Algérie : Mohamed Mediène, la chute de Mystère T.

L'une des rares photos de l'ex-chef des services de renseignements, dont la discrétion confinait à l'invisibilité totale. © DR

Amorcée en 2013 par le président Bouteflika, l'opération d'effeuillage du DRS a connu son dernier acte avec la mise à la retraite de Toufik, son tout-puissant patron. Portrait-itinéraire d'un « Monsieur Sécurité » aussi secret que redouté.

La scène se déroule sur les hauteurs d’Alger, en novembre 1998. Autour de la villa de style mauresque qui sert de siège à la Fondation Mohamed-Boudiaf, des éléments du Groupe d’intervention spéciale (GIS), une unité d’élite de l’armée, sont dépêchés pour sécuriser les lieux et brouiller les systèmes d’écoutes et d’interceptions de l’ambassade des États-Unis, située à proximité.

Le dispositif en place, un homme en costume gris et aux lunettes légèrement teintées se présente devant le portail en fer forgé de la résidence. Il dit avoir rendez-vous avec Fatiha Boudiaf, présidente de la fondation et veuve du chef de l’État assassiné en juin 1992. Le gardien refuse l’accès à cet inconnu qui sonne sans se présenter. Arrive alors Mme Boudiaf, qui fait entrer l’invité et l’accompagne jusqu’au salon. À l’intérieur, un autre hôte sirote un thé en attendant l’arrivée de l’inconnu. Lequel n’est autre que Mohamed Mediène, dit Toufik, général et patron du Département du renseignement et de la sécurité (DRS), les services secrets. Face à lui, Abdelaziz Bouteflika, ancien chef de la diplomatie.

Le président Liamine Zéroual ayant annoncé trois mois auparavant sa démission et l’organisation d’une présidentielle anticipée, l’ex-ministre souhaite lui succéder. Au bout de deux heures d’entretien, les deux hommes scellent un pacte. Bouteflika sera adoubé par les généraux dans sa quête de la présidence. En retour, il s’engage à donner une couverture politique à l’accord passé entre l’armée et les islamistes pour mettre fin à la guerre civile.

Le 13 septembre dernier, seize ans après le fameux thé à la villa Boudiaf, ce pacte est rompu. Dans un communiqué laconique, la présidence de la République annonce que le général de corps d’armée Mohamed Mediène est admis à la retraite et remplacé par le général Athmane Tartag, dit Bachir. Rideau sur cinquante-trois ans de carrière dans l’institution militaire, dont vingt-cinq à la tête du DRS.

Mohamed Mediène, le John Edgar Hoover algérien

C’est bien connu, l’opacité fait partie de l’ADN du pouvoir algérien. Il n’est donc guère étonnant que les circonstances exactes du départ de Toufik ne soient pas connues. Plusieurs versions circulent : il aurait donné sa démission dix jours avant sa mise à la retraite et déjeuné avec le président le 10 septembre ; il aurait été reçu la veille de son éviction par Bouteflika dans sa résidence médicalisée de Zeralda ; le décret de son limogeage aurait été soufflé par Saïd Bouteflika, frère et conseiller du chef de l’État ; ou encore, il aurait appris la nouvelle dimanche matin par un coup de fil du directeur de cabinet de la présidence… Décidément, le mystère aura constamment accompagné Mohamed Mediène, 74 ans, même dans la manière avec laquelle son départ a été acté. Une chose est sûre : une heure après le communiqué présidentiel, le vice-ministre de la Défense et chef d’état-major de l’armée installait son remplaçant. Comme si on craignait que l’inamovible Toufik ne revienne sur ses pas.

On compare volontiers Mohamed Mediène à l’indéboulonnable John Edgar Hoover, qui régna sur le FBI pendant quarante-huit ans. Un parallèle pertinent tant les points communs sont nombreux : longévité, mise en place d’un système de renseignements, de contrôle et de surveillance aussi redoutable que démesuré, goût certain pour les dossiers. Hoover a survécu à six présidents américains ? Toufik, lui, a dirigé les services sous les ordres de cinq chefs d’État. Son influence sur leurs carrières respectives aura été significative.

Toufik, faiseur de rois ? La réputation n’est pas usurpée

Avec un collège de hauts gradés, Mediène a contribué à pousser Chadli Bendjedid à la démission en 1992 après la victoire électorale des islamistes du FIS. Il a piloté en sous-main l’arrivée de l’opposant Mohamed Boudiaf à la tête de l’État, avant d’installer son successeur, Ali Kafi, au palais d’El-Mouradia. Avec Khaled Nezzar et Mohamed Lamari, il a forcé la main à Liamine Zéroual pour qu’il accepte la présidence, en janvier 1994, proposition que Bouteflika avait déclinée le même jour, avant de s’envoler pour Genève. Enfin, il a convaincu les durs de l’armée de confier le pouvoir à Bouteflika, soutenu sa réélection en 2004, contre l’avis de l’état-major, et œuvré à lui assurer un troisième et un quatrième mandat.

Toufik, faiseur de rois ? La réputation n’est pas usurpée. Jamais un responsable algérien n’aura en tout cas été nimbé à ce point de mystère. Et rarement un militaire aura inspiré autant de révérence ou de crainte, au point que, à une époque pas si lointaine, il ne faisait pas bon mentionner son prénom dans un article de presse. Pour avoir égratigné Toufik, le général Bétchine et Zéroual dans un billet satirique paru en octobre 1997, un chroniqueur d’El Watan a passé deux jours au commissariat central d’Alger.

Patron d’une institution redoutée

La légende veut que Toufik, père de trois enfants, soit né dans la bourgade de Guenzet, en Petite Kabylie. Rien n’est plus faux, corrige un de ses anciens collaborateurs. De parents kabyles, Mediène est natif de la Casbah d’Alger, où il a grandi, avant de monter au maquis, où il servira dans l’armée des frontières. À l’indépendance, en 1962, il effectue un stage dans l’artillerie en Jordanie, puis suit deux formations, à Cuba et en ex-Yougoslavie. Une autre légende veut que l’ex-patron du DRS ait été formé à l’école du KGB. Là encore, ceux qui le connaissent jurent qu’il n’a pas fait ses classes au 2, place Félix-Dzerjinski, à Moscou, siège de l’ancêtre du FSB russe. Encore moins a-t-il fait partie de la promotion « tapis rouge » dont étaient issus une cohorte d’agents algériens. Mais, jamais démentie, cette thèse a largement contribué à forger sa réputation de « maître espion ».

Les pouvoirs exorbitants dévolus au DRS faisaient que Mediène et son département étaient devenus un État dans l’État, analyse un opposant

Plutôt que chez les Soviets, c’est au sein de la Sécurité militaire (SM) que Mohamed Mediène a fait ses gammes dans les années 1960 et 1970. Attaché militaire en Libye dès 1983, il est nommé en 1987 patron du Département des affaires de défense et de sécurité (DADS) à la présidence et coordonne alors l’ensemble des services de sécurité. Chef de la Direction centrale de la sécurité de l’armée en 1988, il prend, le 4 septembre 1990, les commandes du DRS.

Si la sinistre SM était redoutée, le DRS le sera tout autant, voire plus. Nominations de ministres, de diplomates et de hauts cadres de l’État, surveillance des ministères, des administrations et des entreprises publiques, contrôle des médias et de l’argent de la publicité, espionnage et contre-espionnage et, surtout, lutte contre le terrorisme islamiste, rien n’échappait à l’œil et aux oreilles de ses agents. « Les pouvoirs exorbitants dévolus au DRS faisaient que Mediène et son département étaient devenus un État dans l’État, analyse un opposant. Il était allergique à tout ce qui n’est pas contrôlable. En outre, il disposait de cet instrument de pression effrayant que sont les dossiers, notamment ceux liés à la corruption. »

Un homme discret

Tout concourait en somme à faire de Toufik une sorte de « Rab Dzaïr » (le « Dieu » de l’Algérie), une expression que ses fidèles récusent. « Psychologiquement, cela ne correspond pas au personnage, objecte un ancien officier. Je ne l’ai jamais entendu proférer une insanité ni vu se livrer à des extravagances. Pudique, il écoute beaucoup et parle peu. » « Il est bien éduqué, ne s’emporte jamais, fait attention à ce qu’il dit, fait observer un médecin qui l’a croisé à maintes reprises. En revanche, il est introverti, froid et a une main glaciale. » Mais le mythe Toufik s’est surtout bâti sur une discrétion confinant à l’invisibilité totale. Le chef du DRS ne sort jamais en ville, s’habille rarement en tenue militaire et voyage incognito. Son seul loisir extérieur reste son match de foot hebdomadaire avec ses amis, dont certains sont ou étaient ministres.

En dehors des cérémonies officielles, il se calfeutre dans son bureau dès 9 heures du matin. Prudence ou volonté de ne pas laisser de traces, il annote ses dossiers sur des papillons à l’aide d’un crayon. Si cet amateur de cigares déteste qu’on parle de lui, il n’aime pas non plus être pris en photo. Ses agents se chargent de dissuader ceux qui se hasarderaient à transgresser la consigne. Cette vigilance qui tourne à la paranoïa, un photographe en a fait l’expérience en février 2012, lors des funérailles du général Mohamed Lamari. « Avant l’arrivée de Toufik, des officiers en civil nous expliquent qu’il serait préférable de ne pas prendre de photos de lui, raconte-t-il. Ils ont gardé un œil sur nous à l’intérieur d’un périmètre limité. »

Les raisons du départ

Rien ne serait plus faux que de croire que le départ de Mohamed Mediène a pour origine une brouille personnelle avec Abdelaziz Bouteflika. Si ses rapports avec le frère et influent conseiller du président Saïd sont pour le moins tièdes, sa loyauté envers le chef de l’État n’a jamais été prise en défaut. Depuis le début de leur compagnonnage, en 1998, les deux hommes se voient, se consultent, se parlent plusieurs heures au téléphone.

Certes, le président nourrit une grande méfiance à l’égard des militaires. Et l’idée de créer un superministère de la Sécurité pour le confier à l’ancien ministre de l’Intérieur Yazid Zerhouni (ex-numéro deux de la sécurité militaire) était déjà dans les tuyaux, mais entre Bouteflika et Toufik, l’entente était cordiale et sincère. Du vivant de la mère du président, ce dernier invitait souvent le général à partager un copieux repas. « Un jour, l’électricité est coupée incidemment dans l’appartement de Bouteflika, à El-Biar, raconte un ancien colonel. La première personne qu’il a appelée, c’était Toufik. »

Expliquer le départ à la retraite de Mediène par sa prétendue hostilité à un quatrième mandat de Bouteflika relève aussi de la fantaisie

Quand le chef de l’État a subi une grave hémorragie en novembre 2005, le chef du DRS a accouru pour le transférer à l’hôpital du Val-de-Grâce. Et lorsqu’il a été victime d’un AVC en avril 2013, le premier à arriver à son chevet fut, là aussi, Toufik, qui organisera l’évacuation du patient vers la France. Expliquer le départ à la retraite de Mediène par sa prétendue hostilité à un quatrième mandat de Bouteflika relève aussi de la fantaisie. « Si Bouteflika sollicitait un cinquième mandat, Toufik ne s’y opposerait pas », ironise un ancien ministre. Mais le président est calculateur, tacticien et fin stratège, et ne laisse pas les sentiments personnels interférer dans ses décisions.

S’il fallait tracer un marqueur pour dater le début du divorce entre le chef de l’État et Mediène, on le situerait en août 2013, quand le parquet d’Alger décide de lancer un mandat d’arrêt international contre Chakib Khelil, impliqué dans un scandale de corruption présumée à Sonatrach. Un coup de tonnerre ! Entre le chef du DRS et l’ancien ministre de l’Énergie, le courant n’est jamais passé. « Khelil a touché au sang des martyrs », confiait un jour Toufik à l’un de ses amis, faisant allusion à la loi sur les hydrocarbures préparée en 2003 par celui qu’on surnomme « le Texan » et destinée à favoriser les compagnies américaines.

Mais, nuance un initié des arcanes algériens, Toufik ne pouvait rien entreprendre sans en aviser Bouteflika. Constamment tenu informé des enquêtes menées par les officiers du DRS sur les détournements et les malversations, ce dernier n’ignorait pas que des ministres étaient impliqués dans des affaires. Il avait même convoqué Khelil à maintes reprises pour qu’il s’explique sur les soupçons de corruption que le DRS lui faisait remonter. « Le président a dit en Conseil des ministres que les dossiers seraient transmis à la justice », confie un homme du sérail. Mais toucher à Chakib Khelil, ami d’enfance du chef de l’État, c’était s’en prendre au pré carré présidentiel, à la « famille », aux proches les plus proches.

Opération effeuillage

Dès le mois de septembre 2013, la présidence entame donc l’opération effeuillage du DRS en lui ôtant plusieurs directions, notamment la sécurité intérieure et la sécurité de l’armée, et en procédant à la dissolution de la police judiciaire, qui enquêtait justement sur les affaires de corruption. En février 2014, le clan présidentiel déclenche le blitzkrieg via Amar Saadani, dont l’élection à la tête du FLN en août 2013 n’avait pas agréé Toufik.

Dans une déclaration publique d’une violence inouïe, Saadani l’appelle à démissionner en lui imputant de graves revers, notamment l’assassinat de Boudiaf, la mort des moines français de Tibhirine en 1996, la tentative d’attentat contre Bouteflika en 2007, ou l’attaque terroriste d’In Amenas en 2013. Jamais le chef du DRS n’avait été aussi violemment attaqué par un officiel. Et jamais le secrétaire général du FLN n’aurait pris l’initiative d’une telle charge sans l’assentiment du cercle rapproché du président. « L’épisode Saadani a affecté Toufik, confie l’un de ses collaborateurs. L’état-major, censé défendre son honneur ainsi que celui du DRS, a argué que l’affaire était personnelle. »

Du tentaculaire DRS on dit aujourd’hui qu’il est une coquille vide

Toufik a-t-il alors songé à rendre son tablier ? « Il aurait dit, il y a une année, que, si cela n’avait tenu qu’à lui, il serait parti », glisse encore ce même collaborateur. Sauf que non seulement l’ex-chef des services n’a pas démissionné, mais il a laissé s’opérer sans ciller le démembrement de son département, qui perdra encore plusieurs prérogatives, tant et si bien que du tentaculaire DRS on dit aujourd’hui qu’il est une coquille vide. Le dernier acte de ce démembrement sera signé le 13 septembre avec la mise à l’écart de son tout-puissant patron.

Dans cette Algérie où le culte du secret est un chromosome du pouvoir, décrypter la signification de ces bouleversements et du limogeage de Toufik est un exercice périlleux. Bouteflika veut-il bâtir un État civil débarrassé de l’omnipotence des services ? Le patron du FLN en est persuadé. Le président envisage-t-il de rendre le DRS à sa mission originelle de renseignements, d’espionnage et de contre-espionnage ?

Le directeur du cabinet à la présidence, Ahmed Ouyahia, explique que les restructurations qui visent ce département sont « normales » et récuse toute guerre entre Bouteflika et le DRS. Le raïs fait-il payer à Toufik et à son département les enquêtes qui ont touché ses proches, notamment son ami Khelil ? L’attaque de Saadani accrédite cette thèse.

L’hyperprésident, malade et âgé, prépare-t-il sa succession en neutralisant les services, après avoir pris le contrôle de l’armée, du gouvernement, de l’Assemblée nationale et du milieu des affaires ? L’hypothèse n’est pas absurde. Maintenant que Toufik est parti, on voit enfin des photos sortir des placards. Quant à espérer que l’homme le plus mystérieux d’Algérie livre un jour ses secrets, autant demander la lune.


11 Septembre : quand Toufik prévient les Américains

C’est un épisode méconnu de la carrière de l’ex-patron du DRS. En septembre 2001, Toufik se rend en mission confidentielle aux États-Unis. Ayant tissé des liens étroits avec ses homologues des services de renseignements américains, Mohamed Mediène avait ses entrées à Washington, au Pentagone et à Langley, siège de la CIA.

Au cours d’une rencontre avec des pontes de cette dernière, Toufik écoute un exposé sur la lutte contre le terrorisme islamiste. Un officier lui explique alors que les Américains excluent l’éventualité d’une attaque terroriste sur leur sol. Dubitatif, Toufik répond au conférencier : « Vous les connaissez mal. Ils sont capables de tout. » Au cours de ses nombreux entretiens avec ses interlocuteurs américains, l’ex-chef des services algériens, sur la foi d’un mémo secret envoyé le 6 septembre 2001 par Smaïn Lamari, numéro deux du DRS, évoque une attaque imminente de grande ampleur contre les États-Unis.

Mardi 11 septembre 2001, dix-neuf kamikazes d’Al-Qaïda détournent quatre avions, dont deux iront se crasher contre les deux tours du World Trade Center. Hasard de l’Histoire, ce jour-là, Mohamed Mediène rencontre George Tenet, patron de la CIA. On ignore ce que les deux hommes se sont dit. Toujours est-il que, après la fermeture de l’espace aérien américain sur ordre de Washington quelques heures après les attaques kamikazes, seuls deux avions civils seront autorisés à décoller : celui qui transportait des membres de la famille royale saoudienne et des proches de Ben Laden… et celui qui ramenait Toufik à Alger.

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