garde présidentielle.

J.A.

Une transition qui s'éternise © J.A.

Pour les autorités de la transition, le choc a été violent. « Le coup d’État le plus bête du monde », ainsi que se plaisent à l’appeler désormais les Burkinabè, a laissé des traces. Et a suspendu le processus électoral. Avant de planifier de nouveaux scrutins, le gouvernement s’est d’abord attelé à régler plusieurs dossiers prioritaires : hommage national aux quatorze personnes tombées sous les balles des putschistes, ouverture de l’enquête sur le coup d’État, qui a été confiée à la justice militaire et à une commission spéciale, ou encore réorganisation des forces armées nationales, dont les différents corps doivent accueillir – – mais surtout intégrer -les éléments du RSP dissous.

Après consensus entre tous les signataires de la charte de la transition (le texte instituant le régime de transition après la chute de Blaise Compaoré), la nouvelle date du premier tour des élections présidentielle et législatives a été fixée au dimanche 29 novembre. Le deuxième tour, s’il devait avoir lieu, devra se tenir quinze jours après la proclamation des résultats. Les Burkinabè devraient donc connaître leur nouveau président avant le passage à l’année 2016.

Les candidats à la présidence resteront les mêmes qu’avant le coup d’Etat manqué

L’exclusion des candidats pro-Compaoré des scrutins présidentiel et législatifs, invoquée par le général Diendéré pour justifier son passage à l’acte, ne devrait pas être remise en question. Après avoir indirectement soutenu le coup d’État en refusant de le condamner, les responsables du Congrès pour la démocratie et le progrès (CDP, ex-parti au pouvoir) font désormais profil bas. Plusieurs d’entre eux – notamment Eddie Komboïgo, le nouveau président du CDP, Léonce Koné, son deuxième vice-président, ou Fatoumata Diendéré, l’épouse de Gilbert… – font partie de la liste des quatorze personnalités suspectées d’être impliquées dans le coup et dont les avoirs ont été gelés, tout comme ceux de leur parti. « Même s’ils étaient de nouveau autorisés à le faire, on les imagine mal avoir le courage de se présenter. La plupart d’entre eux se cachent ou ont quitté le pays », maugrée un membre du gouvernement.

Issu de l’ethnie minoritaire bissa, Zéphirin Diabré sait que le facteur ethnique peut néanmoins jouer à la marge, en particulier dans les campagnes

Sauf aléa ou retrait de dernière minute, les quatorze candidats autorisés à se présenter à l’élection présidentielle avant le putsch manqué du RSP devraient donc être en lice pour le premier tour de scrutin. La plupart d’entre eux, après avoir lutté ensemble contre le projet de modification constitutionnelle de Blaise Compaoré en 2014, regardent en direction du palais de Kosyam avec des ambitions non dissimulées.

Même si jamais scrutin n’a été aussi ouvert, deux favoris se détachent : Zéphirin Diabré, le candidat de l’Union pour le progrès et le changement (UPC), et Roch Marc Christian Kaboré, celui du Mouvement du peuple pour le progrès (MPP). Ministre dans les années 1990, Zéphirin Diabré a lancé son parti en 2010 et faisait depuis figure de chef de file de l’opposition. Roch Marc Christian Kaboré, ex-Premier ministre et longtemps considéré comme le dauphin de « Blaise », a claqué la porte du CDP début janvier 2014, dix mois seulement avant le soulèvement populaire.

Chacun peut compter sur de solides moyens financiers, une machine partisane bien huilée et des relais dans la sous-région. Ils doivent aussi tenir compte d’autres paramètres. Issu de l’ethnie minoritaire bissa, Zéphirin Diabré sait que le facteur ethnique, sujet tabou qui reste beaucoup moins déterminant au Burkina Faso que dans certains pays voisins, peut néanmoins jouer à la marge, en particulier dans les campagnes. Roch Marc Christian Kaboré doit quant à lui lutter contre l’image, qui lui colle à la peau, d’un homme qui a retourné sa veste au dernier moment.

Bénéwendé Sankara, opposant historique et candidat des sankaristes, semble plus que jamais bien placé pour réaliser un bon score au premier tour

En cas de probable second tour entre « Zéph » et « Roch », les alliances seront décisives. Outre l’appui de leurs familles politiques respectives – Diabré se veut libéral, Kaboré social-démocrate -, chacun devra essayer de rallier les outsiders à sa cause. Sans que l’on puisse déterminer, jusqu’au scrutin, lequel d’entre eux sera le « faiseur de roi ». Bénéwendé Sankara, opposant historique et candidat des sankaristes, semble plus que jamais bien placé pour réaliser un bon score au premier tour. Homme d’expérience, Ablassé Ouédraogo, ex-ministre des Affaires étrangères, et Saran Séré Sérémé, figure féminine de l’insurrection d’octobre 2014, pourraient eux aussi créer la surprise pour leur première participation à une présidentielle.

Quid des pro-CDP ?

Autre inconnue majeure : la posture qu’adoptera le CDP ou, plutôt, le choix que feront ses électeurs traditionnels, toujours nombreux, en particulier en milieu rural, où vit la majorité de la population. Passés du statut de « victimes » de l’exclusion électorale à celui de « complices présumés » des putschistes, plusieurs ténors du parti de Blaise Compaoré ont définitivement renoncé à se présenter – ce qui ne les empêchera pas d’essayer de peser sur le scrutin. «

Beaucoup de cadres du CDP considèrent que ce sont les fondateurs du MPP qui ont fait tomber Blaise Compaoré, et ils ont juré leur perte, explique Cynthia Ohayon, analyste à l’International Crisis Group. Zéphirin Diabré pourrait donc profiter de cette guerre fratricide et capitaliser sur le slogan du « tout sauf le MPP », en veillant toutefois à ne pas passer une alliance trop visible avec certains membres de l’ex-parti présidentiel. »

Les gens sont fatigués des promesses et veulent des réformes concrètes et rapides, qui améliorent leur vie, souligne Bénéwendé Sankara

Quel qu’il soit, le futur chef de l’État n’aura pas la tâche facile. L’insurrection victorieuse contre le régime Compaoré, au pouvoir pendant plus d’un quart de siècle, a fait naître d’immenses espoirs. « Les gens sont fatigués des promesses et veulent des réformes concrètes et rapides, qui améliorent leur vie, souligne Bénéwendé Sankara. Le futur président devra aussi avoir l’autorité nécessaire pour aborder les questions qui fâchent. »

Outre la relance de l’activité et le nécessaire développement socio-économique du pays (lire pp. 78-80), que ce soit en matière d’infrastructures, de santé ou de lutte contre le chômage – en particulier des jeunes, plusieurs réformes sont en effet très attendues par la population : refonte de la justice et de l’administration, lutte contre la corruption et l’impunité, réorganisation de l’armée et réaffectation des militaires de l’ex-RSP qui seront épargnés par la justice… À ces dossiers prioritaires et sensibles s’ajoutera l’exercice, périlleux, de la réconciliation nationale et de l’instauration d’un climat politique apaisé avec les putschistes et les partisans de l’ancien régime.