États-Unis : quand les héritiers de Martin Luther King ont un rêve…

Par - à New-York

Le 17 juillet à New York. Marche en hommage à Eric Garner, mort un an plus tôt après une violente arrestation. © Richard Perry/The New-York Times-REDUX-REA

Ce sont les héritiers de Martin Luther King et de Rosa Parks. De New York à Ferguson, ces jeunes activistes et intellectuels noirs sont déterminés à faire entendre leur voix.

Si l’Amérique redécouvre, avec les bavures policières à répétition contre des Africains-Américains, le racisme structurel qui la ronge, elle voit aussi se développer, tel un antidote, un nouvel activisme noir, que certains n’hésitent plus à comparer à une nouvelle lutte pour les droits civiques.

« Black Lives Matter »

Le mouvement le plus important, Black Lives Matter, (« les vies noires comptent »), est apparu au lendemain de la mort de Trayvon Martin, tué par un vigile en 2012, en Floride, alors qu’il rentrait chez lui. Un réseau informel et sans leader, composé d’activistes jeunes, noirs, en majorité des femmes, a essaimé dans tout le pays via les réseaux sociaux. À Ferguson, à Baltimore, à Cleveland – partout ou l’on a manifesté contre la mort d’Africains-Américains tués par la police -, leur slogan a retenti. À New York, à la suite de la décision du grand jury de ne pas poursuivre en justice le policier qui avait étranglé Eric Garner, ces militants avait organisé un sit-in dans la gare de Grand Central.

Le mouvement a d’ores et déjà accompli un exploit de taille : ancrer le message « Black Lives Matter » au cœur du débat public américain. À la mi-juillet, en Arizona, l’une des figures de proue du mouvement, Tia Oso, a interrompu une rencontre publique avec deux candidats aux primaires démocrates – le sénateur du Vermont, Bernie Sanders, et le gouverneur du Maryland, Martin O’Malley – pour leur demander ce qu’ils comptaient faire contre les violences policières.

« Nous vivons dans un état d’urgence. Et si vous ne reconnaissez pas cette urgence, vous n’êtes pas humain », a lancé Tia Oso aux deux hommes politiques, pris de court. « Les vies noires comptent, les vies blanches comptent, toutes les vies comptent », lui a répondu Martin O’Malley, déclenchant sur Twitter la fureur des activistes qu’elle représente, et qui cherchent précisément à faire reconnaître la spécificité des violences commises contre les Noirs. Selon l’organisation Pro Publica, un jeune Noir a vingt et une fois plus de risques d’être tué par la police qu’un jeune Blanc.

 

Les Noirs doivent cesser de pardonner aux Blancs.

 

Mouvements antiracistes 2.0

D’ordinaire proches des démocrates, les traditionnelles organisations noires de défense des droits civiques, comme l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP), ont pris un sérieux coup de vieux avec l’émergence de Black Lives Matter – les militants 2.0 de ce mouvement sont farouchement indépendants. L’activiste Patrisse Cullors prévient que, lors de l’élection présidentielle de 2016, « cela ne sera pas facile d’obtenir [leurs voix] ». « Si les candidats ne se montrent pas prêts à discuter des mesures qu’ils comptent prendre pour corriger des injustices historiques puissamment enracinées, cela veut dire qu’ils ne veulent pas se mettre au niveau que le mouvement attend d’eux », affirme Brittany Packnett, qui a fait partie de la mission mise en place par la Maison Blanche à la suite des émeutes de Ferguson.

Des injustices recensées sur le site du mouvement, où il est aussi rappelé qu’une personne noire est tuée par la police ou par un vigile toutes les vingt-huit heures et que l’espérance de vie d’une femme noire transgenre est de trente-cinq ans.

Des voix intellectuelles s’élèvent 

Reléguant au second plan les grandes figures comme Cornel West ou Henry Louis Gates Jr – qui, en plus, a terni sa réputation en acceptant de censurer un épisode de sa série de documentaires Finding Your Roots (« Trouver vos racines ») révélant que l’un des ancêtres de l’acteur Ben Affleck possédait des esclaves -, de nouvelles voix s’élèvent.

La plus forte est incontestablement celle de Ta-Nehisi Coates, correspondant du magazine The Atlantic. Dans son livre Between the World and Me, il explique à son fils Samori – prénommé ainsi en hommage à Samori Touré, qui résista à la colonisation française – quelles sont les forces historiques qui, aux États-Unis, condamnent les Noirs à être victimes de la violence blanche.

Et ses formules font mouche : « Tu ne pourras pas oublier tout ce qu’ils nous ont pris et comment ils ont changé notre corps en sucre, en tabac, en coton et en or » ; « L’Amérique blanche est une organisation destinée à protéger son pouvoir exclusif, qui est celui de dominer et de contrôler nos corps. » Et Ta-Nehisi Coates n’en est pas à son coup d’essai : en juin 2014, dans un dossier retentissant réalisé pour The Atlantic, il défendait l’idée de dédommager les Noirs américains pour les discriminations dont ils ont été et dont ils sont encore les victimes.

Autre porte-parole de cette cause, Roxane Gay, auteur du livre à succès Bad Feminist. Alors que les familles de deux victimes tuées à Charleston ont pardonné, au nom de Dieu, le meurtrier, Dylan Roof, lors de sa première comparution devant un juge, Roxane Gay affirme, dans un éditorial paru dans le New York Times, que les Noirs doivent cesser de pardonner aux Blancs. C’est leur technique de survie, écrit-elle, en regrettant qu’ils en aient toujours besoin d’une.

 

 

Le professeur de droit Michelle Alexander a, quant à elle, radicalement changé les termes du débat sur l’incarcération massive des Noirs américains en publiant en 2010 The New Jim Crow (« Les nouvelles lois Jim Crow », lois ségrégationnistes en vigueur dans le sud des États-Unis jusqu’au milieu des années 1960). Elle y explique qu’il y a aujourd’hui davantage de Noirs en prison ou en liberté conditionnelle qu’il n’y avait d’esclaves en 1850. Un livre choc qui a largement nourri les efforts visant à faire diminuer la population carcérale américaine, dont ceux du président Obama. Il vient d’accorder la grâce à des dizaines de prisonniers condamnés pour des infractions, parfois mineures, à la législation sur les stupéfiants.

Mouvement de conscientisation

Cette « conscientisation » de la société noire américaine, très nette chez les jeunes et les intellectuels, touche désormais ses plus grandes stars. L’acteur Will Smith et le rappeur Jay-Z ont ainsi annoncé qu’ils allaient produire pour la chaîne HBO une mini-série sur Emmett Till, cet adolescent noir de 14 ans tué et éborgné en 1955 dans le Mississippi pour avoir flirté avec une femme blanche. Lors de son enterrement, sa mère avait décidé de laisser le cercueil ouvert afin que le monde puisse voir ce qui avait été fait à son fils. Mais les auteurs blancs de ce crime avaient été acquittés…

Si les Africains-Américains continuent encore aujourd’hui de faire l’objet de violences, principalement de la part de la police, ils contribuent par leur activisme renouvelé à « cette dignité monumentale et imprenable » qui, selon l’écrivain James Baldwin, a toujours caractérisé l’histoire des Noirs américains.

 


 

TWEET DE RALLIEMENT

Twitter est devenu un outil incontournable pour susciter une prise de conscience collective. Après #BlackLivesMatter (« les vies noires comptent »), le premier hashtag à être utilisé massivement, sont apparus en 2014 #HandsUpDontShoot (« mains en l’air, ne tirez pas »), en référence aux dernières paroles de Michael Brown à Ferguson, et #ICantBreathe (« je ne peux pas respirer »), prononcé par Eric Garner, décédé par strangulation lors de son arrestation à Staten Island.

La vidéo est devenue elle aussi une arme de dissuasion massive. Des applications mobiles comme Hands Up 4 Justice, Swat ou Stop and Frisk Watch proposent de filmer, géolocaliser, commenter et publier en direct des arrestations.