Cinéma : Thierry Michel, le coup d’éclat permanent

Denis Mukwege, Colette Braeckman et Thierry Michel à l'hôpital de Panzi (Sud-Kivu), en mai 2014. © LES FILMS DE LA PASSERELLE

À chacun de ses films sur la RDC naît une polémique. Et si le Belge Thierry Michel cherchait à les provoquer pour faire parler de lui ? Enquête sur un réalisateur engagé.

Il a le sourire large, le verbe généreux et le tutoiement spontané. Difficile de se brouiller avec le documentariste belge Thierry Michel. Et pourtant, ses polémiques avec les autorités de la RDC, son sujet de prédilection – son fonds de commerce, disent les mauvaises langues -, sont devenues récurrentes. Il en faut certes peu, parfois, pour vexer ce gouvernement prompt à jouer sur la corde nationaliste. Mais Thierry Michel, qui raconte spontanément ses arrestations comme autant de faits d’armes, ne rechigne pas à l’affrontement médiatique.

Le sujet de son dernier film n’était pourtant pas particulièrement controversé. L’homme qui répare les femmes est une hagiographie du gynécologue – incontestablement admirable – Denis Mukwege, qui se bat désormais pour la paix dans l’est du pays. Au passage, le documentaire souligne, il est vrai, l’inefficacité des autorités en la matière… Toujours est-il que l’interdiction du film sur le sol congolais, le 2 septembre – seules deux projections étaient alors prévues à Kinshasa -, a fait couler plus d’encre encore que le contenu du film. Même l’ONU s’est fendue d’un communiqué pour la dénoncer. « Lambert Mende [le ministre congolais de l’Information, à l’origine de l’interdiction] est mon meilleur attaché de presse ! » s’amuse le documentariste belge. On ne peut pas le démentir sur ce point. Cette controverse est venue à point nommé, à la veille de la diffusion du film sur la télévision publique belge RTBF (partenaire du film), et a abouti à sa mise en ligne sur internet – et donc à sa disponibilité à Kinshasa…

 

Choc des ego

Le réalisateur belge aurait-il sciemment cherché la polémique ? C’est l’accusation portée par sa compatriote Colette Braeckman, coauteure du film. Dans un article pour son quotidien, Le Soir, cette journaliste spécialiste de la région des Grands Lacs a en effet détaillé comment Thierry Michel aurait « de sa propre initiative et sans concertation […] torpillé une négociation qu’il savait imminente et délicate ». Pendant qu’elle tente d’obtenir une dernière fois l’autorisation de projection à Kinshasa, Thierry Michel envoie des communiqués indignés, ainsi que ce SMS à Lambert Mende : « Mobutu était grand, très grand. Il a été défait et n’a pu être enterré dans le pays de ses ancêtres. Faisons en sorte que l’Histoire ne se répète pas. »

« Hélas, je suis arrivée à la conclusion qu’il cherchait le buzz », confie Colette Braeckman à Jeune Afrique. Thierry Michel se dit, de son côté, atterré par sa réaction. « Je ne comprends pas qu’elle fasse cela par voie de presse. La censure avait déjà été décidée. Je ne vois pas ce qu’il y avait à négocier avec ce pouvoir ! »

Mobutu était grand, très grand. Il a été défait et n’a pu être enterré dans le pays de ses ancêtres. Faisons en sorte que l’Histoire ne se répète pas.

Sans doute y a-t-il une part de choc des ego entre les deux journalistes belges les plus connus en RDC. L’un et l’autre ont bâti leur réputation sur leur couverture de ce qui était encore le Zaïre du maréchal Mobutu, et le blog de Braeckman est, encore aujourd’hui, l’un des plus suivis à Kinshasa. Le travail de Michel sur le Congo est plus récent, mais non moins célèbre. Originaire de Charleroi, dans le pays minier wallon, il découvre le Zaïre sur le tard. La soif d’aventure de cet homme grisé par sa propre audace l’avait déjà mené au Maroc, pour un film de fiction, dans les favelas de Rio de Janeiro, pour un documentaire sur ses enfants des rues drogués à la colle, ou encore à Conakry, où il filme les drames de l’hôpital Donka. En 1990, il flaire l’opportunité de se faire un nom : la guerre froide se termine et il veut assister, caméra au poing, à la chute de Mobutu à Kinshasa.

Thierry Michel connaît ses premiers démêlés dans ce pays – il est arrêté et expulsé – et sort son premier film sur le Zaïre : Le Cycle du serpent. Mais c’est avec Mobutu, roi du Zaïre, film de référence sorti après la chute du dictateur en 1997, qu’il marque enfin l’Histoire. « Quand je suis retourné à Kinshasa, j’ai été accueilli en héros avec Juliana Lumumba [la fille de Patrice Lumumba] », se remémore-t-il. Avec les nouvelles autorités, les relations sont si bonnes qu’il obtient un visa de résident de dix ans. Celui qui est alors encore salarié de la RTBF – il vient de prendre sa retraite – peut tourner, à sa guise, Congo River (2005) ou encore Katanga Business (2009).

Ce n’est qu’en 2011 que ses relations avec Kinshasa se dégradent à nouveau. Thierry Michel filme alors le procès de l’assassinat du défenseur des droits de l’homme Floribert Chebeya, mort en 2010. Sans l’accuser directement, le film laisse entendre que le commanditaire du crime serait le chef de la police d’alors, le général John Numbi. La photo de ce dernier apparaît d’ailleurs sur l’affiche du film avec ce titre L’Affaire Chebeya, un crime d’État ?. Le film est interdit à Kinshasa, et Thierry Michel, privé de visa.

« Comme disait le vieux père Mao Zedong… »

C’est surtout après cet épisode qu’il quitte son rôle de simple observateur. Il cherche et trouve de nouveaux témoignages dans l’affaire Chebeya, comme celui, accusateur, de Paul Mwilambwe, et dont il propose le versement au dossier. Depuis, il n’hésite plus à commenter la vie politique congolaise. Curieusement, il récuse le qualificatif de réalisateur engagé. « Disait-on d’Albert Londres qu’il était engagé ? Non, je fais le devoir de tout journaliste, qui est de dénoncer l’autoritarisme. »

En 2013, persona non grata en RDC, Thierry Michel ne peut tourner son documentaire sur Denis Mukwege. Il contacte alors Colette Braeckman. Auteure d’un livre sur le gynécologue, elle a conservé d’excellents contacts avec le médecin, comme avec les autorités congolaises. « Thierry avait encore ses problèmes de visa. Donc je suis allée voir Lambert Mende. Je lui ai expliqué que je serais avec lui tout le long du tournage. Il a accepté [de débloquer la situation]. »

Une version que Thierry Michel conteste aujourd’hui. « J’ai eu mon visa grâce à l’intervention de membres du gouvernement dont je tairai le nom », assure-t-il, énigmatique. Il n’empêche, dans l’e-mail qu’il envoie à ses amis à la veille de son départ, il écrit : « Colette Braeckman, partenaire de ce projet […], sera également une garantie et une protection. » « Thierry Michel est un grand professionnel et je suis très contente du film. Mais avec le recul, je me dis que, quand même, il m’a un peu instrumentalisée », estime Braeckman.

Ses motivations et sa méthode, c’est peut-être Thierry Michel lui-même qui en parle le mieux, dans le film L’Homme de sable : le cinéma de Thierry Michel, qu’il distribue volontiers aux journalistes. Cette biographie a été produite par Les Films de la passerelle, la société dirigée par sa compagne, Christine Pireaux, et au conseil d’administration de laquelle il siège. Longuement interrogé, il édifie sa propre légende. Et explique : « Les pouvoirs totalitaires sont évidemment la cible idéale sur laquelle poser nos caméras. [Cela] demande d’être un stratège, c’est-à-dire d’avoir un peu de ruse et d’ubris. Comme disait le vieux père Mao Zedong : « Il faut faire du bruit à l’est pour attaquer à l’ouest. » […] Il faut entrer comme le ver dans le fruit, pour arriver à observer et à mettre à nu. »