Nabil Ayouch : « ‘Much Loved’ est une ode à la condition féminine »

Le 3 septembre, à Paris. © ANDREW C. KOVALEV POUR J.A.

Dans son dernier film, le réalisateur marocain évoque le quotidien de quatre prostituées à Marrakech. Un sujet qui demeure tabou dans le royaume et qui a valu des menaces de mort au cinéaste et à ses actrices.

Un film fort, aux images crues, un sujet on ne peut plus polémique au Maroc… Pour son septième long-métrage, Nabil Ayouch n’a pas choisi la facilité en dévoilant le vécu de quatre prostituées de Marrakech. Si Much Loved – qui sort en salle en France le 16 septembre avant d’être également projeté à partir de début octobre dans bien d’autres pays, à commencer par la Belgique, l’Italie, le Portugal ou le Brésil – a été fort bien accueilli par le public et la critique à Cannes en mai, il n’en a rien été dans le royaume chérifien, où il a été interdit, par le ministre de la Communication, un islamiste, et où des menaces de mort ont été proférées sur les réseaux sociaux à l’encontre du réalisateur et de ses actrices. À tel point qu’il a fallu les protéger.

De retour du festival du film francophone d’Angoulême – où Much Loved s’est vu décerner le grand prix, le Valois d’or, et l’actrice principale, Loubna Abidar, un prix d’interprétation -, Nabil Ayouch, bénéficiant encore discrètement de gardes du corps, persiste et signe : il ne voit aucune raison sérieuse qui pourrait justifier le sort réservé à son film au Maroc.

JEUNE AFRIQUE : Vous avez l’habitude de traiter de sujets dérangeants, avec des marginaux pour personnages principaux. Mais pourquoi avoir plus particulièrement voulu aborder ce thème des prostituées au Maroc ?

NABIL AYOUCH : J’ai toujours eu une attirance naturelle pour les marginaux, donc pour des sujets sensibles en effet. Quant à ces filles, elles ont toujours représenté un mystère pour moi. Au-delà de la prostitution et de ce qu’elle représente, un sujet assez universel et même banal, je me suis intéressé à leur rapport à la société et à l’hypocrisie qui l’accompagne. Mais aussi, plus encore, à leur rapport à leur famille. Dans la société patriarcale qu’est le monde arabe, elles ont donc un certain pouvoir, elles n’ont pas à demander la permission de faire ceci ou cela. Par rapport aux autres femmes, elles ont une forme de liberté dans une société où cela ne va pas de soi. Ce qui ne veut pas dire du tout que leur sort est enviable.

Dans la société patriarcale arabe, les prostituées ont un pouvoir et une liberté que n’ont pas les autres femmes.

J’avais entendu toutes ces histoires de filles qui font vivre une famille entière, parfois même si celle-ci est très conservatrice, grâce aux fruits de la prostitution, à cet argent haram. J’avais donc envie d’aborder ce sujet. Mon directeur de casting connaît bien les lieux de la nuit à Marrakech. Et il m’a présenté ces quatre filles qui étaient prêtes à me raconter leur histoire. Ce fut le point de départ d’une enquête, d’une longue recherche de type anthropologique, qui a duré un an et demi. Ce qui m’a conduit à écouter entre deux et trois cents filles, qui m’ont fourni les pièces du puzzle dont l’assemblage constitue finalement le film. Elles m’ont parlé avec une telle intensité qu’il m’est arrivé de rentrer en pleurant après les avoir entendues. La réalité est bien au-delà de ce qui est montré à l’écran.

Pourquoi voulaient-elles raconter leur histoire ?

Je pense qu’elles étaient au bord de l’implosion. Une société construite autour de l’interdit et du tabou, dans laquelle on ne peut rien dire alors qu’on sait tout, notamment sur cette question de la prostitution, cela génère au bout d’un moment une saturation, une frustration terrible. Elles ont vu en moi, m’ont-elles dit, une sorte de psy. Elles avaient besoin de parler à quelqu’un qui les entende vraiment, pour se libérer. Et elles se sont lâchées, parce qu’elles m’ont fait confiance, tout simplement.

Pensiez-vous vraiment qu’un tel film, sur un tel sujet, pourrait être vu au Maroc ?

Je ne fais pas des films au Maroc avec l’idée qu’ils n’y passeront pas ! Avec mon premier long-métrage, Mektoub, alors qu’on était sous Hassan II, j’évoquais des affaires de drogue, de corruption dans la police et de viols en série. On m’avait dit que cela ne pourrait pas être montré au Maroc. Pareil avec Ali Zaoua, sur les enfants des rues à Casablanca. Mais cela ne s’est pas produit, ces films ont été diffusés. Le public marocain est bien plus mûr que certains ne le pensent. Certes, une partie sera choquée par Much Loved. C’est évident. Mais ce n’est pas une raison pour éviter de tenir un discours de vérité dans ce qui est une œuvre de fiction.

Mais le sexe n’est-il pas le tabou suprême ? Le seul film avec lequel vous avez déjà rencontré des problèmes, Une minute de soleil en moins, déprogrammé au festival de Marrakech, était justement un film avec une scène de sexe très explicite…

Ces filles que je montre sont l’un des piliers de la société marocaine, elles font vivre des centaines de milliers de personnes.

Ce n’est pas le seul tabou, ce n’en est qu’un parmi d’autres. Je ne suis pas sûr que ce soit le plus violent. Au Maroc, le mot « sexe » arrive en deuxième position des mots-clés les plus recherchés sur YouTube ou Google. S’il y a des millions de gens qui s’intéressent à un sujet, je ne pense pas qu’on doive continuer à appeler cela un tabou. C’est juste une volonté de refuser de se confronter à la réalité. Dans le film, au-delà du sensationnalisme que d’aucuns ont cru y voir, en ne visionnant d’ailleurs que de courts extraits séparés de leur contexte, il y a surtout une dimension sociale. Ces filles que je montre sont l’un des piliers de la société marocaine, elles font vivre des centaines de milliers de personnes. C’est devenu une forme d’économie au Maroc et il est temps qu’on s’y intéresse. Notamment pour soutenir des filles qui sont en détresse, dans une solitude et une souffrance profondes. Le film ne les juge pas. Il ne dit pas que ces filles sont formidables ou au contraire condamnables. Il veut ouvrir tout simplement un débat public.

Où en est-on aujourd’hui concernant l’interdiction du film au Maroc et les menaces qui pèsent sur vous ?

J’ai demandé à ce qu’on me notifie par écrit cette décision, totalement inédite puisqu’elle n’a pas respecté les voies légales [lire encadré]. J’attends toujours ! Sur quelles lois s’appuie-t-on pour la justifier ? Concernant mon cas personnel et celui de l’actrice principale, la situation s’est un peu détendue. Des gardes du corps m’accompagnent encore quelquefois, mais de façon discrète. Ce n’est plus comme au mois de juin quand on réclamait notre exécution sur une page Facebook et où tout pouvait arriver.

Les réactions auraient-elles été les mêmes avant l’arrivée au pouvoir des islamistes ?

Une bonne question… Depuis toujours, et surtout depuis une trentaine d’années, deux schémas de société s’affrontent au Maroc. Grâce à son art du vivre-ensemble, le pays a pu rendre possible la cohabitation des deux. Mais depuis que les islamistes sont arrivés au pouvoir, cette confrontation larvée est devenue publique, ouverte. Ce qui est arrivé au film en est un révélateur. Le seul point positif, à cet égard, c’est que cette interdiction a permis, grâce à tous ceux, nombreux dans la société civile, qui ont protesté, d’ouvrir un débat. Non seulement sur le film et son sujet, la prostitution, mais aussi sur la liberté d’expression ou la condition des femmes. Car mon film, il ne faut pas s’y tromper, loin de montrer « une image dégradante de la femme », comme on l’en a accusé, est une ode à la condition féminine.

Si on regarde votre filmographie, le Maroc que vous montrez, c’est celui de la drogue, des enfants de rue, des terroristes islamistes, de la prostitution. Êtes-vous vraiment étonné que cela suscite des réactions ?

Regardez le cinéma américain contestataire des années 1970, les films de Lumet ou de Scorsese, ou encore ceux de Spike Lee, comme Malcolm X, cela ne pose pas de problème. Pourquoi est-ce qu’on voudrait nous faire admettre que le monde arabe est un univers à part, le seul qui serait incapable d’avoir un regard critique sur lui-même ? Certaines doctrines veulent le faire croire. Je ne suis pas d’accord. Les gens au Maroc sont faits comme les autres êtres humains. Il faut au contraire donner de l’espace à l’esprit critique. C’est positif pour la construction d’un pays démocratique, quel qu’il soit. Même si pour cela on doit en passer par des débats houleux, des contestations plus ou moins violentes, au final, ça fait avancer les choses.