Ibrahim Mahlab : « En Égypte, les Frères musulmans se sont exclus eux-mêmes de la légalité »

Le chef du gouvernement Ibrahim Mahlab, le 12 mai à Paris © Vincent Fournier pour J.A.

Réformes radicales, répression de l'opposition, lutte contre le terrorisme… Le Premier ministre égyptien dresse le bilan de son action, deux ans après la destitution de l'ancien président islamiste Mohamed Morsi. de sa première année aux commandes de la « nouvelle Égypte ».

Ingénieur formé à l’École polytechnique de l’université du Caire, Ibrahim Mahlab, 66 ans, a effectué toute sa carrière professionnelle, depuis 1972, au sein de la société d’État The Arab Contractors, quatrième entreprise du pays et leader régional du BTP, dont il est devenu PDG en 2001. Alors cadre du Parti national démocratique (PND, ex-parti présidentiel), Mahlab est nommé par Hosni Moubarak membre du Conseil consultatif (Sénat) en 2010. Après la destitution du président islamiste Mohamed Morsi le 3 juillet 2013, il se voit attribuer le portefeuille du Logement dans le gouvernement de transition de Hazem el-Beblawi. À la démission de ce dernier, le 25 février 2014, le président par intérim Adly Mansour le charge de former une nouvelle équipe gouvernementale. Abdel Fattah al-Sissi le reconduit dans ses fonctions le 9 juin suivant, au lendemain de son élection à la tête du pays, puis lors du remaniement du 5 mars 2015. « Mon métier m’a appris à être pragmatique, à prendre les décisions importantes à temps sans tergiverser et à frapper à la bonne porte pour avoir le bon conseil », explique celui auquel le président Sissi a confié la charge de superviser le chantier de la nouvelle Égypte.

Jeune Afrique : Quel bilan dressez-vous de la première année d’exercice de votre gouvernement ?

Ibrahim Mahlab : Nous avons énormément avancé, en travaillant en équipe – mon premier succès a justement été de réunir un cabinet qui travaille ! Nous sommes au cœur d’une période très dynamique, et il ne se passe pas un jour sans qu’une grande décision soit prise ou une réforme mise en œuvre. Nous avons d’ailleurs rendu compte de nos actions dans un bilan publié récemment.

Pour le logement, par exemple, notre programme de 1 million d’habitations est le plus grand d’Afrique et d’Europe. Plus de 75 000 unités ont déjà été bâties, et 240 000 sont en cours de construction. Plus de 3 400 km de routes sont en train d’être réalisés. L’échéance d’août sera tenue pour le canal de Suez, le plus grand projet de dragage au monde [lire pp. 80-81]. Au niveau économique, le succès de la conférence de Charm el Cheikh a signé le retour des investisseurs en Égypte. Concernant le cadre législatif, des dossiers réputés « intouchables », comme celui des subventions, sont traités. Enfin, il y a eu de nettes améliorations en matière de stabilité et de sécurité, des changements que le peuple peut déjà ressentir.

Les Frères musulmans ont voulu modifier l’ADN de l’âme égyptienne qui est faite de tolérance, d’ouverture aux autres, de pacifisme et de piété »

Le terrorisme continue pourtant de frapper durement le pays…

Combattre le terrorisme est une mission vitale que l’Égypte est fière de mener, ce qu’elle fait avec efficacité, tout en en payant le prix. Toute la région est frappée, et même Paris n’est pas épargné… Notre combat contribue donc aussi à stabiliser la région et le monde.

Ce terrorisme qui veut prendre le visage d’un État soi-disant islamique n’a rien à voir avec l’islam. C’est une industrie bien organisée, qui se développe à l’échelle internationale, et c’est donc au monde entier de mettre en place une action partagée pour l’affronter. Une véritable coopération internationale est nécessaire pour lutter contre ce fléau en Égypte, mais aussi en Libye, au Mali, au Nigeria et en Somalie, pour ne parler que du seul continent africain. Par ailleurs, la réponse ne peut pas être uniquement sécuritaire. Il faut aussi agir sur les mentalités et en faveur du développement, car les matières premières de cette industrie terroriste sont la pauvreté et l’ignorance.

N’était-il pas exagéré d’exclure les Frères musulmans [FM] du jeu politique et de la légalité ?

Ils s’en sont exclus eux-mêmes. La révolution de 2011 voulait la justice sociale et l’amélioration des conditions de vie. Et elle a été volée par les FM. Ils ont certes été élus, mais, une fois au pouvoir, ils ont voulu modifier l’ADN de l’âme égyptienne, qui est faite de tolérance, d’ouverture aux autres, de pacifisme et de piété. Un an plus tard, ce même peuple qui les avait élus s’est levé pour dire que personne ne pourrait changer cette âme multimillénaire. Une seconde révolution a donc chassé ce régime et réactivé les grands rêves portés par les Égyptiens.

Que répondez-vous aux critiques qui vous sont adressées par les ONG et les médias internationaux concernant les atteintes aux droits de l’homme ?

Pour ce qui est de la démocratie, notre feuille de route est claire : une élection présidentielle s’est tenue, qui a permis au peuple de s’exprimer ; en septembre se tiendront les législatives. Quant aux droits de l’homme, je me demande parfois de quels droits nous parlons… Il est vrai qu’il nous reste beaucoup à accomplir dans ce domaine, mais il faut arrêter de vouloir qu’un idéal utopique s’opère soudain dans un pays soumis à d’extrêmes contraintes. Nous avons fermement l’intention de progresser dans cette voie, mais il ne faut pas oublier que nous faisons face, en même temps, à un terrorisme fou ! Enfin, sans vouloir simplifier ce que sont les droits de l’homme, il serait sage avant tout de considérer ce qui est de l’ordre du concret : le droit à la santé, à une meilleure éducation, au travail, aux infrastructures de base et, par conséquent, à une vie meilleure font partie des droits fondamentaux de l’homme. Et ce sont ces droits primordiaux qu’il faut s’efforcer de garantir en priorité. Ce que nous faisons.

L’Afrique est le continent du futur et l’Egypte en est le cœur battant.

Quel regard la nouvelle Égypte porte-telle sur le reste du continent ?

C’est le grand retour de l’Égypte vers l’Afrique ! À l’époque de Nasser, notre pays a été le foyer des grands mouvements de libération du continent. Une période de coopération a suivi, durant laquelle nombre de nations indépendantes ont reçu notre aide dans les domaines techniques, médicaux et administratifs. En 1967, la guerre du Sinaï a suspendu cette politique, et nos relations avec le reste du continent ont été mises en sourdine. Pendant l’ère Moubarak, elles ont été réduites à un niveau diplomatique ordinaire, alors qu’il aurait fallu entretenir leur caractère chaleureux, fraternel et amical.

Nous sommes aujourd’hui convaincus que l’Afrique est le continent du futur et que l’Égypte en est le cœur battant. Mais nous ne voulons surtout pas nous muer en acteurs « néocolonialistes », à l’image de ces trop nombreuses puissances qui s’intéressent à l’Afrique pour en contrôler les ressources. Au contraire, nous aspirons à un échange productif et à un partage bénéfique. Nous avons fait notre grand retour au sein de l’Union africaine, nous avons récemment reçu plusieurs chefs d’État et de gouvernement, et effectué de nombreuses visites dans des pays africains. Des dizaines de projets concrets y ont été engagés par des entreprises égyptiennes qui investissent dans les infrastructures, le commerce, la santé et beaucoup d’autres domaines.

Pour gérer plus efficacement cette stratégie de redéploiement sur le continent, nous avons créé au sein du gouvernement la Cellule de l’Afrique, que je préside et qui rassemble les ministres concernés [Commerce et Industrie, Affaires étrangères, Coopération internationale, Enseignement supérieur, Santé, Jeunesse et Sports].

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