Danse orientale : les danseuses égyptiennes sont remplacées par des étrangères

Par - au Caire

Luna, jeune Américaine, assume son activité malgré les reproches des Égyptiens. © Maged Aboueldahab pour J.A.

Piliers de la culture égyptienne mais méprisées par la société, les danseuses orientales raccrochent de plus en plus leur costume et sont remplacées par des étrangères, moins sensibles aux critiques. Reportage.

«Personne ne sait ce que je fais. Je ne veux apparaître ni à la télé ni dans des clips vidéo, je ne veux pas qu’on me reconnaisse. » Soraya tamponne son visage poudré encore suintant. À l’arrière des cuisines d’un hôtel de luxe du Caire, à peine sortie de scène, elle se change rapidement.

La soirée a été longue. Moulée dans une brassière rembourrée tout en strass et une jupe couleur champagne, perchée sur des escarpins à talons de 12 cm, Soraya a enchaîné les shows dans plusieurs restaurants huppés de la capitale. Elle a diverti son public au son des derboukas et des flûtes traditionnelles, soufflé les bougies sur des gâteaux d’anniversaire, chaloupé des hanches, balayé le sol de ses cheveux décolorés et s’est convulsée à perdre haleine…

Dans l’assistance, quelques étrangers, mais surtout des Égyptiens fortunés venus mater la belle et boire du gin. « Je dois être techniquement irréprochable, assure Soraya d’un air grave. Sinon, les gens ne réalisent pas que c’est de l’art… La plupart voient d’abord une belle femme peu vêtue se trémousser. »

Figures de défiance depuis toujours

Depuis toujours, les raqassat (danseuses orientales), icônes voluptueuses, loin de la majesté qu’on attribue volontiers aux étoiles de ballet, défient la société égyptienne traditionnelle. Plus encore ces dernières années, face au repli religieux, ainsi que, depuis la révolution du 25 janvier 2011, dans le contexte d’instabilité politique et d’effondrement du tourisme.

Immanquablement considérées comme des filles de mauvaise vie, les danseuses orientales ne sont pas tenues en haute estime par les Égyptiens. « On nous prend pour des prostituées. Parfois, j’entends dire que je salis l’image de l’Égypte », s’indigne Soraya. « Les belly dancers ont toujours été l’objet de stéréotypes, aussi loin que remontent les traces écrites à ce sujet », assure Angela M. Moe, professeure de sociologie à l’université du Michigan et chercheuse en ethnologie, spécialiste des problématiques sociétales de la danse orientale au Moyen-Orient.

 

Il y a une relation amour-haine très forte entre les danseuses et leur public. C’est très confus »

 

Admirées mais stigmatisées

« À la fois objet d’adoration et de mépris, elles sont bien souvent stigmatisées par la société, même lorsqu’elles sont reconnues comme talentueuses. Alors qu’on les considère comme des piliers de la culture du Moyen-Orient, qu’on les porte aux nues comme des personnifications de l’art, elles sont dans le même temps perçues très négativement en tant qu’individus, poursuit la sociologue.

Elles sont objets de désir, mais ne sont pas dignes d’être des amies ou des épouses. Une stigmatisation due principalement à une interaction complexe entre la politique, la religion, la tradition et le sexisme… »

Comme Soraya, Luna s’est vu reprocher son activité. Lorsque la famille du propriétaire de son ancien logement l’a reconnue à un spectacle, elle a dû quitter son appartement. « Ils m’ont dit : “On ne peut pas assumer d’avoir une danseuse dans notre appartement. Il faut que tu partes.” »Au Caire depuis sept ans, la jeune Américaine avoue cependant ne pas s’en soucier. « Ça ne me touche pas, dit-elle, parce que ce n’est ni ma culture ni ma société. »

Les danseuses remplacées par des étrangères

Face à la pression sociale, la plupart des danseuses égyptiennes raccrochent le voile et le soutien-gorge pailleté. Elles sont remplacées par des Russes, des Américaines, des Brésiliennes, moins sensibles aux critiques. Le pays comptait quelque 5 000 danseuses dans les années 1940, il n’en dénombre plus que quelques dizaines aujourd’hui, en majorité étrangères.

« Quoi de mieux que de venir parfaire son expérience aux origines de l’art ? Il y a ici d’excellents professeurs, on se fait un nom facilement… Si vous dansez au Caire, vous êtes reconnue au niveau international comme une bonne danseuse. L’Égypte reste une référence », explique Luna, qui avoue toutefois faire d’énormes concessions.

Un titre que le pays a bien du mal à assumer dans la pratique. Ainsi, il n’existe aucune école de danse orientale ayant pignon sur rue. Les cours sont donnés à l’abri des regards, généralement dans des appartements mis à disposition par des passionnées. Les représentations sont interdites dans les lieux culturels comme l’Opéra House de Zamalek.

Par ailleurs, très peu de clubs possèdent une licence de belly dance, ce qui oblige la plupart des danseuses à se produire illégalement. « On est hyper-surveillées, confirme Luna. J’ai dansé sans permis pendant deux ans et j’ai été plusieurs fois dénoncée. » Régulièrement, la police de la morale, petites équipes préposées au respect des bonnes mœurs et, donc, amenées à surveiller les activités des danseuses, fait des descentes sur leurs lieux de travail. « Ils nous titillent sur la longueur de la fente de la jupe ou sur le fait que le nombril est découvert, car c’est désormais prohibé. »

« Tout le monde aime ça »

« On dit que c’est haram [interdit], s’exaspère Rakia Hassan, mais tout le monde aime ça ! Que fait la fille en burqa quand elle rentre chez elle ? Elle enlève son voile et danse pour son mari ! » dénonce l’ancienne danseuse, devenue professeure, manager et directrice artistique, voyant là une hypocrisie. « Il y a une relation amour-haine très forte entre les danseuses et leur public, assure Angela M. Moe. C’est très confus. Cet héritage culturel, fondé sur la domination masculine, est tellement enraciné dans les esprits qu’il semble impossible de repenser cette perception. »

Pour preuve, si en septembre la diffusion de l’émission de téléréalité Al-Raqisa [« la danseuse »] a dû être interrompue pendant plusieurs semaines après les réactions outrées de certains téléspectateurs et une requête de Dar al-Ifta, l’autorité religieuse du ministère de la Justice, les vidéos les plus consultées sur YouTube en Égypte restent celles des danseuses orientales. En un mois, celles de Safinaz, superstar égypto-arménienne, ont été visionnées plus de 4 millions de fois et celles de Haifa Wehbe, une figure libanaise, plus de 10 millions de fois.

 


ET LES HOMMES ?

Hany admire les parcours de Tito et de Farid Mesbah, des stars de la danse sharqi (orientale). « Ils ont outrepassé les tabous et, aujourd’hui, ce sont des maîtres, leur carrière est internationale », explique le jeune homme. À 22 ans, il veut devenir chorégraphe et rêve d’aller à Las Vegas. En attendant, il prépare un diplôme en informatique, améliore son anglais, « au cas où » et, tous les week-ends, court à la recherche de cachets : un mariage où il dansera quinze minutes, quelques performances dans les cabarets des grands hôtels, un show à 2 heures du matin sur une péniche amarrée le long du Nil…

Inspiré par les icônes de la discipline, comme Samia Gamal et Souhayr Zaki, Hany danse depuis son enfance. En 2012, il s’est fait remarquer dans les clubs de la route des Pyramides, dont il était un client assidu, et est désormais régulièrement sollicité pour se produire lors des fêtes privées organisées dans les milieux branchés de la capitale.

Mais être reconnu « serpent d’argent » (surnom donné aux meilleurs danseurs de sharqi) ne rassure pas le jeune homme : la tolérance pour la danse orientale masculine n’empêche pas les amalgames avec l’homosexualité, passible de prison en Égypte. « Par précaution, j’ajoute à mes spectacles des danses traditionnelles pratiquées par les hommes, comme celle du bâton », précise Hany, dont le maquillage et le costume de scène sont des plus sobres.

Il raconte qu’en septembre 2013, dans la cité du 6-Octobre, en banlieue du Caire, la police a arrêté des danseurs et leurs professeurs pour « comportement non viril », en exhibant leurs tenues de scène comme preuves de débauche. « Le succès populaire de chanteurs comme Saad El Soghayar, dont les chorégraphies s’inspirent du belly dancing, peut faire croire que le phénomène est accepté par la société, mais c’est faux, confie Hany. Et depuis le passage des islamistes au pouvoir, beaucoup d’artistes refusent d’être filmés ou photographiés pour protéger leurs enfants et ne pas compromettre leur mariage. »

Déjà 200 000 inscrits


Chaque jour, recevez par mail les actus Jeune Afrique à ne pas manquer


Curieux ? Voici un aperçu des newsletters ici