Non, l’Afrique n’est pas folklorique !

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Responsable des pages Culture & Médias de l'hebdomadaire, elle est également l'auteure de l'ouvrage "Philosophies africaines", publié aux éditions Présence africaine.

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Bonjour, de Gérard Quenum (2012) © Gérard Quenum, Courtesy Galerie Magnin-A, Paris

Même si la création du continent ne détrône pas encore l'art asiatique sur le marché de l'art contemporain, l'Afrique a la cote.

Les rendez-vous internationaux la mettant à l’honneur se multiplient (foire 1:54 à Londres, Akaa à Paris prochainement…). Grâce à une affluence record, l’exposition « Beauté Congo » à la Fondation Cartier à Paris, qui devait fermer ses portes le 15 novembre, a été prolongée jusqu’au 10 janvier 2016. Pour ne pas être en reste, et alors que Bordeaux et ses environs organisent « Une saison au rythme de l’Afrique », le fonds régional d’art contemporain (Frac) d’Aquitaine a choisi de présenter un aperçu de l’art contemporain d’Afrique subsaharienne à partir de prêts de collectionneurs privés, de la Fondation Zinsou à Cotonou et de la galerie Magnin-A.

Ne sachant comment présenter des œuvres aussi différentes les unes des autres que celles produites par les photographes Omar Victor Diop, Samuel Fosso, Kiripi Katembo, Sory Sanlé, les plasticiens Kifouli Dossou, Romuald Hazoumè ou les peintres Jean-Paul Mika, Gérard Quenum, Amadou Sanogo et Ablaye Thiossane, la directrice du Frac et commissaire Claire Jacquet a intitulé cette exposition « Folk art africain ? ».

Une interprétation qui véhicule les pires clichés enfantés par l’idéologie coloniale et qui n’est pas à la hauteur du talent des artistes sélectionnés

Un choix qui s’explique par une méconnaissance des arts contemporains tels qu’ils s’expriment sur le continent et par une lecture qui peine à saisir combien les réalités peuvent être complexes et imbriquées les unes dans les autres. « Vraisemblablement, les artistes actifs en Afrique continuent de jouer avec d’anciennes partitions, intrinsèquement liées aux traditions qui recouvrent des champs aussi larges que la musique, l’artisanat, le chant, la danse, la spiritualité, etc. D’où l’idée de convoquer ici la notion de folklore (de l’anglais folk, « peuple », et lore, « savoir ») », écrit-elle dans le catalogue.

En filigrane se dessine un discours où ce qui relèverait d’un monde dit contemporain, comme la société de consommation, viendrait d’ailleurs et se serait superposé à une Afrique traditionnelle, bien sûr orale, mystique, qui s’inscrit dans le conte et le mythe, dans le rythme et l’émotion, et non dans la raison. Une interprétation qui véhicule les pires clichés enfantés par l’idéologie coloniale et qui n’est pas à la hauteur du talent des artistes sélectionnés.

Définir les choses par rapport à des notions et des concepts occidentaux n’a pas beaucoup de sens

« Le titre de cette exposition pose beaucoup de questions, s’est ému Amadou Sanogo. Pourquoi vouloir mettre la création artistique dans un carcan ? Pourquoi vouloir dire que l’art africain est folklorique ? » Un questionnement partagé par l’architecte nigérienne Mariam Kamara : « Définir les choses par rapport à des notions et des concepts occidentaux n’a pas beaucoup de sens. Est-ce qu’on ne devrait pas réfléchir à une typologie qui nous serait propre pour parler de notre art ? » Un risque peut-être à prendre tout en ayant conscience du danger de l’autoenfermement et de la particularité excluante.