Franc CFA : pourquoi ils veulent changer les règles

Faut-il réformer ou supprimer le Franc CFA ? © Adria Fruitos pour JA

Les critiques se multiplient contre la monnaie de la Cemac et de l'UEMOA. Le 2 octobre, à Paris, la révision de l'accord qui lie leurs quatorze pays membres à l'euro et à la France sera au cœur du sommet de la zone franc.

C’est dans une ambiance particulière que va se tenir la réunion des ministres des Finances et des gouverneurs de la zone franc, ce 2 octobre à Paris. La rencontre de cette année pourrait même faire date. « Habituellement, il ne s’y dit rien. Mais, pour une fois, mes homologues auront sans doute à débattre de sujets de fond », commente avec une pointe d’ironie un ministre africain.

En effet, ce sera la première fois que la France – qui garantit la parité fixe de cette monnaie avec l’euro – et l’ensemble des États de la zone franc se rencontreront depuis la récente – et violente – attaque d’Idriss Déby Itno contre le franc CFA, utilisé par les six pays membres de la Cemac mais aussi par les huit de l’UEMOA. « Il y a aujourd’hui le franc CFA, qui est garanti par le Trésor français. Mais cette monnaie, elle est africaine. […] Il faut maintenant que réellement, dans les faits, cette monnaie soit la nôtre. […] Une monnaie qui permet[te] à tous ces pays qui utilisent encore le franc CFA de se développer », avait déclaré le président, le 11 août, à l’occasion de la célébration des 55 ans de l’indépendance du Tchad.

Continuant sur sa lancée, il avait ajouté que dans l’accord de coopération monétaire qui lie les pays de la zone franc à la France, « il y a des clauses qui sont dépassées. Ces clauses-là, il faudra les revoir dans l’intérêt de l’Afrique et aussi dans l’intérêt de la France. Ces clauses tirent l’économie de l’Afrique vers le bas… »

Selon une source proche de l’Élysée, « il n’y a aucun doute, le ministre français des Finances et du Budget, Michel Sapin, mettra les points sur les « i » et demandera clairement aux dirigeants africains de prendre leurs responsabilités. Hélène Le Gal [la conseillère Afrique de François Hollande] est favorable au principe du débat et ne considère guère la question du franc CFA comme un tabou ». D’après cette même source, ce n’est pas un hasard si à Dakar le président français avait lui-même proposé aux États africains de réfléchir ensemble à une gestion « plus active des réserves, des monnaies », de façon à ce que celles-ci favorisent la croissance et la création d’emplois.

À Paris, les ministres des Finances d’Afrique centrale et d’Afrique de l’Ouest viendront-ils avec des propositions concrètes visant à faire avancer l’accord monétaire qui garantit la convertibilité du franc CFA et sa parité fixe avec l’euro (1 euro équivaut à 655,957 F CFA) ? En attendant, Jeune Afrique décrypte l’agitation qui entoure cette monnaie.

Pourquoi le débat refait-il surface ?

L’arrimage du franc CFA d’abord au franc français et ensuite à l’euro a toujours été au cœur des débats dans les relations entre l’Hexagone et l’Afrique. Avec d’une part les défenseurs de ce système, qui louent l’« extraordinaire stabilité macroéconomique » que cette monnaie assure aux pays qui l’utilisent. Et de l’autre, ses pourfendeurs, qui dénoncent surtout le fait qu’elle dote de facto des États parmi les plus pauvres au monde d’une monnaie forte (l’euro), tout en les obligeant à déposer 50 % de leurs réserves de change auprès du Trésor français.

Les mauvaises langues affirment que la tonitruante déclaration du président tchadien relèverait plutôt de la revanche, Idriss Déby Itno n’ayant pas digéré que son candidat, Bedoumra Kordjé, n’ait pas reçu le soutien de la France lors de l’élection du nouveau président de la Banque africaine de développement (BAD), en mai, à Abidjan. « Les raisons sont beaucoup plus sérieuses que cela, répond un chef d’État ouest-africain. Idriss Déby a des problèmes budgétaires [le déficit du Tchad pourrait atteindre 412 milliards de F CFA en 2015]. Il est en guerre contre le terrorisme sur plusieurs fronts. Et son économie est durement frappée par la chute du cours du pétrole. Il attend de la Banque des États de l’Afrique centrale [Beac] un appui financier important. »

Les déclarations d’Idriss Déby Itno ont apporté de l’eau au moulin des économistes africains qui critiquaient déjà cette politique jugée trop rigoureuse pour des pays en développement

Dans la zone Cemac, où cinq des six États membres sont producteurs de pétrole, le Tchad n’est d’ailleurs pas le seul à se trouver dans une situation financière difficile. Reste que les avances statutaires de la Beac – dont les règles de fonctionnement sont, tout comme celles de la Banque centrale des États de l’Afrique de l’Ouest (BCEAO), une émanation des clauses de la coopération monétaire avec le Trésor français – sont limitées et doivent même être supprimées à terme. C’est déjà le cas en Afrique de l’Ouest, où la BCEAO a adopté un nouveau statut en 2010, en se fixant comme objectif de maintenir le taux d’inflation en dessous de 2 % et d’inciter les pays membres à aller chercher les capitaux dont ils ont besoin sur les marchés financiers.

De fait, les déclarations d’Idriss Déby Itno ont apporté de l’eau au moulin des économistes africains qui critiquaient déjà cette politique jugée trop rigoureuse pour des pays en développement. « Au-delà de l’aspect conjoncturel lié à la chute du prix du pétrole en zone Cemac, il faut noter que tous les États de la zone franc CFA sont aujourd’hui engagés dans des programmes d’émergence avec des investissements publics massifs pour développer leurs infrastructures.

Dans ces conditions, on devrait autoriser les banques centrales à financer ces investissements, dont le retour ne se fait ressentir que sur le long terme, au lieu d’envoyer ces économies sur les marchés financiers où elles empruntent à des taux plus élevés (6,5 % en moyenne) que les taux directeurs des banques centrales (environ 2,5 %) », estime Kako Nubukpo, économiste et ancien ministre togolais de la Prospective.

Avec le Camerounais Martial Ze Belinga et le Sénégalais Demba Moussa Dembélé, il s’est particulièrement illustré ces derniers temps en tant que principal opposant des politiques des banques centrales des pays de la zone franc CFA. Réponse d’un cadre de la BCEAO : « Sur les marchés financiers, les États peuvent mobiliser plus de ressources. Et, par ailleurs, cette démarche est plus vertueuse parce qu’elle les oblige à donner des gages de bonne gouvernance aux investisseurs. » Certes, mais « cette obsession à toujours vouloir discipliner les États devient contre-productive », réplique Kako Nubukpo.

Faut-il faire marcher la planche à billets ?

C’est en réalité la principale question que soulève ce débat. « Quand nos détracteurs disent qu’il faut puiser dans les réserves de la BCEAO et de la Beac, logées dans des comptes d’opération auprès du Trésor français, pour financer la croissance de nos économies, ils nous demandent en fait de créer de la monnaie », explique notre cadre de la BCEAO.

Mais il prévient : « Il s’agit là d’un choix de facilité qui pourrait être très onéreux s’il est mal géré. » Il cite l’exemple du Zimbabwe ou du Zaïre (aujourd’hui la RD Congo), dont les expériences en la matière se sont soldées par des périodes d’hyperinflation ayant mis à mal leurs économies. Vision alarmiste, répond là encore Kako Nubukpo. D’après lui, « il est par exemple possible d’obtenir un supplément de croissance économique par le biais d’une politique monétaire expansionniste, avec un taux optimal d’inflation de 8 %, bien loin de la cible actuelle de 2 % visée par la BCEAO ».

À chaque fois qu’un chef d’État a fait une sortie de ce genre, il y a eu une révision de l’accord monétaire entre les pays de la zone franc CFA et le Trésor français, indique Kako Nubukpo

D’après nos informations, la zone Cemac, qui est aujourd’hui celle qui fait face aux plus grandes difficultés, a activement préparé cette réunion du 2 octobre. « Lors du petit déjeuner des ministres des Finances et des gouverneurs de la zone franc qui se tiendra à huis clos ce jour-là à Paris, les représentants de la Cemac relèveront devant Michel Sapin deux ou trois points de discussion au sujet de l’accord de coopération monétaire », nous indique une source française. « En réalité, ces questions ont déjà été traitées avec le Trésor français et la Banque de France, et des réponses ont même été préparées », ajoute-t-elle, tout en assurant qu’il n’y aura pas de dévaluation.

Même à N’Djamena, d’où était partie la fronde en août, rien ne filtre. « Il s’agit d’un sujet très sensible, nous ne pourrons en parler qu’au moment opportun », nous glisse un proche du président. D’après Kako Nubukpo, il ne fait guère de doute que les lignes vont bouger. « À chaque fois qu’un chef d’État a fait une sortie de ce genre, il y a eu une révision de l’accord monétaire entre les pays de la zone franc CFA et le Trésor français », indique-t-il.

Ainsi en 1972, lorsque l’ex-président togolais, aujourd’hui décédé, Gnassingbé Eyadéma avait tenu des propos du même ordre que ceux d’Idriss Déby Itno devant l’ancien chef de l’État français Georges Pompidou, des changements avaient été opérés dès l’année suivante. Jusqu’à cette époque, pour garantir la convertibilité et la parité fixe avec le franc français, les États devaient déposer la totalité de leurs réserves de change auprès du Trésor français.

Cette proportion a été ramenée à 65 % avant de descendre progressivement jusqu’à 50 % aujourd’hui. Par ailleurs, les sièges de la Beac et de la BCEAO, autrefois basés à Paris, ont été rapatriés respectivement à Yaoundé et à Dakar. Dans la foulée, le Centre ouest-africain de formation et d’études bancaires de la BCEAO, chargé de favoriser l’africanisation des cadres des deux banques centrales, était créé et la Banque ouest-africaine de développement (BOAD) voyait le jour et s’installait à Lomé.

 


Un nom, deux devises

Ils ont la même valeur par rapport à l’euro et portent le même nom : le franc CFA. Mais, en réalité, ils n’ont pas la même signification. Pour la Cemac, c’est le franc de la Coopération financière en Afrique centrale, et pour l’UEMOA, le franc de la Communauté financière africaine. Surtout, ils ne sont pas interchangeables. Depuis 1993, les billets physiques d’une zone ne sont pas acceptés dans l’autre et vice versa.

« Techniquement, nous n’avons pas les mêmes monnaies, explique un économiste de la BCEAO. Les deux banques centrales sont autonomes et définissent elles-mêmes leur politique en fonction de leurs objectifs. » Il ajoute : « Nous avons cependant entamé des discussions pour restaurer l’interchangeabilité entre ces deux monnaies. Les virements d’une zone à l’autre étaient déjà possibles. Des travaux sont en cours pour interconnecter les systèmes de paiement des deux banques centrales. Un accord définitif est attendu dans les prochains mois. »