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Serigne Mboup, chantre controversé du secteur privé sénégalais

Serigne Mboup sera candidat à la Chambre de Commerce de Dakar. © Capture d'écran/Youtube

Accusé d'avoir fraudé pour obtenir un marché public de véhicules, le patron du holding CCBM répond en dénonçant les manœuvres des multinationales. Son credo ? La préférence nationale.

D’ordinaire très présent dans les médias, Serigne Mboup s’est curieusement mis en retrait depuis que son groupe, Comptoir commercial Bara Mboup (CCBM), s’est vu accusé de falsification de spécifications techniques de véhicules portant sur 97 automobiles destinées au ministère sénégalais de l’Éducation nationale pour un montant de 1,9 milliard de F CFA (2,9 millions d’euros). Un fonctionnaire de la Division régionale des transports terrestres de Dakar, qui serait impliqué dans l’affaire, a déjà été relevé de ses fonctions au titre de mesures conservatoires et une enquête administrative a été ouverte.

Il faut dire que l’homme d’affaires n’en est pas à sa première mésaventure sur les marchés publics de véhicules. En 2014, un contentieux l’avait déjà opposé à son rival Cheikh Amar, patron de Tracto Service Équipement (spécialisé dans le matériel agricole), qui avait remporté un marché de 615 véhicules destinés aux collectivités locales d’une valeur de 7,2 milliards de F CFA.

Estimant son groupe lésé, Serigne Mboup avait alors introduit un recours auprès de l’Agence de régulation des marchés publics (ARMP). Celle-ci lui avait finalement donné en partie raison en lui octroyant 215 de ces véhicules, d’une valeur de 3,2 milliards de F CFA. Mais cette fois, ce PDG hyperactif, foisonnant d’idées – au risque de se disperser, comme d’aucuns le disent – paraît vouloir se positionner au-dessus de la mêlée et ne pas donner l’impression qu’il livre un combat personnel.

J.A.

Le sens des affaires © J.A.

C’est en 1992, à la suite du décès du patriarche Bara Mboup, que Serigne reprend les commandes de l’entreprise familiale, née à partir d’un petit commerce en 1960, à l’aube de l’indépendance du Sénégal. À l’origine, la société est spécialisée dans l’importation de produits essentiellement alimentaires. Mais l’héritier réussit, à force de pugnacité et d’ambition – mâtinées de ce sens aigu des affaires si caractéristique des Saloum-Saloum (ressortissants de la région de Kaolack, sa ville natale) -, à en faire un holding très diversifié. CCBM est aujourd’hui présent dans des activités aussi variées que la distribution de produits alimentaires, l’automobile, l’immobilier, les centres commerciaux, l’électroménager, le transport, la microfinance, l’agriculture et les médias – il est en train de mettre en place son propre groupe de presse.

La vision ainsi que les méthodes managériales de ce chef d’entreprise, qui a appris les rudiments du business sur le tard et s’est entouré d’une équipe formée à l’école occidentale, font souvent l’objet de critiques pour leur côté « brouillon », voire informel. Qu’importe, ce fervent talibé mouride, également président de la Chambre de commerce, d’industrie et d’agriculture de Kaolack, est devenu l’une des figures les plus en vue du patronat sénégalais. Son groupe pesait environ 40 milliards de F CFA de chiffre d’affaires et revendiquait 800 employés en 2009 – dernières données communiquées par un homme d’affaires qui avance dans l’opacité.

Le 6 septembre, ce sont ses lieutenants qui sont montés au créneau pour défendre l’entreprise dans l’affaire des falsifications. La direction de CCBM a organisé une conférence de presse dans les locaux de son usine de montage de véhicules de Rufisque, entrée en activité en 2012 grâce à des investissements d’un montant global de 30 milliards de F CFA, afin de donner sa version des faits. Non sans fustiger, dans la foulée, un « acharnement à l’encontre du groupe puisque, à chaque fois qu’il s’agit d’un marché de plus de 1 milliard de F CFA, des complots sont ourdis pour l’écarter ».

Au fond, la ligne de défense de l’entreprise est simple : elle est le seul concessionnaire de la place à capitaux entièrement sénégalais, et cela n’est pas sans déranger certaines multinationales. Selon CCBM, c’est d’ailleurs l’une d’elles qui serait derrière toute cette agitation. Vrai ou faux ? Le Comité de règlement des différends de l’ARMP, saisi par CCBM, a le 16 septembre suspendu la procédure de passation jusqu’au prononcé de la décision finale par sa Commission litiges.

Si l’on n’y prend garde, on risque de vivre une autre forme de colonisation. Les entreprises étrangères vont venir ici et décrocher de grosses parts de marché, avertit Serigne Mboup

Une chose est sûre en revanche, c’est qu’à 49 ans, Serigne Mboup est un chantre convaincu de la préférence nationale ; de fait il s’est toujours méfié des multinationales étrangères et de leurs filiales sur place. Pour lui, l’État ne protège pas assez le secteur privé national, seul capable de créer suffisamment de richesse et d’emplois pour les Sénégalais. Il avertit : « Si l’on n’y prend garde, on risque de vivre une autre forme de colonisation. Les entreprises étrangères vont venir ici et décrocher de grosses parts de marché. »

Proche d’Abdoulaye Wade – il faisait partie de la nouvelle caste d’hommes d’affaires que l’ancien chef de l’État entendait promouvoir -, le PDG a souvent été accusé d’avoir bénéficié de la commande publique, particulièrement via ces marchés de véhicules destinés à l’Administration.

Mais aujourd’hui, alors que Babacar Guèye, directeur général de CCBM, affirme que le groupe, en pleine restructuration, traverse des difficultés et qu’environ 70 de ses employés ont été licenciés à l’amiable au cours de l’été, Serigne Mboup n’hésite pas à mettre en cause le fait que trop peu de commandes publiques sont accordées à son groupe. S’élevant annuellement à plusieurs centaines de milliards de francs CFA, ces dernières représentent une véritable manne financière pour les entreprises locales. CCBM réalise 55 % de son chiffre d’affaires grâce à la commande publique de véhicules.

« Nous sommes arrivés dans une phase où nous ne recevons pas l’attention que les pouvoirs étatiques devraient nous accorder. Et sans les commandes publiques, nous avons du mal à rentabiliser nos investissements », déplore Babacar Guèye. Le holding indique ainsi avoir perdu des marchés de véhicules d’une valeur totale de 25,2 milliards de F CFA entre 2011 et 2015.