Dot en Afrique : mariés à tout prix !

Si la pratique a perduré, c'est parce qu'elle revêt aussi une légitimité légale et religieuse. © Gwenn Dubourthoumieu pour J.A.

Il est des coutumes qui traversent les siècles. À Dakar, Yaoundé ou Pointe-Noire, la dot est encore souvent incontournable. Payée par le fiancé, elle permet de sceller l'union entre deux familles. Et demeure très codifiée.

Pointe-Noire, capitale économique du Congo, début juillet. Ce jour-là, dans la commune de Loandjili, une grande famille « célèbre la dot » de sa fille unique. Nancy, 29 ans, est cadre commerciale d’une entreprise de travaux publics. Dans son quartier, à la fois résidentiel et populaire, c’est l’effervescence. De grandes tentes de jardin ont été dressées dans la cour familiale pour accueillir les trois cents invités. L’événement est filmé et retransmis sur deux écrans pour les badauds.

Peu après 14 heures, la famille du futur marié arrive – avec près d’une heure de retard (le contretemps ne sera d’ailleurs pas sans conséquence). La cérémonie débute enfin. Pendant près de quatre heures, les deux familles, qui ont chacune un porte-parole, se prêtent à un jeu de rôle traditionnel plein d’humour. Les règles, bien précises, sont expliquées au fur et à mesure par le maître de cérémonie. Lequel vérifie surtout que tous les éléments indiqués sur la liste de dot, établie par la famille de la future épouse, ont bien été apportés, et les présente un à un à l’ensemble de l’auditoire.

Là, dans l’allée qui sépare les deux familles, au milieu de tous, défilent « deux cartons de bouteilles de Heineken », « deux bouteilles de whisky Black Label », « deux cartons de côtes-du-rhône », « un costume sombre », « dix pagnes wax », « dix foulards », « six lampes lucioles », « cinq grosses marmites », etc. Seules les sommes d’argent dues, dont une amende pour retard le jour « j » et une autre pour l’enfant que le couple a eu il y a un an, seront passées sous silence. La famille de l’épouse, qui a pris en charge une grande partie de l’organisation du festin, offrira quant à elle un bœuf à celle de l’époux.

 

La longévité de la dot tient à sa triple légitimité : coutumière, légale et religieuse

 

Persistance de la dot

La cérémonie traditionnelle terminée, la danse peut commencer. Le couple se dit désormais « marié ». Pour les Kunis comme pour de nombreuses autres ethnies en Afrique subsaharienne, le versement de la dot suffit amplement à sceller une union.

« Verser ou accepter une dot, c’est comme dire “oui” devant le maire, confirme la sociologue et féministe Fatou Sow. C’est un rite qui a survécu à la période coloniale, alors même que des colons, notamment français, s’en offusquaient. Une longévité qui tient à sa double – et parfois triple – légitimité : coutumière, légale et religieuse (la dot est mentionnée à plusieurs reprises dans la Bible et le Coran). »

Jeunes, moins jeunes, surdiplômées ou illettrées, féministes ou traditionalistes, rares sont les femmes africaines mariées à ne pas être passées par la case dot. Même chose au sein des diasporas et dans les couples mixtes. En 1990, la chercheuse Jacqueline Moutome-Ekambi s’est attachée à sa dimension symbolique pour en expliquer la persistance.

Le « prix de la mariée »

Chez les Doualas du Cameroun par exemple, elle compte différentes étapes, chacune dotée d’un sens. Les fiançailles officielles commencent dès que le prétendant a « frappé à la porte » : il s’est présenté au domicile des parents avec force boissons pour effectuer sa demande. Une bouteille est remise au futur beau-père. Si la jeune fille refuse qu’il l’ouvre, tout s’arrête là. Sa réponse est négative. Si elle donne son accord, la bouteille est ouverte. Elle en partage les premières gorgées avec son fiancé, en présence de représentants des deux familles.

Suivent des pourparlers pour fixer les montants de la dot et des prestations à fournir, dont la dernière, « le sel des femmes ». « Une femme ne se sent réellement mariée qu’à partir du moment où son mari a remis le sel, dont on connaît la valeur à la fois économique et symbolique, précise Jacqueline Moutome-Ekambi. Les enfants sont légitimés par le sel car il clôture les dons du mari et signifie que ce dernier est libre de dettes à l’égard de sa belle-famille. »

Pour Thérèse Locoh, démographe et spécialiste de l’étude des populations africaines, « il s’agit en fait du fait du “prix de la mariée” : l’homme donne des présents à la famille de la femme en compensation de la perte de celle-ci ». Rien à voir donc avec la dot au sens occidental ou indien du terme, qui désigne l’argent ou les cadeaux offerts par la famille de la femme au mari.

Un système encadré

« Au Sénégal, le montant dépend de la famille, déclare Mariame, une Wolof de 34 ans vivant à Paris. Chez nous, depuis mon arrière-grand-père, la somme demandée est de 100 000 F CFA minimum [150 euros]. La mienne a été d’environ 1,5 million de F CFA. » Un montant qu’expliquent la nationalité française de Mariame et son poste de cadre dans une PME parisienne. En retour, la jeune mariée a dû acheter des cadeaux pour sa belle-famille… « Le système est bien équilibré », assure-t-elle.

Il est aussi bien encadré – en théorie du moins. La dot est mentionnée dans nombre de codes de la famille ou codes civils africains. « [Elle] a caractère de symbole. Elle peut être payée en nature, en espèces ou sous les deux formes. Son montant ne peut excéder 10 000 F CFA », dispose le code togolais des personnes et de la famille (art. 56).

Alors qu’elle est tout simplement interdite au Burkina Faso (art. 244 du code des personnes et de la famille) et en Côte d’Ivoire (art. 20 de la loi d’octobre 1964), elle est, en RD Congo, en Guinée ou à Djibouti, une obligation qui valide le mariage.

 

Gwenn Dubourthoumieu pour J.A.

Mariage célébré à Abuja, en mai 2014. Au Nigeria, « le prix de la mariée » peut atteindre des sommes folles, mais la pratique diffère beaucoup selon l'appartenance ethnique. © Gwenn Dubourthoumieu pour J.A.

 

Mauvaise presse ?

Pourtant, la dot n’a pas toujours bonne presse. D’abord à cause de son coût : il est parfois si élevé que ses détracteurs l’assimilent à une forme de marchandisation de la femme. Dans certaines tribus du Soudan du Sud, son montant atteint parfois 20 000 euros (en augmentation de 40 % depuis 2005, selon l’Institut des États-Unis pour la paix), auxquels on peut ajouter jusqu’à vingt vaches.

Dans ce pays où le chômage, l’inflation et la guerre constituent des freins au mariage, on a vu des hommes voler du bétail pour avoir la chance de convoler en justes noces – avec ce que cela suppose de représailles et contre-représailles.

Pour Okot, 27 ans, qui a eu le malheur de tomber amoureux d’une fille de bonne famille instruite, le coup a été rude : la note a dépassé ses pronostics les plus pessimistes. « C’est comme si le fiancé devait rembourser les frais d’éducation de sa promise », sourit-il. Pis, la mariée se voit parfois demander le remboursement de la dot lors d’un divorce.

Début août, la Cour suprême ougandaise a décidé de rendre ce procédé illégal, à la satisfaction des mouvements féministes. Jusqu’alors, il était impossible pour une femme de ce pays de divorcer si sa famille ne pouvait pas rendre l’argent perçu lors du mariage. Certaines épouses étaient ainsi maintenues sous l’emprise de leur mari, ce qui favorisait les violences conjugales, selon l’ONG ougandaise Mifumi.

 

J.A.

Ce qu'elles ont reçu en dot. © J.A.

 

Dénaturation de la dot ?

Architecte d’intérieur, Élise s’est mariée au début des années 1990 à Yaoundé. Elle se souvient qu’une trentaine de personnes à peine avaient assisté à la cérémonie de la dot. Aujourd’hui, explique-t-elle, tout ce que les mariés comptent de relations assiste à cette cérémonie, qui, selon le statut social des familles, peut rassembler plus de 1 000 convives. En 2005, à Douala, pour le mariage traditionnel de Germaine, l’une de ses nombreuses filles, le milliardaire camerounais André Sohaing, récemment décédé, avait invité 1 200 personnes.

Parfois, le statut de principal « négociateur » ou de porte-parole est accordé à l’un des convives non pas en vertu de son lien de parenté avec l’un des futurs mariés, mais en fonction de son rang social. Ce qui se déroulait jadis dans l’intimité des familles se retrouve à présent étalé sur la place publique, dans une débauche de richesse.

Pour observer cette dénaturation, Fred Eboko, politiste et sociologue à l’Institut de recherche pour le développement, à Paris, conseille de suivre des couples dont l’union est déjà effective, mais qui doivent encore se soumettre à ce rituel. Mariés depuis dix ans dans les registres d’état civil, Flore et Louis, installés en banlieue parisienne, ont dû faire face aux attentes ponctuelles mais dispendieuses de leur famille élargie.

Ils se sont donc concertés pour donner à la famille de Flore des biens et surtout de l’argent pour que la famille de Louis ne soit pas seule mise à contribution. « Quand la femme résiste au racket imposé à son mari, c’est que la pratique s’est éloignée de son sens initial pour devenir un moyen comme un autre de satisfaire à la « paix sociale » et à la redistribution dans la parentèle », ajoute Fred Eboko.

La dot à l’heure d’internet

À sa manière, internet contribue à tourner en ridicule une pratique déjà mise à mal par les agissements des membres de Boko Haram, qui se vantent de pouvoir, grâce aux enlèvements, épouser gratis – la dot étant une tradition préislamique à bannir -, ou par les fanfaronnades de personnages tels que l’avocat kényan Felix Kiprono, qui avait dit vouloir offrir à Barack Obama 50 vaches, 70 moutons et 30 chèvres en échange de la main de sa fille aînée, Malia

Il y a quelques mois, au Nigeria, l’agence digitale Anakle a lancé l’application Bride Price (« le prix de la mariée »), qui permet aux hommes de calculer en quelques clics la valeur de la dot de leur promise en se fondant sur des critères allant de la taille au poids, en passant par les compétences culinaires. Une femme métisse ayant « les jambes de Beyoncé » ou les dents du bonheur verra la somme augmenter considérablement. À l’inverse, surpoids et tatouages la font baisser. En trois mois, l’application a enregistré 4 millions de visiteurs environ, originaires de plus de 180 pays. Une plaisanterie qui n’a pas fait rire les féministes, leurs voix s’élevant pour demander la mise au rebut d’une tradition qui, à leurs yeux, avilit la femme.

À en croire Fred Eboko, « la dot parle autant de richesse que de pauvreté et de paupérisation aujourd’hui. Et comme toutes les cérémonies, y compris les baptêmes et les obsèques, le mariage est devenu l’occasion d’exhiber ce qui manque le plus au commun des Africains : l’argent. L’épouse, pour laquelle tout ce théâtre est conçu, n’est qu’un prétexte. »

 


 

ÉCHANGE DE BONS PROCÉDÉS

C’est peu connu, mais dans nombre d’ethnies africaines, une « contre-dot » correspond à la dot, selon la formule de la sociologue Jacqueline Moutome-Ekambi. D’une valeur souvent supérieure, elle est offerte au couple par la famille élargie de la mariée pour faciliter l’intégration de celle-ci dans son nouveau foyer. Elle comporte meubles, rideaux, appareils ménagers, batterie de cuisine, literie…

Pas question d’exposer la jeune mariée aux quolibets de sa belle-famille en la laissant « arriver en mariage » les mains vides. Tout est bruyamment livré, au terme d’une longue procession dans le quartier, comme pour prendre les voisins à témoin. Pour l’occasion, les femmes refont entièrement la décoration du séjour et de la chambre à coucher du jeune marié, histoire d’effacer toute trace de son ancienne vie de célibataire.

En cas de divorce, la femme ne peut emporter ces biens. Mais celle qui décide de quitter son mari les fait souvent disparaître un à un…