Libye : l’accord de Skhirat, une lueur d’espoir

Bernardino León (à g.), envoyé spécial de l'ONU, et Mustapha Abou Chagour, considéré comme proche des islamistes, le 2 juillet, à Skhirat, au Maroc. © AP/SIPA PRESS

S'il ne met pas fin à la guerre civile, l'accord de Skhirat offre une feuille de route pour relancer la transition politique. Un pas encourageant mais hypothéqué par le boycott des radicaux.

Convaincre la plupart des protagonistes de la scène libyenne de signer un accord de transition, c’est le petit miracle réussi par Bernardino León, envoyé spécial du secrétaire général des Nations unies pour la Libye, le 11 juillet, à Skhirat, au Maroc. Dans cette cité balnéaire qui abrita le palais d’été de Hassan II, il a présidé la réunion de paraphe d’un accord politique par des parlementaires de bords différents de l’actuelle Chambre des représentants (CR) à Tobrouk. Malgré l’absence d’élus du Congrès général national (CGN), l’ancien Parlement basé à Tripoli non reconnu par la communauté internationale, l’accord a été approuvé par des députés qui avaient critiqué l’opération Dignité du général Haftar, dont Mustapha Abou Chagour, un ancien du Conseil national de transition (CNT), considéré comme proche des islamistes, ainsi que Fathi Bachagha, un élu de Misrata, qui semble avoir pris une stature nationale, au-delà des divisions entre régions et camps idéologiques.

Le porte reste ouverte au CGN

Conscient du besoin de réunir un très large consensus politique pour sortir le pays de l’ornière de la guerre civile, León ne cesse de rappeler que la porte reste ouverte au CGN. Le diplomate onusien a ainsi profité de son audition devant le Conseil de sécurité, le 15 juillet, pour remercier les parlementaires de Tripoli d’avoir participé au dialogue. « L’accord politique libyen », qui a tout d’un accord-cadre, a aussi été paraphé par des « témoins » qui représentent des voix et des intérêts divers : Mohamed Sowan, secrétaire général du Parti de la justice et de la construction (PJC, proche des Frères musulmans), l’Alliance des forces nationales, de Mahmoud Jibril, ainsi que les maires des grandes villes : Tripoli, Benghazi, Sebha, Misrata, Zliten, Ajdabiya, etc.

L’un des « parrains » de l’accord n’est autre que Mehdi el-Harati. Affublé d’une casquette et de lunettes solaires lors de la cérémonie de Skhirat, le maire de Tripoli était tout sourire. Ce Libyo-Irlandais a été commandant révolutionnaire en 2011 avant de rejoindre la Syrie en 2012. Il y fonda la brigade Al-Oumma, qui fut active sur le front d’Idlib. Élu en 2014 à la mairie de Tripoli, il est représentatif de ces pouvoirs locaux plus forts que jamais dans la nouvelle Libye, devenue un patchwork de fiefs partisans. Autre maire, et non des moindres, signataire de l’accord de Skhirat : Salem el-Jadhran, maire d’Ajdabiya et frère d’Ibrahim el-Jadhran, homme à poigne qui avait fait main basse sur les sites pétroliers de la région et trempé dans la tentative avortée d’exporter illégalement du brut de contrebande.

Derrière la façade institutionnelle

Depuis un an, le cabinet d’Abdallah elTheni n’exerce qu’une autorité formelle. Contesté au niveau local, il a été adoubé par la CR après les élections législatives de juin 2014. Mais ce gouvernement reconnu internationalement n’a rien pu faire quand l’ancien Parlement de Tripoli (le CGN) a été ressuscité par Fajr Libya, une alliance dominée par des forces islamistes révolutionnaires et par les milices de Misrata. À l’Est, un Parlement (la CR, à Tobrouk) et un gouvernement (à El-Beïda). À l’Ouest, un Parlement (le CGN) et un gouvernement de salut national, tous deux localisés à Tripoli.

Derrière cette façade institutionnelle se jouait surtout une guerre totale entre une partie de l’armée ralliée au général Khalifa Haftar, populaire en Cyrénaïque mais aux antécédents troubles, et Fajr Libya. En réalité, aucun des deux gouvernements (ni même les Parlements) n’a de prise sur les seigneurs de guerre. Ces derniers les tolèrent tant qu’ils ont besoin de la couverture pseudo-démocratique qu’ils leur offrent, mais ils n’acceptent pas de rendre des comptes. Après l’accord de Skhirat, Haftar a mis en garde ceux qui exigent ou espèrent son départ : « Notre armée nationale libyenne est une ligne rouge, elle ne peut faire l’objet d’aucun article d’un quelconque accord politique. » Sa mise à l’écart était la demande la plus insistante du camp de Tripoli, mais elle n’a pas pu être arrachée. De leur côté, les plus radicaux de Fajr Libya, emmenés par l’ancien parlementaire Salah Badi, ont annoncé une opération Fajr Libya 2 en cas d’accord.

Mahmud Turkia/AFP

Manifestants hostiles à la médiation de Léon, le 1er juillet, à Tripoli. © Mahmud Turkia/AFP

Des deux côtés, ces tentatives d’intimidation ont donc retardé le consensus et compromis sa concrétisation. Le grand mufti Sadeq el-Ghariani s’est imposé comme le chef de file des adversaires de l’accord. Ancien thuriféraire de Kadhafi, il dénonce aujourd’hui la trahison des idéaux de la révolution tout en réclamant l’application stricte de la charia. Pourtant, le camp de Tripoli a la partie plus facile qu’il y a un an. Même si la communauté internationale ne reconnaît que le Parlement de Tobrouk et le gouvernement Theni, les rivaux ne sont plus des pestiférés. Tout en agitant la menace de sanctions internationales, les grandes puissances ont progressivement repris langue avec le CGN, d’autant que ce dernier cherchait à s’émanciper de Fajr Libya.

En 2015, deux problèmes épineux ont accentué la convergence d’intérêts entre le CGN et les pays occidentaux : l’État islamique (EI), qui menace même les islamistes, et la crise migratoire en mer Méditerranée. Depuis des mois, ce sont les milices de Misrata qui sont en pointe dans la lutte contre l’EI, qui avait signé son irruption en Libye par une décapitation collective d’ouvriers coptes égyptiens.

Le CGN en position de force

Par ailleurs, l’urgence humanitaire provoquée par les boat people traversant la Méditerranée et dont beaucoup sont passés par la Libye a remis le gouvernement de salut national de Tripoli au centre du jeu diplomatique. Une réhabilitation encouragée notamment par le président du Conseil italien, Matteo Renzi. Avant de se lancer dans la construction d’un mur de sable à la frontière tuniso-libyenne, le président tunisien, Béji Caïd Essebsi, avait aussi tenté de renforcer les liens avec Tripoli, rétablissant même une présence consulaire.

Qu’il choisisse ou non de revenir à la table des discussions, le CGN est donc en position de force. Pas d’accord durable sans lui ni d’espoir de voir un gouvernement d’union reprendre place dans la capitale. Les institutions centrales (National Oil Corporation, banque centrale, fonds souverain) ont résisté à la tentation de rejoindre le camp de Tobrouk en dépit de fortes pressions externes. C’est peut-être là le mérite premier de Bernardino León : avoir converti en pressions positives les forces centrifuges des acteurs extérieurs, protagonistes de la guerre froide aux côtés des Frères musulmans (Qatar, Turquie, Soudan) ou contre eux (Égypte, Arabie saoudite, Émirats arabes unis). En menant des discussions parallèles à Skhirat (entre parlementaires), à Alger (partis et société civile), à Bruxelles (élus locaux) et à Genève, l’envoyé spécial a su impliquer un large spectre d’acteurs et de parties prenantes du dossier libyen.