Fermer

Crise en Chine : et si l’Afrique en profitait ?

Inauguration d'une route à péage construite par la China Communications Construction Company en Éthiopie, en mai 2014, en présence du Premier ministre chinois, Li Keqiang. © Zacharias Abubeker/AFP

Alors que le monde s'affole du ralentissement de l'économie chinoise, le continent doit-il se faire du souci ? Selon les spécialistes, il y a au contraire une belle opportunité à saisir. Explications.

Panique à bord ! La Chine tousse et le monde tremble : croissance en berne, dévaluation du yuan, dégringolade boursière… En capilotade, la deuxième économie de la planète plonge les places financières mondiales dans un bouillon d’incertitudes. La fin d’une époque ? Certainement. De nombreux économistes s’accordent sur un point : la croissance à deux chiffres, c’est du passé.

Les prévisions les plus optimistes tablent sur 7 % en 2015 – tout de même -, d’autres entrevoient le spectre d’un 3,5 %… Et si Pékin savait qu’un changement de paradigme était nécessaire voire inévitable, le hard landing (atterrissage forcé) n’en est pas moins brutal. Bref. Depuis deux semaines, les scénarios catastrophes se multiplient. Rien d’étonnant puisque, depuis dix ans, l’économie chinoise a représenté un tiers de la croissance mondiale.

Quid de l’Afrique ?

Quid de l’Afrique dans ce marasme ? Le client chinois représentait 5 % des exportations africaines il y a dix ans ; près d’un quart de ces dernières prennent désormais la route de Pékin. La moitié du total des investissements directs étrangers en Afrique proviennent de l’empire du Milieu. Et 40 % des grands contrats d’infrastructures sont remportés par les entreprises chinoises… Des chiffres vertigineux, qui ont de quoi rendre nerveux de nombreux pays du continent.

Cela dit, l’affaissement du colosse « n’est pas forcément une mauvaise nouvelle, estime Jean-Joseph Boillot, conseiller auprès du Centre d’études prospectives et d’informations internationales (Cepii), à Paris. Les accros aux exportations de matières premières, soit une dizaine de pays africains, seront certes affectés. Mais pour les autres, cela peut être une belle opportunité, qu’il faut saisir ».

L’une des meilleures cartes à jouer ? L’industrie. Dans l’Est, l’Éthiopie et le Kenya l’ont bien compris : textile, chaussures, plastique, automobile… Autant de secteurs et de marchés à conquérir alors que « l’atelier du monde » a sérieusement perdu en compétitivité. Une seule condition, clament les afroptimistes : l’Afrique doit se prémunir d’un éventuel retour des produits occidentaux, qui avaient décimé nombre de filières africaines dans les années 1990 – on se souvient du poulet surgelé néerlandais au Cameroun -, et mettre en place des politiques protectionnistes. Alors, vive la crise ?

La Chine a encore besoin de ses alliés sur le continent, et l’impact sur ses investissements en Afrique ne devrait pas être trop fort.

Chouette, le pétrole est moins cher !

Le ralentissement de l’activité de la Chine fait craindre une diminution de ses importations de pétrole – dont l’Afrique est l’un de ses premiers fournisseurs -, ce qui ne contribuera pas à relever les cours des hydrocarbures, déjà au plus bas. Pour la grande majorité des pays du continent, dépendants des importations de pétrole et de gaz, un baril en dessous de 50 dollars depuis janvier, voire sous les 40 dollars (le 26 août, la cotation du brut à New York clôturait à 38,60 dollars, avant de remonter le lendemain à 42,56 dollars), est certes une très bonne nouvelle : la baisse de leurs dépenses énergétiques devrait améliorer sensiblement leur balance commerciale et doper leurs économies.

Mais pour le club très restreint des pays exportateurs de pétrole, l’inquiétude est de mise, bien que la situation ne soit pas nouvelle et que ce soit « une crise généralisée, pas uniquement chinoise », comme le rappelle Thierry Pairault, directeur de recherche au Centre national de la recherche scientifique (CNRS), à Paris.

« Attention à la chute ! » écrivait d’ailleurs Jeune Afrique en janvier. Angola, Nigeria, Gabon, Congo, Algérie, Guinée équatoriale, Cameroun, Tchad… Pour ces pays peu diversifiés, 2015 sera bel et bien une année de disette fiscale. Les projets pétroliers, dont les coûts d’extraction sont très élevés (en eau profonde ou dans des sites enclavés, comme sur le lac Albert, en Ouganda), pourraient être ralentis, mais pas remis en question.

À ces pays s’ajoutent d’autres fournisseurs de la Chine : le Mozambique pour son charbon, la Zambie pour son cuivre ou encore l’Afrique du Sud pour son or et son platine. La RD Congo, dont les exportations de minerais seront aussi affectées, sera peut-être sauvée par les nombreux programmes agricoles qu’elle a lancés et dans lesquels « Sud-Africains et Israéliens continueront d’investir », souligne Jean-Joseph Boillot. Et de conclure : « C’est le moment de mettre fin au Dutch disease [la malédiction des matières premières]. »

 

Ministère chinois du commerce

Les 20 chouchous africains : Investissements chinois de 2003 à 2013, en millions de dollars. © Ministère chinois du commerce

 

Le yuan n’est pas le dollar

Deux pays, principalement, subiront le contrecoup d’une dévaluation du yuan, effective depuis le 10 août : l’Afrique du Sud et l’Angola. Pretoria et Luanda ont en effet signé avec Pékin des accords monétaires leur permettant d’augmenter leurs échanges et d’être moins dépendants du dollar. C’est donc un retour de manivelle : le rand a déjà perdu de sa valeur, et « si j’étais un dirigeant angolais, je serais très inquiet », juge Elsje Fourie, professeure à l’université de Maastricht (Pays-Bas).

Pourtant, la place du yuan dans l’économie mondiale reste marginale et ne saurait affecter davantage les économies du continent. Jean-Joseph Boillot prévient néanmoins : « Une dévaluation du yuan pourrait conduire à une amélioration de la compétitivité des entreprises chinoises, et les produits made in China à bas prix contrarieraient l’industrialisation de l’Afrique. »

Pékin a besoin du continent

« Si la baisse des réserves propres de la Chine entraînera probablement une réduction des prêts à taux préférentiels, l’impact sur ses investissements en Afrique ne devrait pas être trop fort, estime Elsje Fourie. La Chine a encore besoin de ses alliés sur le continent et serait très sensible aux allégations selon lesquelles elle l’abandonne à la moindre difficulté. Je pense que le montant des investissements de la Chine vers l’Afrique continuera d’avoir valeur de symbole. » Thierry Pairault confirme : « Il n’y a aucune raison d’imaginer que les contrats en cours seront remis en question. »

Elsje Fourie souligne par ailleurs que les investissements chinois de ces dernières années ont « stimulé la croissance du secteur privé dans un grand nombre de pays africains » et que « les entreprises chinoises vont continuer à profiter du commerce avec l’Afrique ». Une analyse que partage Jean-Joseph Boillot. Pour lui, « la Chine est désespérément à la recherche de nouveaux marchés, notamment pour ses investissements industriels ». Et le continent, où les Chinois sont désormais bien intégrés, reste attractif.

« La Chine demeurera l’une des plus grandes économies du monde et son rôle sera permanent », conclut Elsje Fourie. Les dernières annonces chinoises semblent lui donner raison. Le 26 août, l’ambassadeur de Chine au Niger signait encore deux accords avec Niamey : une aide non remboursable de 150 millions de yuans (plus de 20 millions d’euros) et un prêt sans intérêt de 100 millions de yuans, tout en rappelant que le commerce bilatéral entre les deux pays avait augmenté de 59 % en 2014.

Il est enfin fort probable que la Chine s’appuie davantage sur le secteur privé pour financer son expansion. C’est en ce sens, en tout cas, qu’a été comprise l’intervention du vice-président Li Yuanchao, le 26 août à Yiwu, lors du quatrième Forum du peuple Chine-Afrique : « Les ressources principales de ces industries transférables [fabrication, agriculture, énergie] résident dans le secteur privé. » Des propos qui devraient rassurer les entrepreneurs africains.