« Nous venons en amis » : conflits d’intérêts étrangers au Soudan

L'aéronef construit par le réalisateur autrichien et avec lequel il a rallié le continent. © LE PACTE

Après le polémique Cauchemar de Darwin, Hubert Sauper s'intéresse à la partition du Soudan et aux violentes collisions des intérêts occidentaux et chinois pour les ressources naturelles de la région.

Hubert Sauper, c’est un peu l’anti-Stanley. Quand le premier exporta au Congo, à la demande du roi Léopold II, un colonialisme sans pitié, le second prend aujourd’hui la mesure des conséquences funestes d’une histoire commencée en 1885. Après l’incroyable succès public du Cauchemar de Darwin (2005), le réalisateur d’origine autrichienne s’est de nouveau rendu en Afrique pour y mesurer le pouls du monde. Sur les écrans français après une sortie américaine, son nouveau documentaire, Nous venons en amis, porte sur la partition du Soudan – et surtout sur les violentes collisions d’intérêts des grandes puissances, Chine et États-Unis, qui s’y produisent.

Yeux clairs, visage chiffonné par les heures d’avion entre Los Angeles et Paris, Hubert Sauper débarque d’attaque pour défendre un long-métrage qui ne manquera pas de faire parler de lui – Le Cauchemar de Darwin avait suscité une forte polémique lors de sa sortie, « une cabale » selon son auteur, et débouché sur un procès en diffamation finalement gagné. « L’argument de Nous venons en amis n’est pas nouveau, affirme le réalisateur. Il existe un million de films qui expliquent que l’Afrique est déchirée par des forces qui lui sont extérieures. La forme, en revanche, est nouvelle. C’est un vrai documentaire porté par un regard personnel et basé sur des faits. »

Aller partout

Pour se rendre au Soudan du Sud, Sauper n’a pas choisi la simplicité. Plutôt que d’arriver comme les hommes d’affaires, les pipoles ou les politiciens dans un avion de ligne, il a construit lui-même – oui, lui-même ! – son propre aéronef et, dans cette boîte de conserve volante baptisée Sputnik, il a parcouru le trajet France-Italie-Tunisie-Libye-Égypte-Soudan-Soudan du Sud à la vitesse relativement tranquille de 100 kilomètres à l’heure, avec tous les ennuis bureaucratiques que cela suppose auprès des autorités (in)compétentes. Surtout qu’à l’époque du tournage la Libye de Kadhafi vivait ses derniers soubresauts… L’avantage de ce moyen de transport un peu absurde, comme le dit le réalisateur, c’est de pouvoir aller partout.

J’essaie d’aller à l’essence des choses, et c’est souvent brutalement efficace.

Deux ans de voyage, 400 heures de rushes, 50 personnes impliquées, 1 million de dollars (890 000 euros) de budget : « Ce qui reste, c’est la quintessence. » À savoir des images fascinantes qui ne versent jamais dans l’esthétisme, mais surtout des rencontres sidérantes ou terrifiantes que certains ne manqueront pas de qualifier d’afropessimistes. Refusant une approche didactique ou pédagogique, Sauper explique patiemment sa méthode. « J’essaie d’aller à l’essence des choses, et c’est souvent brutalement efficace, dit-il. Dans notre monde médiatisé, je pense que le spectateur est suffisamment intelligent et armé pour comprendre. Au fond, tout le monde connaît les mécanismes de la manipulation, de la magouille, de l’injustice, de la bureaucratie… Et puis, dans la vie, on apprend beaucoup à partir d’événements qui nous dépassent, nous fascinent, nous font dérailler. »

Lumière

On l’aura compris, Nous venons en amis multiplie les scènes dérangeantes où l’on rencontre des fous de Dieu voulant convertir (et habiller) les Sud-Soudanais, des diplomates qui croient « apporter la lumière » au continent, des ouvriers chinois du pétrole vivant reclus dans leur camp, des fonctionnaires internationaux venus mettre bon ordre dans un pays n’ayant connu que la guerre et quelques mercenaires aussi cinglés que racistes. Caricatural, Sauper ? On pourrait parfois le penser. Lui s’en défend. « Salva Kiir ? Omar el-Béchir ? Je ne fais pas de caricatures, ce sont eux les caricatures, des clowns tristes qui font beaucoup de dégâts. La vérité est terrifiante. » Lui, en « intégriste des droits de l’homme », comme il se définit, entend filmer les frontières mentales et la complexité de notre cohabitation sur terre. « Mon film est peuplé de Russes, de Chinois, d’Européens, de Sud-Soudanais… Au fond, je ne filme pas des Africains, je filme des êtres humains et cette humanité dont je n’ignore pas faire partie. » Une humanité qui, parfois, a de quoi inquiéter.

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