Bénin : Mathieu Kérékou, une histoire africaine

Mathieu Kérékou, le 30 septembre 2005 © George Osodi/AP/SIPA

Tour à tour putschiste, marxiste-léniniste, organisateur d'une conférence nationale, rallié aux vertus de la démocratie, évangélique, le président caméléon est décédé le 14 octobre.

Le 16 janvier 1977, Bob Denard, « l’homme à tout faire » des années Foccart, tente de renverser Mathieu Kérékou avec un commando de mercenaires venus du Maroc via le Gabon. Échec. Kérékou tient bon. Quelques années plus tard, Jacques Foccart, le tout-puissant conseiller français aux affaires africaines, lâche : « Kérékou est loin d’être sot. » Venant de l’un des pires ennemis du président béninois, le compliment vaut son pesant d’or. Par cette phrase, Foccart rend donc hommage à l’homme qui a le plus marqué l’histoire du Bénin depuis l’indépendance.

Un soldat putschiste puis dictateur

Mathieu Kérékou naît en 1933 dans une modeste famille d’agriculteurs installés à Kouarfa, près de Natitingou, dans le nord-ouest du Bénin. Dès l’âge de 14 ans, il rejoint l’école des enfants de troupe et apprend le métier des armes auprès d’officiers coloniaux français. Kati au Mali, Saint-Louis au Sénégal, Fréjus (école des troupes de marine) et Saint-Maixent (école des sous-officiers de l’armée de terre) en France… Le jeune Kérékou reçoit une solide formation, qui, après 1960, lui permet de monter très vite dans la hiérarchie militaire du nouvel État indépendant du Dahomey.

En octobre 1972, avec d’autres officiers, il prend le pouvoir avec le soutien d’une partie de l’opinion et enferme les trois derniers présidents civils du pays – Hubert Maga, Sourou-Migan Apithy et Justin Ahomadegbé – pendant neuf longues années. Ce putsch ne met pas seulement fin à une période d’instabilité chronique due aux rivalités entre anciennes élites civiles. Il marque aussi la mise à l’écart – pour longtemps – des sudistes au profit des nordistes.

En 1975, il fait abattre l’un de ses rivaux, le capitaine Michel Aïkpé, sous prétexte qu’il a couché avec la première dame

En 1972, l’officier n’a que 39 ans. Avec son visage poupin, il ne paie pas de mine. Très vite pourtant, il instaure un régime de fer. En cette période de guerre froide, il choisit le camp communiste et impose le marxisme-léninisme comme idéologie officielle de l’État. En 1975, il fait abattre l’un de ses rivaux, le capitaine Michel Aïkpé, sous prétexte qu’il a couché avec la première dame. En 1977, il se félicite d’avoir fait venir des conseillers militaires nord-coréens, qui lui sont bien utiles pour repousser les mercenaires de Bob Denard. Pendant une douzaine d’années, le régime tient, bon an mal an, mais, à partir de 1985, les étudiants manifestent. Répression, torture… En 1987, Amnesty International recense une centaine de prisonniers politiques.

L’abandon du marxisme-léninisme

Surtout, le « remède » socialiste plonge le pays dans une très grave crise économique. À partir de 1988, l’ex-Dahomey – devenu Bénin en 1975 – doit être placé sous la tutelle du FMI. En décembre 1989, le régime est à bout de souffle. C’est à ce moment que Kérékou annonce l’abandon du marxisme-léninisme – le « laxisme-béninisme », comme dit la rue – et la tenue prochaine d’une conférence nationale. Y a-t-il un lien avec la chute du mur de Berlin, en novembre 1989 ? Oui et non. Le Bénin n’est pas directement affecté par les événements d’Europe, mais, en décembre 1989, l’autocrate Kérékou est sérieusement ébranlé par les images de la chute et de l’exécution en Roumanie du « dictateur rouge » Nicolae Ceausescu.

L’option marxiste-léniniste, c’était de la foutaise, avait-il confié à Jeune Afrique

En février 1990, lors de cette conférence nationale, le général Kérékou, que beaucoup de ses compatriotes prenaient pour un militaire un peu borné, montre un sens politique aigu. « J’ai honte de moi-même », murmure-t-il à la tribune. Quand plusieurs délégués réclament que la conférence devienne souveraine, il se braque, menace de boycotter la suite des travaux, puis, sur les conseils du très habile Isidore de Souza – le prélat catholique qui préside la conférence -, se ravise et revient en pleine nuit, à 23 heures, pour annoncer qu’il accepte que les futures décisions de la conférence s’imposent à lui. « L’option marxiste-léniniste, c’était de la foutaise », confie-t-il quelques semaines plus tard à Jeune Afrique.

En confessant ses erreurs et en courbant la tête devant les quelque 493 délégués de la conférence nationale, le général Kérékou perd le pouvoir – il sera battu l’année suivante par le haut fonctionnaire international Nicéphore Soglo – mais gagne l’estime de ses compatriotes. Au passage, il fait voter en mars 1990 une loi qui garantit son immunité. Ainsi sauve-t-il sa tête et s’assure-t-il de ne pas finir comme Ceausescu… Sur la scène africaine, l’ancien autocrate du Bénin donne aussi le coup d’envoi d’une série de conférences nationales qui font souffler un vent de liberté, notamment sur le Congo-Brazzaville et le Niger. De ce jour, Kérékou entre dans l’Histoire.

En 1996 commence « Kérékou II »

En 1996, quand les Béninois se lassent de la potion du professeur Soglo, l’homme aux lunettes noires prend sa revanche. Fini les discours contre l’impérialisme. Kérékou le « caméléon », comme il aime à se décrire lui-même, troque le col mao du révolutionnaire pour la tunique du prédicateur évangélique. Preuve que ce fils d’agriculteur, doté d’un solide bon sens paysan, est avant tout un pragmatique.

À la présidentielle de 1996, Mathieu Kérékou se présente habilement comme un homme au train de vie modeste, qui ne s’est pas enrichi pendant ses dix-huit années de pouvoir. Il oublie de dire qu’il est soutenu financièrement par des hommes d’affaires sulfureux comme Séfou Fagbohoum, qui a racheté la Société nationale de commercialisation des produits pétroliers (Sonacop) dans des conditions obscures. Commentaire de Félix Iroko, l’un de ses biographes : « Kérékou peut être comparé à un chef de brigands qui n’en est pas un lui-même. »

Il a pris goût à ces Conseils des ministres où, sur un ton un peu halluciné, il fait de la propagande évangélique

Dix ans plus tard, en 2006, au moment où s’achève son second et dernier mandat de président élu démocratiquement, « Kérékou II », comme l’appellent les Béninois, retrouve quelques réflexes de « Kérékou I » et se fait un peu brigand. Il a pris goût à ces Conseils des ministres où, sur un ton un peu halluciné, il fait de la propagande évangélique. Alors il tente de prolonger son séjour au Palais de la marina par de basses manœuvres. Mais très vite il sent que l’opinion et même l’armée ne le suivront pas sur cette voie périlleuse. Il se retire alors dans son village natal avec son épouse, Marguerite Midjo, et veille sur ses nombreux enfants.

Dernier geste politique de Kérékou le madré : quelque temps après son départ du pouvoir, il apprend que Thomas Boni Yayi, son successeur, veut le faire nommer général de corps d’armée avec effet rétroactif depuis 1983, ce qui lui permettrait de toucher un pactole de 130 millions de F CFA. Sans doute le nouveau président veut-il amadouer le « caméléon » et s’assurer qu’il ne soutiendra aucun de ses adversaires à la prochaine présidentielle… Mais le retraité Kérékou refuse tout net. L’enfant de Kouarfa veut rester un homme libre et souhaite que cela se sache ! Depuis 2006, Mathieu Kérékou sait qu’il est entré dans les livres d’histoire et soigne sa légende. Il est des fins de vie moins glorieuses.