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"Cet article est issu du dossier" «Maurice : en quête d'un second souffle»

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Maurice, top modèle ?

par

Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Un bateau en bord de mer à l'île Maurice. © Fabien Mollon/J.A.

Quel étrange pays africain (si, si) que cette île d'environ 2 000 km2, peuplée d'un peu moins de 1,3 million d'habitants…

Lorsque Maurice a accédé à l’indépendance, en mars 1968, rares étaient ceux qui auraient misé une roupie sur l’avenir de ce confetti volcanique, multiethnique et plurireligieux (officiellement, quatre communautés principales, mais aussi une multitude de sous-groupes), voué à la seule culture de la canne à sucre. Et pourtant, que de chemin parcouru depuis !

Maurice est un pays sans équivalent en Afrique. Ici, pas de coup d’État ni d’instabilité, mais une vraie démocratie, installée depuis longtemps et peu susceptible d’être remise en question. Un État fort, qui s’occupe de tout, ou presque, et garantit à ses citoyens santé, école et transports gratuits, caisse de retraite et allocations pour les plus démunis ou les handicapés. Un pays qui a également connu un essor économique fulgurant et qui truste tous les ans les premières places africaines des classements internationaux (Banque mondiale, FMI, Fondation Mo Ibrahim, Pnud, etc.) en matière d’environnement des affaires, de bonne gouvernance ou de développement humain.

Rien qu’au cours de cette dernière décennie, son PIB par habitant a plus que doublé. Et les gouvernements qui se sont succédé depuis plus de quarante ans ont toujours su, vaille que vaille, adapter l’économie nationale au contexte mondial en la diversifiant continuellement tout en consolidant ses différents piliers, du sucre aux services financiers en passant par le tourisme ou le textile.

L’histoire de celle qui s’appelait jadis Isle de France est une success-story, un modèle sans doute pour le continent

Depuis 1968, le taux de croissance moyen se situe légèrement au-delà des 5 %. Bref, l’histoire de celle qui s’appelait jadis Isle de France est une success-story, un modèle sans doute pour le continent, dont elle entend d’ailleurs se rapprocher pour s’ériger en hub incontournable entre ce dernier et l’Asie.

Tout n’est pas pour autant idyllique, et ce modèle donne aujourd’hui quelques signes d’essoufflement. Le plus flagrant est celui qui émane de sa classe politique. L’éternel jeu de chaises musicales, tous les cinq ans ou presque, entre les trois partis qui se partagent le pouvoir depuis la nuit des temps, conjugué à la culture dynastique de ses principaux acteurs (Ramgoolam, Jugnauth, Duval, Boolell, Ohsan, Mohamed…) freine le renouvellement des élites politiques – hindoues pour la plupart, ce qui pose un autre problème – et n’est pas franchement une incitation à la méritocratie.

Sur le plan économique, évidemment, l’élan n’est plus le même depuis la crise économique mondiale. L’investissement intérieur et extérieur marque le pas, et le taux de chômage – qui touche près d’un jeune sur quatre – augmente.

Même si les conflits communautaires de 1995 ou de 1999 semblent un lointain souvenir, le pays n’est pas pour autant immunisé contre une nouvelle éruption de violence

Sur le plan social, enfin, la cohésion nationale demeure largement perfectible. Car les communautés – hindous, musulmans, Chinois, Blancs et créoles – cohabitent toujours plus qu’elles ne se mêlent, et les tensions restent latentes. Même si les conflits communautaires de 1995 ou de 1999 semblent un lointain souvenir, le pays n’est pas pour autant immunisé contre une nouvelle éruption de violence. Laquelle, dans son expression ordinaire (crimes, délits…) a déjà tendance à se répandre, comme les drogues d’ailleurs, ce qui est tout de même le signe d’un malaise. Les défis, on l’a vu, sont nombreux et difficiles à relever. C’est le lot des modèles qui, pour le demeurer, doivent perpétuellement se réinventer.