Foot et politique en Afrique, le marquage à la culotte toujours de mise

Teodoro Obiang Nguema, le président équato-guinéen, et Yaya Touré, capitaine des Éléphants de Côte d'Ivoire, vainqueurs de la CAN 2015, au stade de Bata, le 8 février. © Issouf Sanogo/AFP

De Conakry à Yaoundé, le ballon rond, tout le monde s'en mêle, à commencer par les chefs d'État. Et si les excès de Mobutu ou de Sékou Touré ne seraient plus admis aujourd'hui, l'ingérence n'est jamais très loin.

Le rétropédalage est parfois l’affaire d’un simple coup de fil. Qu’un joueur majeur évoque la fin de sa carrière internationale à un moment jugé inopportun au plus haut sommet de l’État et, en quelques minutes, il n’en est déjà plus question. En 2012, Samuel Eto’o avait émis vouloir prendre sa retraite sans se douter que Paul Biya, le président camerounais, demanderait à Philémon Yang, son Premier ministre, de décrocher son téléphone pour convaincre l’impétueux buteur des Lions indomptables de reconsidérer sa position. Ce qu’il fit.

Le grand patron peut aussi se charger lui-même de rappeler à ses ouailles leurs obligations envers la mère patrie. À l’instar du chef de l’État togolais, Faure Gnassingbé, à la veille de la Coupe d’Afrique des nations (CAN) 2010, alors que le bus de la sélection nationale togolaise venait de se faire mitrailler à la frontière angolaise par des rebelles du Cabinda. Après le choc, il a convaincu l’attaquant Emmanuel Adebayor, tenté par une retraite internationale, et le gardien Kossi Agassa de rester dans l’équipe. « Quand le président appelle en personne, on ne peut pas refuser de venir », avait déclaré ce dernier.

Une relation passionnelle entre l’Afrique et le foot

Depuis longtemps, l’Afrique entretient une relation passionnelle avec le football, et avoir une bonne équipe « est un moyen d’assurer la paix sociale et de servir les intérêts des chefs d’État. Quand la rue gronde après une mauvaise performance, le pouvoir se sent obligé d’affirmer son autorité », souligne Paul Dietschy, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Franche-Comté et auteur d’Histoire du football (Éditions Perrin, 2010).

Ainsi, au Cameroun, Paul Biya ne s’est pas contenté de tirer les oreilles d’Eto’o en confisquant l’un des passeports de la star après lui avoir demandé des explications sur la désastreuse Coupe du monde brésilienne des Lions en juin 2014.

Ulcéré par les mauvais résultats du football camerounais depuis des années, le chef de l’État a décidé, trois mois plus tard, de retirer au ministère des Sports tous ses pouvoirs sur les équipes nationales pour les confier à la fédération camerounaise (Fecafoot), dans le but de mettre un terme à l’ingérence et à la corruption, l’autre sport national du pays.

« Cette mesure a été prise notamment afin que la sélection cesse d’être une source de revenus pour certains fonctionnaires du ministère qui en profitaient pour se servir. Cela ne va peut-être pas tout arranger, mais c’est une avancée », explique un acteur du football camerounais. Paul Biya a non seulement effectué ce transfert de compétences via un décret qualifié au pays de « révolutionnaire », il a aussi imposé que l’ensemble des joueurs internationaux, toutes catégories confondues, respectent les obligations édictées par la Fifa, la Confédération africaine de football (CAF) et, bien sûr, la Fecafoot, sous peine de ne pas pouvoir porter le maillot national.

Ministres dans le vestiaire

« En Afrique, c’est l’État qui règle le salaire du sélectionneur, prend en charge les déplacements de l’équipe nationale, verse les primes… Il s’estime donc en droit de s’occuper des affaires du football », explique le Français Patrice Neveu, qui a dirigé quatre sélections nationales (Niger, Guinée, RD Congo, Mauritanie) et a appris à composer avec les interventions plus ou moins intempestives de l’entourage présidentiel. « Il y a les convocations, où l’on vous demande pourquoi vous avez sélectionné tel joueur et pas un autre, sourit Neveu. Ou encore les descentes d’un ministre des Sports dans le vestiaire à la mi-temps… »

Après les indépendances, adhérer à la Fifa était presque aussi important qu’être reconnu à l’ONU.

Lors de son passage au Cameroun (1999-2001), Pierre Lechantre a vite assimilé les considérations ethniques et linguistiques du pays : « On m’a fait comprendre qu’il était souhaitable de sélectionner des anglophones, afin de respecter des quotas », raconte-til. « Quand j’étais en Guinée [2006-2009], on m’a imposé des adjoints guinéens alors que j’étais venu avec un staff français. On peut céder sur certains points, mais ne pas tout accepter », intervient Robert Nouzaret, qui a également entraîné la Côte d’Ivoire et la RD Congo.

Guy Stéphan, sélectionneur des Lions de la Teranga, a appris à l’été 2005, de la bouche du Premier ministre, que sa mission au Sénégal s’arrêtait là, après deux ans et demi de bons et loyaux services et seulement deux défaites en matchs officiels. Quant à Vahid Halilhozic, qui avait pourtant qualifié la Côte d’Ivoire pour la Coupe du monde 2010, il fut informé par fax de son limogeage après une CAN angolaise ratée.

« C’est Jacques Anouma, alors président de la Fédération et proche de Laurent Gbagbo, qui a envoyé le fax, avance une source ivoirienne. Il se disait à l’époque qu’Anouma aurait lui-même été mis en difficulté s’il ne s’était pas séparé du Bosnien. » Le président socialiste avait en effet misé sur une victoire des Éléphants en Angola pour favoriser sa réélection à la fin de l’année…

Un sport mobilisateur

« Mobutu Sese Seko avait compris que le foot était mobilisateur. Pour des pays qui venaient d’obtenir leur indépendance, une adhésion à la Fifa était presque aussi importante qu’une reconnaissance aux Nations unies. C’était considéré comme une revanche vis-à-vis des anciennes puissances coloniales, se souvient Paul Dietschy. Mais Mobutu ne supportait pas quand cela n’allait pas comme il le voulait. »

Ce fut le cas lors de la Coupe du monde 1974 en Allemagne de l’Ouest. Après avoir fait les poches de ses concitoyens pour lever l’« impôt Coupe du monde », le Léopard de Kinshasa menaça d’envoyer tous les joueurs derrière les barreaux s’ils persistaient à ne pas vouloir affronter la Yougoslavie lors du deuxième match de poule, sous prétexte d’une prime détournée par des proches du pouvoir.

Horrifiés par la perspective de croupir dans les geôles de la prison de Makala, les Zaïrois enterrèrent leur projet de grève, mais s’inclinèrent 9-0. Une humiliation pour Mobutu, qui prévint ses joueurs qu’ils ne remettraient pas les pieds au pays s’ils perdaient face au Brésil par plus de trois buts d’écart. Les Sud-Américains s’imposèrent, mais seulement par 3-0.

Dans un style à peine moins brutal, en 1976, après la défaite du Hafia Conakry en finale de Coupe des clubs champions africains face au MC Alger (3-0, 0-3, 1-3t.a.b.), le marxiste guinéen Sékou Touré s’est montré capable de suspendre des joueurs et de virer le ministre des Sports ainsi que les cadres de la Fédération qui avaient eu la mauvaise idée d’accompagner le club en Algérie. Dès le début de son règne (1958-1984), il avait par ailleurs décidé que seuls les joueurs encartés au Parti communiste méritaient de figurer sur les feuilles de match.

Saadi Kadhafi était à la fois joueur, président du club et de la Fédération. Il était capable de faire taire tout un stade d’un seul geste.

Un instrument de propagande 

« Aujourd’hui, aucun régime ne pourrait se permettre cela, et les joueurs, en tout cas ceux qui évoluent en Europe, ne voudraient plus porter le maillot de leur pays, reprend Dietschy. En Afrique, la vie associative ne s’est vraiment affirmée que dans les années 1950. Le sport a pris une grande place, stratégique même, capable de faire vivre la fiction de l’État-nation, de mobiliser le peuple pour une cause commune et d’affirmer son chauvinisme. »

L’exemple de janvier 2000, en Côte d’Ivoire, est très significatif. Agacé par l’élimination des Éléphants au premier tour de la CAN au Ghana, le général Robert Gueï expédia les joueurs au camp militaire de Zambarko, près de Yamoussoukro, où pendant deux jours ils eurent droit aux cours de civisme, aux marches au pas et au lever des couleurs.

« Le football en Afrique est un instrument de propagande. Quand je suis parti en 2002 jouer en Libye à l’Al-Ittihad Tripoli, les Kadhafi cherchaient à réhabiliter l’image de leur pays par tous les moyens, et le sport en était un », confie l’ancien international camerounais Patrick Mboma. « Saadi Kadhafi était à la fois joueur, président du club et de la Fédération. Il était capable de faire taire tout un stade d’un seul geste. J’ai voulu quitter le pays car on ne me payait pas, mais les autorités m’avaient pris mon passeport. Puis j’ai prétexté un voyage pour les fêtes de fin d’année, en décembre 2002. Ce n’est qu’à l’escale en Italie que j’ai compris que j’étais en sécurité. Car les Kadhafi avaient tous les pouvoirs, y compris celui d’arrêter un avion pour faire revenir celui qu’ils considéraient comme un fugitif… »

Et sur ce continent où rien n’est impossible, un chef d’État peut aussi décider d’organiser une phase finale de CAN deux mois avant son coup d’envoi, comme l’a fait le président équato-guinéen Teodoro Obiang Nguema en novembre 2014, après le désistement du Maroc et une visite du président de la CAF, Issa Hayatou, à la recherche d’un pays capable d’accueillir sa compétition phare.