Akinwumi Adesina, président de la Banque africaine de développement : « Ma priorité, c’est d’allumer l’Afrique »

Image175799.jpg © VINCENT FOURNIER/J.A.

Accès à l'électricité, modernisation de l'agriculture, soutien aux PME… Face à Jeune Afrique, le patron de l'institution panafricaine fixe clairement ses objectifs. Quelques jours après avoir pris ses fonctions, il se montre confiant et déterminé.

Début de mandat bien chargé pour le tout nouveau patron de la Banque africaine de développement (BAD). « Tout va très vite », nous confie Akinwumi Adesina en ce lundi 7 septembre à Paris, entre deux réunions.

En compagnie d’une quarantaine de ministres africains, il est venu préparer la Conférence des Nations unies sur le climat (COP 21), l’événement international le plus important de cette année selon lui. « Je suis venu discuter avec les autorités françaises sur l’énergie », poursuit celui qui a été ces quatre dernières années ministre de l’Agriculture au Nigeria, son pays.

Près d’une semaine après sa prise de fonctions, ce très proche de Ngozi Okonjo-Iweala, ancienne directrice générale de la Banque mondiale et ministre nigériane des Finances sortante, paraît encore euphorique. C’est la première fois que son pays, principal actionnaire de la BAD, accède à la présidence de l’institution.

Son discours est par moments encore celui d’un candidat. Mais l’agroéconomiste formé à l’université d’Ife et à l’université Purdue, dans l’Indiana (États-Unis), assure : « J’ai pris mes fonctions avec des idées très précises. » Parmi ses priorités, il cite l’accès à l’énergie et la modernisation de l’agriculture. « Les équipes de la banque sont prêtes. Il faut maintenant apporter une vision et mettre la machine en marche », insiste-t-il.

JEUNE AFRIQUE : Contrairement à vos prédécesseurs, vous n’êtes pas issu d’un « petit » pays. Et vous n’avez été ni Premier ministre ni chargé des finances du Nigeria. Comment expliquez-vous votre élection ?

AKINWUMI ADESINA : Comme une marque de confiance totale dans ma capacité à gérer la BAD. J’ai accompli beaucoup de choses tout au long de ma carrière, et pas seulement dans le secteur agricole. Je suis réputé pour avoir obtenu des résultats partout où je suis passé, en tissant les partenariats qui permettent d’avoir plus d’impact, d’être plus performant. Maintenant, l’élection, c’est du passé. Je suis le président de la BAD et je compte bien faire en sorte qu’elle réponde aux besoins de ses pays membres.

Avec quels objectifs ? Quelles sont vos priorités ?

La BAD a réalisé beaucoup de choses depuis sa création et je compte bien m’inscrire dans les pas de mes prédécesseurs. Mais le monde change et les objectifs de croissance ne sont pas suffisants pour réduire les inégalités et créer les millions d’emplois qui manquent aujourd’hui. Ma priorité, c’est d’allumer l’Afrique. Sans électricité, pas de développement. Sans énergies – conventionnelles ou renouvelables -, pas de santé, pas d’éducation, pas de croissance économique à deux chiffres. L’Afrique dispose d’un potentiel exceptionnel. Il faut maintenant le développer.

Beaucoup d’initiatives ont déjà été lancées, comme celles de Barack Obama et de Jean-Louis Borloo. Comment en assurer la cohérence ? Quel doit être le rôle de la BAD ?

C’est une organisation africaine, implantée en Afrique, c’est donc à elle de prendre le leadership. Nous disposons aujourd’hui de la volonté politique nécessaire pour débloquer les financements qui permettront de changer les choses, au niveau des infrastructures, des prix et des institutions d’encadrement. La BAD a été créée pour participer à de grands projets, comme les barrages d’Inga [en RD Congo], qui ont un vrai impact sur la situation, en collaboration très étroite avec ses partenaires.

C’est la raison pour laquelle je parle de « new deal énergétique ». Nous comptons mettre en place un « partenariat transformatif » qui regroupera toutes les initiatives en cours et à venir. Avec un engagement total et l’appui de tout le monde, je suis persuadé que l’Afrique peut résoudre ses problèmes énergétiques d’ici à 2025.

J.A.

Entre économie et agronomie © J.A.

Faute d’énergie, l’Afrique n’a toujours pas réalisé sa phase d’industrialisation et reste un continent agricole…

Tout à fait. Les taux d’industrialisation sont mêmes inférieurs aujourd’hui à ce qu’ils étaient par le passé. C’est pour cela que mon deuxième axe de travail porte sur l’agriculture. Trois Africains sur quatre dépendent de ce secteur. Afin de sortir des millions de gens de la pauvreté, la croissance doit être inclusive et, pour cela, il faut transformer l’agriculture paysanne.

Le continent dépense chaque année 35 milliards de dollars [31 milliards d’euros] pour l’importation de denrées alimentaires, alors qu’il doit être un exportateur net de produits agricoles. Quelque 65 % des terres arables disponibles sur le globe sont en Afrique. Là encore, nous parlons d’un potentiel qui est loin de nourrir son monde.

L’Afrique ne manque pas de ressources naturelles mais sa gestion pose question, plus encore avec le ralentissement actuel de la Chine. Selon vous, quel peut être son impact sur les pays du continent ?

La Chine est devenue en quelques années le premier partenaire commercial du continent. Son intérêt pour les matières premières a dopé les PIB de ses pays. Cette crise va donc avoir un impact certain pour les exportateurs de ressources naturelles, qui vont voir leurs revenus chuter et leur stabilité fiscale fragilisée. La BAD sera là afin d’apporter l’assistance budgétaire nécessaire pour stabiliser les économies les plus concernées.

Que peut faire la BAD pour aider les pays à mieux gérer leurs ressources ?

Elle veut être le chef de file sur ce dossier. Les ressources naturelles identifiées à travers le continent sont estimées à 8 200 milliards de dollars. L’Afrique n’est donc pas pauvre, mais sa population l’est. C’est ça qu’il faut changer. Il faut donc mieux gérer ces ressources. Nous voulons développer, au sein de la banque, les instruments qui aideront les pays à améliorer cette gestion. Nous leur apportons déjà depuis 2010 un soutien juridique dans les négociations avec les opérateurs privés, à travers la Facilité africaine de soutien juridique.

Entre la crise chinoise et la baisse des cours, n’est-il pas temps pour ces pays exportateurs de revoir leur modèle économique ?

L’Afrique doit en effet arrêter d’exporter ses matières premières brutes, et la BAD va travailler avec ses pays pour qu’ils diversifient à la fois leurs marchés et leur économie. C’est pourquoi l’agriculture a un si grand rôle à jouer, car elle est source à la fois de diversification et d’emplois si les produits sont transformés localement.

Il n’y a aucune fatalité dans le fait que l’Afrique exporte du coton plutôt que du textile. Il faut revoir l’approche autour d’objectifs de productivité et de rentabilité. L’agriculture doit être considérée comme un business pour que les zones rurales deviennent de nouvelles zones de prospérité et pas de pauvreté.

Vincent Fournier/J.A.

Usine de jus de fruits, d'eau minérale et de lait à Remera, au Rwanda © Vincent Fournier/J.A.

Comptez-vous vous appuyer sur le secteur privé ?

Chaque paysan est déjà un entrepreneur ! Il faut maintenant les aider à saisir les opportunités qui se présenteront. Pour cela, il faut des investissements massifs dans le secteur rural en termes d’infrastructures et de mécanisation afin de montrer aux jeunes que le secteur peut être rentable et créateur d’emplois. L’implication du secteur privé est pour moi primordiale. Sans lui, il n’y aura pas de développement en Afrique.

Environ 70 % des investissements réalisés à travers le continent sont aujourd’hui privés. Il faut notamment trouver le moyen d’aider les PME, qui constituent 95 % du tissu industriel. La BAD s’est déjà engagée avec d’autres banques sur ce dossier pour prêter l’argent nécessaire, avec une meilleure utilisation du Fonds de garantie. Nous prônons également une plus grande intégration sur les marchés financiers et le développement de marchés de capitaux locaux et régionaux.

Il faut aussi faire baisser le coût des affaires. La Banque va se mobiliser pour diminuer le coût des investissements et rendre le continent plus compétitif. Si nous réussissons, alors l’Afrique pourra très vite mettre en place l’outil industriel qui assurera la création de nombreux emplois de qualité.

Vous prenez vos fonctions à un moment particulier, avec une concurrence de plus en plus forte entre les organismes d’aide au développement. Comment est-ce que la BAD compte tirer son épingle du jeu ?

Le plus important pour nous, c’est l’impact de nos projets sur le terrain et l’amélioration de leur vitesse d’exécution. Je veux que nous nous appuyions sur notre identité pour délivrer un label « African Plus » à des projets de meilleure qualité, réalisés plus rapidement et avec une plus grande efficacité. Par ailleurs, la BAD et les autres organismes ont bien compris qu’ils devaient travailler ensemble. Nous ne sommes pas en concurrence avec eux, mais avec nous-mêmes, pour être plus compétitifs tout en étant sûrs de bien répondre aux besoins.

Financièrement, la BAD intervient davantage dans les pays riches que dans les autres. Comptez-vous inverser cette tendance ?

Bien sûr. C’est très important car l’objectif de l’institution est de faciliter l’intégration régionale. Mais c’est impossible avec de tels écarts entre les pays. Il faut donc réduire ces inégalités, pour une prospérité mieux partagée. La BAD n’a pas été créée pour les amplifier mais pour les résorber, entre les États et en leur sein.

Par exemple en mettant en place des guichets d’aide qui permettraient d’augmenter le niveau des ressources disponibles pour les petits pays mais aussi d’investir sur des infrastructures à caractère régional. Nous disposons déjà d’un outil pour cela – le Fonds africain de développement [FAD] – et nous prévoyons d’en augmenter la dotation dans le cadre de la quatorzième reconstitution du FAD, qui devrait avoir un impact important sur les défis socio-économiques qui menacent le continent.

Quand espérez-vous boucler ce Fonds ?

Tout devrait être finalisé en début d’année prochaine.

Vous travaillez en lien très étroit avec les États. Comptez-vous en profiter pour leur fixer des impératifs de bonne gouvernance, sur le modèle américain ?

Pour que les autres améliorent leurs pratiques, il faut soi-même être irréprochable. Nous allons donc déjà faire progresser la gouvernance et la transparence de notre organisation, pour être en mesure de demander la même chose à nos clients. Pour pouvoir bien travailler ensemble, il faut de la confiance, de la responsabilité et de la traçabilité afin de pouvoir mesurer les résultats obtenus.

Renaud Van Der Meeren/Éditions du Jaguar

Barrage de Ziga, sur le fleuve Nakambé, au Burkina Faso © Renaud Van Der Meeren/Éditions du Jaguar

Vous parlez de réformer l’institution… Suivant quels axes ? Comptez-vous par exemple garder l’approche décentralisée mise en place par votre prédécesseur, mais dont les coûts importants font l’objet de sévères critiques ?

Il nous faut revoir nos procédures et nos systèmes pour améliorer notre efficacité. Je ne suis pas opposé à la décentralisation en cours, je souhaite juste qu’elle réponde à nos impératifs de rentabilité et de souplesse d’exécution, dans le cadre de contrats de performance clairement établis. Nous ne pourrons soutenir des augmentations de coûts que si nous enregistrons une croissance de nos revenus.

Cette réorganisation est nécessaire car elle nous permet d’être plus proches des pays, mais nous devons réfléchir à un nouveau business model. La BAD n’est pas une organisation philanthropique, mais une banque qui doit gérer ses ressources et couvrir le coût des prêts qu’elle autorise.

Vous êtes très ami avec Ngozi Okonjo-Iweala. Envisagez-vous un rôle pour elle auprès de la BAD quand elle ne sera plus ministre au Nigeria ?

C’est une perle ! Tout le monde en Afrique reconnaît ses compétences en matière économique. Je compte bien en effet optimiser les capacités de la banque en incluant dans nos réflexions des personnalités comme elle. Les défis qui nous attendent sont tellement énormes que nous devons nous appuyer sur les personnes les plus compétentes et les plus expérimentées.

Si vous effectuez deux mandats, votre présidence se terminera dans dix ans. Où en sera alors l’Afrique ?

La question énergétique sera réglée et l’Afrique aura les moyens de se nourrir elle-même. Nous aurons réussi à rendre le secteur agricole du continent compétitif, comme j’ai pu le faire au Nigeria, pour qu’il puisse être source d’emplois pour nos jeunes.

Ceux-ci sont les graines qui fertiliseront l’Afrique de demain. À nous de transformer notre avantage démographique en atout économique, en créant du travail sur le sol africain plutôt que d’assister au drame inacceptable de migrants prêts à tout pour rejoindre l’Europe. Si le continent dispose de l’énergie, de la nourriture et des emplois pour ses jeunes, alors nous aurons réussi notre mission.


 

Si ce n’est pas un boycott, cela y ressemble. Présente à Abidjan fin août pour assister à la fête d’au revoir organisée en l’honneur de Donald Kaberuka, le président sortant de la Banque africaine de développement (BAD), la Sud-Africaine Nkosazana Dlamini-Zuma, présidente de la Commission de l’Union africaine, n’a pas prolongé son séjour pour assister à la cérémonie de prise de fonctions d’Adesina Akinwumi, le 1er septembre.

La raison ? « Un emploi du temps trop chargé », évoque-t-on au sein des deux institutions. « Nous n’avons aucun problème, assure Akinwumi Adesina. C’est très important que la BAD et l’Union africaine [UA] travaillent ensemble. Mme Dlamini-Zuma fait un très bon travail, tout comme Carlos Lopes à la Commission économique des Nations unies pour l’Afrique. Je serai toujours là pour travailler avec elle. Nos institutions ont été créées pour travailler ensemble. Et c’est ce que nous allons continuer à faire. »

La rivalité entre les deux premières économies du continent pour le contrôle des institutions panafricaines et la représentation du continent sur le plan mondial est cependant bien connue. En 2012 par exemple, Dlamini-Zuma n’avait pas obtenu le soutien du Nigeria dans sa course à l’UA.

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