Littérature – Anouar Benmalek : « En Afrique, il y a un déficit de mémoire »

Fils du Shéol, d'Anouar Benmalek, éd. Calmann-Lévy, 418 pages, 20 euros, à paraître le 19 août.  ©

Thriller documenté et nerveux, Fils du Shéol, de l'auteur algéro-marocain, lie deux des pires tragédies du XXème siècle, commises par l'armée allemande : les génocides herero et juif. Un livre important au milieu d'une rentrée littéraire par ailleurs riche en oeuvres africaines.

Avec Fils du Shéol, Anouar Benmalek nous plonge dès les premières pages dans les grandes horreurs du XXe siècle. Karl, un adolescent, voyage dans un wagon à bestiaux vers les camps de Pologne, où il sera gazé. Ensuite, coincé dans un étrange séjour des morts, le Shéol, il regarde évoluer les siens et tente d’influer sur leur destin. Il retrouve son père, Manfred, devenu kapo. Il revoit sa mère, la lumineuse Élisa, une Juive d’Algérie. Poursuivant son effroyable voyage à rebours, Karl croise Ludwig, son grand-père, qui au début du siècle a servi dans l’armée allemande en Afrique. Il découvre alors l’indicible secret de son aïeul, qui a assisté au génocide du peuple herero.

Anouar Benmalek livre ici un roman nerveux, merveilleusement documenté. Un roman historique en forme de thriller, qui nous tient en haleine jusqu’aux derniers mots.

Né en 1956, l’Algéro-Marocain Anouar Benmalek est un écrivain engagé et passionné d’histoire. Membre fondateur du Comité algérien contre la torture, ses romans Ô Maria (Fayard) et Le Rapt (Fayard) lui ont valu à la fois la reconnaissance internationale et des menaces dans son pays. Interview.

 

La shoah fait aussi partie de notre horizon africain puisqu’elle a un peu commencé en Namibie.

 

Jeune Afrique : Comment est née l’histoire de ce roman ?

Anouar Benmalek : J’avais depuis longtemps envie d’écrire sur la Shoah. Je tournais autour, je lisais, mais j’avais un problème de légitimité : pourquoi moi ? Quel était mon point de vue ? Un jour, en lisant une biographie de Göring, j’ai appris au détour d’une phrase que son père, Heinrich Göring, avait été gouverneur de la German South West Africa, qui deviendra la Namibie. Ça a été le déclic.

Qu’avez-vous découvert sur le massacre des Hereros, qui est raconté avec force détails dans le roman ?

J’ai trouvé très peu de documentation en français. La colonisation allemande a certes duré peu de temps, mais elle a été d’une violence extrême. En Namibie, ils se sont rendus coupables d’un véritable génocide, dans la définition moderne du terme. « Chaque Herero trouvé à l’intérieur des frontières allemandes, armé ou non, avec du bétail ou non, sera abattu », disait le général von Trotha, qui commandait les troupes.

Il existe des travaux universitaires mais pas d’ouvrages destinés au grand public. Or, à mon avis, ce sont les romans et le cinéma qui permettent à un événement d’accéder à la mémoire commune. Il aura fallu attendre jusqu’au 10 juillet dernier pour que les Allemands reconnaissaient ce génocide. Mais cet acte m’a laissé perplexe : j’ai l’impression que c’est un peu la reconnaissance du pauvre et je trouve que cela aurait mérité que le chef du gouvernement s’y investisse.

Néanmoins, c’est un premier pas et il faut s’en réjouir. Quant aux Namibiens, ils n’ont rien écrit dessus en littérature. C’est très étrange. Cyniquement, on peut dire que les Allemands ont réussi leur coup. En plus d’éliminer un peuple, ils ont éliminé une mémoire.

Justement, la question de la mémoire est au centre de votre roman.

Le vrai thème du livre, c’est l’oubli. Le livre n’existe que parce qu’il y a cet oubli épouvantable. Nous devons écrire car les victimes, elles, le font très peu. En Afrique, je crois, il y a un déficit de mémoire. Je regrette que les Africains n’écrivent pas plus sur leur continent. Comme si nous trouvions parfois qu’à nos yeux nous ne valons pas la peine qu’on se souvienne de nous.

 

Depuis ce séjour des morts, il va tenter d’influer sur le destin de ses parents, de les faire échapper à la mort »

 

Manfred dit à son père : « L’Histoire ne se répète jamais. » Vous semblez penser qu’au contraire l’Histoire n’est qu’une éternelle répétition.

Il y a de nombreux liens entre la Shoah et le génocide des Hereros. Les premières expérimentations médicales sur les prisonniers ont lieu, par exemple, en Namibie, et certains des médecins qui les ont pratiquées ont ensuite occupé des places importantes dans le système nazi. Les chemises brunes sont les surplus de l’armée africaine, qui, après la défaite, en 1918, ont rejoint Hitler. En Namibie, les Allemands se sont rendu compte qu’un génocide était possible.

N’avez-vous pas hésité à mettre ces deux génocides sur le même plan et à alimenter ce qu’on appelle la « concurrence mémorielle » ?

Ce terme est ignoble. Quand un être humain est assassiné du fait de sa race, il n’y a pas de concurrence. Vouloir mettre la mort des uns au-dessus de celle des autres, c’est une violence épouvantable. Il ne faut pas laisser notre esprit être obscurci par ces concurrences ni par les enjeux contemporains. Par exemple, laisser le conflit israélo-palestinien ternir notre compassion naturelle à l’égard du peuple juif.

Aucun écrivain maghrébin n’a consacré de grand livre à la Shoah. Comment l’expliquez-vous ?

La Shoah fait aussi partie de notre horizon africain puisqu’elle a un peu commencé en Namibie. J’ai envie de rapatrier cette partie de l’Histoire chez nous et je suis très content que ce livre paraisse en même temps à Alger, aux éditions Casbah. Un Maghrébin n’a pas à avoir de scrupules vis-à-vis de cela. Je suis marocain et algérien par hasard. Le destin aurait pu me placer dans un lieu et dans un temps qui auraient fait que j’aurais été gazé !

Comment vous est venue cette idée du Shéol, ce « séjour des morts » d’où votre personnage principal observe la vie de ses ancêtres ?

Pour être tout à fait franc, je n’ai pas réussi à me défaire de mon personnage. Je ne supportais pas l’idée que ce jeune garçon soit totalement mort, et c’est pourquoi il se retrouve dans ces limbes, cet endroit intermédiaire. Depuis ce séjour des morts, il va tenter d’influer sur le destin de ses parents, de les faire échapper à la mort. Finalement, cela permettait aussi d’apporter une dimension de thriller au récit. Or la politesse minimale envers le lecteur, c’est de lui donner envie de tourner la page.

Boualem Sansal, Yasmina Khadra, Kamel Daoud… Les écrivains algériens sont à la mode. Quel regard portez-vous sur cette génération ?

Je suis très content de la nouvelle visibilité des écrivains maghrébins. Je me souviens d’une époque où, à la sortie de l’un de mes livres, un journaliste français a écrit au début d’un article : « Encore un écrivain maghrébin ! » Nous étions toujours de trop. Aujourd’hui, le problème c’est que nous ne sommes pas lus dans nos pays. Nous n’avons pas accès à la télévision mais à la presse indépendante, qui, il faut le reconnaître, est très pugnace. Mais nous ne pouvons nous adresser au grand public. Nos paroles portent moins que celles de n’importe quel imam analphabète.

 

 

Fils du Shéol, d'Anouar Benmalek, éd. Calmann-Lévy, 418 pages, 20 euros, à paraître le 19 août.

 

Fils du Shéol, d’Anouar Benmalek, éd. Calmann-Lévy, 418 pages, 20 euros, à paraître le 19 août.