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Immigration : l’Europe face au tsunami humain des réfugiés

La police hongroise déployée face aux demandeurs d'asile devant la gare de Keleti, à Budapest, le 1er septembre. © Björn Kietzmann/Demotix/Corbis

Chassés par la guerre ou la misère, des centaines de milliers de réfugiés ou de simples migrants déferlent sur le Vieux Continent. Face à cette vague d'une ampleur presque sans précédent, les autorités ont le plus grand mal à définir une politique commune cohérente.

Face aux foules chassées par la guerre ou la misère qui déferlent sur son sol, l’Europe est déboussolée. Ce qu’illustre l’attitude incohérente de la Hongrie. Le 29 août, ce pays a achevé de mettre en place 175 km de barbelés pour contenir l’arrivée des migrants. Le 31, il a laissé partir de la gare de Keleti, à Budapest, 400 d’entre eux à destination de l’Allemagne. Le lendemain, il a interdit manu militari à des centaines d’Afghans et de Syriens détenteurs de billets de train de prendre le même chemin.

Il est vrai que le phénomène est continental. Et qu’il est gigantesque.

Une affluence historique

De Ceuta à Calais et de Lampedusa à Londres, en passant par Vintimille, Athènes, Munich ou Sofia, des flots de pauvres gens cherchent à gagner coûte que coûte des lieux supposés riches où abriter leurs familles. Trois cent mille migrants ont franchi les frontières de l’Union européenne au cours des sept premiers mois de l’année, selon le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l’ONU. Du jamais vu depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale. Et, à en croire l’agence européenne Frontex, le mouvement s’accélère encore. Au cours du seul mois de juillet, 107 000 clandestins sont entrés en Europe, contre 270 000 pendant toute l’année 2014.

 

Cinq pays se partagent 75 % des demandes d’asile : l’Allemagne, la France, l’Italie, la Hongrie et la Suède

 

Leurs périples sont jalonnés de drames. Selon le HCR, 2 500 migrants auraient perdu la vie en Méditerranée depuis janvier. Le 27 août, 71 cadavres en décomposition ont été découverts dans un camion de 14 m2 sur une autoroute autrichienne, tandis que 111 corps sans vie étaient repêchés au large des côtes libyennes. Le pape François a parlé de « crimes qui offensent l’humanité », et Ban Ki-moon, le secrétaire général de l’ONU, a appelé la communauté internationale à « faire bien davantage » pour mettre un terme à ces horreurs.

Les itinéraires et destinations ont changé

Les routes des migrations changent. En 2006, 32 000 Sénégalais, Nigérians ou Maliens étaient passés par les Canaries et l’Espagne. Ils n’étaient plus que 200 l’an dernier. Les flux se sont déplacés vers l’Est. En 2014, 170 000 Tunisiens, Nigériens, Somaliens et Érythréens ont débarqué illégalement en Italie. Cette année, la Grèce en a déjà vu transiter 200 000 ; et la Hongrie, 140 000 (souvent les mêmes). Ils venaient, via la Turquie, de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan ou du Pakistan, et fuyaient le terrorisme et/ou la dictature. Mais les médias, qui mettent plus volontiers en scène des familles fuyant les crimes de Daesh ou la misère au Sahel, sont trompeurs. Ils occultent le fait que, dans cette marée humaine, les Européens (Kosovars et Albanais) comptent pour près de la moitié.

Les destinations finales changent. Le Royaume-Uni, qui, traditionnellement, attire les plus diplômés et les plus anglophones, est désormais sérieusement concurrencé par la riche Allemagne, surtout depuis que celle-ci a accepté d’accueillir sans restriction tous les Syriens. Sur le continent, cinq pays se partagent 75 % des demandes d’asile : l’Allemagne, la France, l’Italie, la Hongrie et la Suède.

 

 

Les accueils divergent selon les pays

Les attitudes face à la vague migratoire varient d’un pays à l’autre. Il y a un abîme entre les Tchèques, qui parlent d’utiliser l’armée pour refouler les migrants, et les Allemands, qui s’attendent à en recevoir 800 000 cette année, soit quatre fois plus que l’an passé et dix fois plus que la France. Angela Merkel figure en tête des dirigeants européens les plus hospitaliers.

Elle affirme que « l’islam fait partie de l’Allemagne » et confirme qu’il n’y aura « aucune tolérance à l’égard de ceux qui remettent en cause la dignité d’autres hommes » (la menace vise les néonazis, qui ont incendié plusieurs centres d’accueil d’immigrés). Mieux, elle a mis sur la table 500 millions d’euros supplémentaires pour améliorer les capacités d’accueil de l’Allemagne.

La chancelière a toutefois prévenu que « si nous ne parvenions pas à répartir de manière juste les réfugiés, la question de l’espace Schengen [la liberté de circulation au sein de l’UE, hors Royaume-Uni et Irlande] serait à l’ordre du jour ». Une manière d’appeler les pays réticents d’Europe centrale à prendre leur part du fardeau.

Quelles solutions à cette crise sans précédent ?

Quelles solutions face à un phénomène d’une telle ampleur ? Merkel et François Hollande préconisent la création de hot spots (points d’enregistrement) en Grèce et en Italie, où les arrivants déposeraient leur demande d’asile et apposeraient leurs empreintes digitales. Avec le président du Conseil italien, ils demandent la création d’un « système européen unifié » afin d’harmoniser les conditions d’accueil et d’octroi de l’asile.

La chancelière pousse aussi Bruxelles à établir une liste des pays « sûrs », comme le Kosovo et l’Albanie, dont les ressortissants seraient systématiquement refoulés. À l’initiative de Jean-Claude Juncker, son président, la Commission européenne peaufine la clé de répartition des réfugiés qu’elle avait proposée en mai sans parvenir à fléchir les Européens de l’Est. Cette clé deviendrait obligatoire et les récalcitrants pourraient se voir privés de fonds européens, comme le préconise l’Autriche.

Les 11 et 12 novembre, à Malte, se tiendra un sommet UE-Union africaine. Les participants s’efforceront notamment de déterminer si l’expérience nigérienne d’un centre d’accueil et de fixation des migrants peut être étendue à d’autres pays. Et s’il convient d’adopter des mesures supplémentaires pour dissuader les candidats à l’émigration économique.

 

 

Un défi redoutable qui sera long à relever

Maîtriser ce tsunami humain ne se fera pas en un jour. « Il ne date pas d’hier et ne s’arrêtera ni demain ni après-demain, explique Sylvie Guillaume, vice-présidente socialiste du Parlement européen. Il ébranle les fondamentaux de la construction européenne aussi bien que les opinions publiques. Il nous oblige à nous interroger sur l’humanité, à faire preuve de pédagogie et à lutter contre le populisme. »

C’est peut-être là pour l’Europe un défi plus redoutable que la crise grecque ou celle de l’euro. « Nous avons des bribes de politique migratoire contre les passeurs ou pour réguler le travail des migrants, poursuit Sylvie Guillaume. Notre défi est à présent de bâtir une politique cohérente, qui traite les causes des migrations (la démographie, la pauvreté, la guerre), avec des objectifs plus affirmés en matière de développement. Nous devrons organiser une immigration légale et raisonnée, mais aussi une intégration soutenue des migrants. Surtout, nous, Européens, devons cesser de décider sans consulter les autres d’accueillir les Syriens (l’Allemagne), de se limiter aux chrétiens (la Slovaquie), de construire un nouveau mur (la Hongrie) ou un foyer de 1 500 places à Calais (la France). Personne ne peut espérer s’en sortir seul. »

Là encore, ce sera ou plus d’Europe et de solidarité, ou le chacun-pour-soi et la catastrophe humaine et politique.

 


 

À FOND DE CALE POUR 700 EUROS

Porté par un consortium de journalistes européens, The Migrant Files est un projet d’open data (publication de données librement accessibles et exploitables) destiné à évaluer le coût humain des migrations vers l’Europe. Cette compilation permanente de multiples sources officielles, associatives et médiatiques a reçu plusieurs prix de presse en 2014 et 2015.

Elle fait apparaître que, depuis 2000, 1,2 million de migrants – avec ou sans papiers – ont payé au total 16 milliards d’euros pour rejoindre l’Europe. Ce business florissant explique la multiplication des filières organisées par des trafiquants résolus à tirer profit de la détresse du monde.

Selon The Migrant Files, les tarifs et les conditions du passage varient considérablement. Les Subsahariens acquittent 700 euros par personne pour voyager à fond de cale dans des embarcations de fortune parties de Libye à destination de l’Italie. Ceux qui viennent du Moyen-Orient sont généralement plus aisés et versent 2 000 euros pour faire la même traversée, mais sur le pont, ce qui, en cas de naufrage (fréquent), permet d’éviter la noyade.

La voie aérienne est très prisée, mais chère. Des réfugiés irakiens ont payé 16 000 euros pour se rendre de Mossoul à Paris, via Istanbul (Turquie), Sao Paulo (Brésil), Belém (Brésil) et Cayenne (Guyane française). Formule beaucoup moins onéreuse : à l’aéroport Charles-de-Gaulle, des passeurs marocains offraient pour 5 000 euros aux aspirants migrants une porte dérobée, et donc dépourvue de contrôle !