Tunisie : le festival de Carthage affaibli

Par - à Tunis

Afrika ! Afrika !, le 18 juillet © Yassine Gaid/AFP

Un budget serré, des spectacles annulés, une fréquentation en baisse… Malgré une riche programmation, le plus important rendez-vous estival tunisien a du mal à renouer avec les années fastes.

Amine a patiemment attendu l’aube pour rafler, dès l’ouverture de la vente en ligne au début du mois, 20 billets pour le concert de l’Américaine Lauryn Hill le 21 juillet. Avec ses amis, il n’aurait pour rien au monde raté le clou du Festival international de Carthage. D’autres flairant la bonne affaire ont utilisé ce filon pour acheter des tickets et les revendre au marché noir. « Le festival est un incontournable de l’été », explique Amine.

Effectivement, assister à la grand-messe culturelle de Carthage est, depuis sa création, en 1964, une habitude bien ancrée chez les Tunisiens de tous âges. Avec nostalgie, les parents et les grands-parents se souviennent du temps où Carthage était un passage obligé après Antibes pour les vedettes du jazz. L’on se remémore les folles soirées menées de main de maître par des artistes internationaux comme James Brown, Miriam Makeba, Léo Ferré, Paolo Conte ou Magida El Roumi et Joe Cocker. Des concerts devenus cultes.

Le festival doit faire face à des difficultés

Depuis, le festival s’est mué en une institution qui a été touchée par les quatre dernières années de turbulences qu’a connues la Tunisie. Mais cela n’empêche pas Sonia M’barek, la directrice de l’événement, d’être vent debout, bien qu’elle ait failli jeter l’éponge en raison des lourdeurs administratives. La cantatrice tunisienne entend capter un public plus large en donnant de nouvelles perspectives à cette 51e édition. Non seulement elle renouvelle l’opération « Un festival au cœur de la cité », lancée en 2014, qui offre au public des régions de l’intérieur l’opportunité de suivre en direct sur écran géant les spectacles de la capitale. Mais elle ose surtout un « hors les murs » avec des performances et des pièces de théâtre, à découvrir sur des sites chargés d’histoire comme l’Acropolium de Carthage ou la basilique de Saint-Cyprien, et des tables rondes à l’Agora, à La Marsa. Toutefois, l’essentiel tient dans la programmation intra-muros, dans le légendaire amphithéâtre romain.

Depuis l’ouverture, aucune soirée n’affiche complet. Du jamais-vu !

Une programmation éclectique

Cette année, du 11 juillet au 18 août, la fête est au rendez-vous malgré un budget serré avec 2,4 millions de dinars (1,1 million d’euros) accordés par le ministère de la Culture et 1,2 million de dinars récoltés auprès de sponsors. Conséquence, les prix des billets pour les spectacles étrangers flambent : 50 dinars la place en gradin pour Lauryn Hill et Akon contre 15 à 30 dinars pour les représentations tunisiennes. « À ces prix, les festivaliers choisissent deux ou trois soirées, pas plus, d’autant que la programmation est assez éclectique », explique une habituée.

Pop, rap, danse, cirque… Il y en a pour tous les goûts, depuis l’hommage à la diva tunisienne Oulaya en ouverture aux mégaspectacles comme Marco Polo d’Alain Weber ou Hadra de Fadhel Jaziri en passant par les concerts d’Omar Faruk Tekbilek, du rappeur Kafon ou de la Malienne Oumou Sangaré, sans oublier l’original ballet Human Brush du danseur Vincent Glowinski et le cirque (Afrika ! Afrika !).

Certains manquent à l’appel

Mais malheureusement, après l’attentat à Sousse le 26 juin, Natalie Imbruglia et le Ballet national de Pologne ont annulé leur venue. « Les compagnies d’assurance ont exigé des sommes importantes pour la prise en charge du déplacement des artistes », précise Sonia M’barek, tandis que le public se fait hésitant. Depuis l’ouverture, aucune soirée n’affiche complet. Du jamais-vu ! Pourtant, des moyens humains et techniques sécuritaires ont été déployés avec de nombreux sas et portiques de contrôle, mais cela ne suffit pas à rassurer le public. Les projections de cinéma qui prolongeaient habituellement le festival jusqu’en septembre ont été annulées. Un regret pour les cinéphiles. Autant de pierres d’achoppement sur lesquelles devra travailler la direction du festival, d’autant qu’il est question que la manifestation devienne une structure indépendante du ministère tunisien de la Culture.