Les Chagos ou le difficile retour au pays natal

Base aérienne de Diego Garcia. © DR

Expulsés de leur archipel entre 1967 et 1973, les habitants des Chagos se battent pour récupérer leur coin de paradis. Pas simple : il appartient au Royaume-Uni et abrite une base américaine.

Les années se suivent et rien ne change au siège du Groupe Réfugiés Chagos (GRC), dans le quartier défavorisé de Pointe-aux-Sables, à Port-Louis. Même bureau. Même décoration aux murs : des photos jaunies de Nelson Mandela et de Jean-Paul II. Même discours, surtout. Olivier Bancoult, fondateur et leader de l’association, n’en démord pas : les Chagossiens, dont il fait partie, ont le droit de retrouver leur terre, et jamais ils n’abdiqueront.

Entre 1967 et 1973, alors que Maurice gagnait son indépendance, les 1 600 habitants de cet archipel situé au cœur de l’océan Indien et conservé par les Britanniques avec l’assentiment des élus mauriciens (contre la promesse de l’indépendance) furent expulsés à la demande des États-Unis. Lesquels ont implanté sur Diego Garcia, sa plus grande île, l’une de leurs plus importantes bases militaires ultramarines.

Un combat à armes inégales

Depuis, le combat pour laver cet affront de l’Histoire est mené sur deux terrains distincts et parfois concurrents. D’un côté, les autorités mauriciennes revendiquent leur souveraineté sur les Chagos. De l’autre, les 8 600 Chagossiens, qui, pour la plupart, ont obtenu la nationalité britannique et vivent à Maurice, arguent de leur droit à retrouver la terre de leurs ancêtres.

Pour ceux-là, les coups durs se sont multipliés au fil des années. Notamment en décembre 2012, lorsque la Cour européenne des droits de l’homme a décidé que la plainte des Chagossiens contre le gouvernement britannique était irrecevable. « Une honte et un déni de justice de l’époque contemporaine », écrira quelques mois plus tard le Prix Nobel de littérature franco-mauricien J.M.G. Le Clézio.

Après s’être invité au sommet de l’Union africaine en 2010 puis avoir écrit au pape François (qu’il ne désespère pas de rencontrer), Olivier Bancoult s’est rendu à Washington en avril dernier pour donner une série de conférences et plaider la cause des siens auprès de l’ONU

En 2010, Londres avait annoncé son intention de faire de l’archipel une immense réserve maritime. « Il s’agit d’une avancée majeure en faveur de la protection des océans », s’était vanté le gouvernement britannique, avant que des fuites orchestrées par WikiLeaks ne révèlent le véritable objet de ce projet : couper court aux revendications des Chagossiens. Contredisant l’avis de la cour d’appel du royaume, le 19 mars dernier, le tribunal arbitral des Nations unies sur le droit de la mer a jugé illégale la réalisation de ce parc. La Cour suprême de Londres doit rendre sa décision avant la fin de l’année, mais c’est déjà « une victoire historique » pour Olivier Bancoult, qui n’en a pas remporté beaucoup jusqu’à présent.

J.A.

Les îles Chagos © J.A.

Tel David contre les deux Goliath (américain et britannique), il porte seul, ou presque, son combat. Partout où il le peut. Et quand la justice ne suit pas, il occupe le terrain politique. Après s’être invité au sommet de l’Union africaine en 2010 puis avoir écrit au pape François (qu’il ne désespère pas de rencontrer), il s’est rendu à Washington en avril dernier pour donner une série de conférences et plaider la cause des siens auprès de l’ONU.

En multipliant ce genre de rendez-vous, Olivier Bancoult espère convaincre l’opinion américaine de faire pression sur son gouvernement, pour qu’il entame les discussions sur un possible retour des Chagossiens dans leurs îles, en contournant les Britanniques. Avec l’arrivée à échéance, en 2016, du bail octroyé par ces derniers aux Américains sur Diego Garcia, le GRC bénéficie d’une fenêtre de tir favorable pour faire avancer sa cause.

Le rêve d’Olivier Bancoult : un retour définitif aux Chagos

Pour l’instant, si Londres refuse d’entendre parler d’une telle éventualité, Washington semble plus enclin à l’envisager et étudie la possibilité d’employer les rapatriés sur sa base de Diego Garcia, où travaillent actuellement 4 500 travailleurs venus d’Asie. Mais le temps presse. « La Grande-Bretagne et les États-Unis jouent la montre, estime Cassam Uteem, l’ancien président mauricien. Ils savent que, quand il n’y aura plus de « natifs » sur cette terre, leurs descendants préféreront vivre au Royaume-Uni. » Olivier Bancoult n’a que 51 ans, mais la plupart des 421 derniers « natifs » – ceux qui sont nés aux Chagos – sont en effet bien plus âgés.

Nous ne voulons pas nous retrouver dans les Chagos des années 1960. On veut y retourner à l’heure d’Internet, de Twitter et de Facebook, riposte Olivier Bancoult

Comme Martin Luther King, dont la photo est punaisée sur le mur derrière lui, le leader du GRC a un rêve. Celui que ses enfants puissent voir « leur pays », comme lui a pu le faire en 2006, quarante-sept ans après avoir dû quitter l’archipel. Exceptionnellement, le gouvernement britannique avait alors autorisé 105 Chagossiens à quitter Maurice à bord du Trochetia (dont la maquette trône sur le bureau de Bancoult) pour passer dix jours aux Chagos. « Nous voulons bien plus qu’une simple visite », s’emporte le représentant du GRC, qui a du mal à comprendre l’entêtement de Londres sur ce dossier.

Mais que feraient-ils, de retour dans leur archipel ? Sont-ils prêts à vivre de nouveau « comme des Robinsons », selon l’expression d’un responsable -politique mauricien ? « Nous ne voulons pas nous retrouver dans les Chagos des années 1960. On veut y retourner à l’heure d’Internet, de Twitter et de Facebook », riposte Olivier Bancoult, qui a pu mesurer ces dernières années l’influence des médias sociaux pour faire avancer sa cause et celle de tous les Chagossiens.


Îles confettis et paillettes

Jusqu’à ce 22 juin, jamais les médias étrangers n’avaient accordé autant d’importance à la question des Chagos. Ce jour-là, tous se sont précipités à Londres, presse people en tête, pour écouter les avocats du Groupe Réfugiés Chagos (GRC) défendre les Chagossiens, qui contestent devant la Cour suprême la légalité d’un projet du gouvernement Cameron consistant à transformer leur archipel en réserve maritime. Raison de cet intérêt soudain : la présence dans cet aréopage de Me Amal Clooney, 37 ans, épouse de l’acteur George Clooney, qui, à sa sortie du prétoire, s’est déclarée « solidaire » des plaignants.

Rex Shutters Stock/SIPA

Amal Clooney © Rex Shutters Stock/SIPA

Cette avocate britannique d’origine libanaise, spécialiste des droits de l’homme, s’était déjà illustrée aux États-Unis l’an dernier en soutenant la cause palestinienne. Son implication dans le dossier des Chagos est un cauchemar pour le gouvernement britannique, déjà bien embarrassé, qui cherche à fuir la médiatisation de cette affaire. D’autant qu’Amal Clooney a rameuté les amis hollywoodiens de son mari… Cela influencera-til la décision de la Cour, qui devrait être rendue avant la fin de l’année ? Une chose est certaine : les Chagossiens ne pouvaient rêver meilleure ambassadrice pour plaider leur cause sous la lumière des projecteurs.