Arts : « Beauté Congo », un certain regard sur l’histoire culturelle de la RDC

Image171960.jpg © BIBLIOTHÈQUE ROYALE DE BELGIQUE

Jusqu'au 15 novembre, la Fondation Cartier, à Paris, rassemble 350 œuvres d'artistes de RD Congo et écrit quatre-vingt-dix ans de l'histoire culturelle du pays. Un événement que l'on doit au commissaire et marchand d'art André Magnin.

C ‘ est beau. C’est clinquant, haut en couleur… Et il y a fort à parier que l’exposition « Beauté Congo – 1926-2015 – Congo Kitoko » va séduire le public parisien. Jusqu’au 15 novembre, la Fondation Cartier pour l’art contemporain retrace quatre-vingt-dix ans de création en République démocratique du Congo. Un événement largement consacré à la peinture, mais aussi à la sculpture (maquette), à la photographie, à la bande dessinée et à la musique. L’accent est mis sur la production artistique actuelle : Sammy Baloji croise l’histoire de l’art avec celle du colonialisme en superposant les aquarelles de Léon Dardenne et les photographies prises lors d’une expédition scientifique menée au Katanga au XIXe siècle ; Steve Bandoma interroge la trace laissée par le match de boxe Ali-Foreman à Kinshasa, en 1974, dans la mémoire collective en mêlant aquarelle et acrylique, feutre et collage de coupures de presse ; le photographe Kiripi Katembo se joue des reflets dans les flaques d’eau et met sens dessus dessous une réalité urbaine.

Outre l’incontournable Chéri Samba, l’on découvre de jeunes peintres comme Kura Shomali et ses Bills (du nom de ces enfants pétris d’imaginaire américain), Pathy Tshindele et ses chefs d’État occidentaux qui se prennent pour les rois de l’Afrique. Le goût congolais pour les belles tenues brille de tout son éclat et fascinera immanquablement les visiteurs de 7 à 77 ans. Les couleurs vives le disputent aux paillettes pour un résultat festif et léger. C’est tout l’univers de la sape que l’on retrouve ainsi dans les toiles de Pierre Bodo, de Chéri Chérin ou encore de JP Mika. Né en 1980, ce dernier a été formé à l’Académie des beaux-arts de la capitale congolaise puis chez Chéri Chérin, qui avait été révélé aux côtés de Moke, Pierre Bodo et Chéri Samba en 1978 lors de l’exposition « Art Partout », où ils ont volé la vedette aux académiciens.

Des pièces extrêmement rares

Contrairement aux toiles de ces derniers, les œuvres des peintres dits « populaires » ne s’ancrent pas dans des canons occidentaux, mais trouvent leur inspiration dans le quotidien kinois. « C’est une peinture qui vient du peuple, concerne le peuple et s’adresse au peuple. Elle est tout de suite comprise par tous et le peuple s’y reconnaît », explique Chéri Samba. Couleurs mordantes et scintillantes, le trait réaliste, les compositions traduisent un quotidien tantôt gai, tantôt sombre. Observateurs cyniques d’une réalité qui ne l’est pas moins, ces peintres ne se départissent jamais de leur humour. Les travers de la société de consommation, la corruption, le néocolonialisme et la mondialisation y sont brocardés.

Observateurs cyniques d’une réalité qui ne l’est pas moins, ces peintres ne se départissent jamais de leur humour.

Avec habileté et subtilité, en enracinant cette création contemporaine dans un terreau congolais qui remonte au moins jusqu’aux années 1920, le commissaire André Magnin a su déjouer le principal écueil d’une telle exposition, l’exotisme. C’est là, sans doute, la grande force et l’originalité de « Beauté Congo » : proposer non pas une rétrospective mais un large diaporama de la création congolaise des années 1920 jusqu’à aujourd’hui. Et présenter des pièces extrêmement rares. Très peu connaissent, en effet, les toiles d’une modernité confondante et d’une beauté saisissante d’Albert Lubaki, de son épouse Antoinette (seule femme parmi la quarantaine d’artistes sélectionnés !) et de Djilatendo. Des œuvres exceptionnelles qui contredisent « l’histoire qui voudrait qu’entre l’art classique, qualifié habituellement de ‘premier’, et l’art moderne postindépendance puis l’art contemporain, il n’y ait rien. Cette exposition montre que c’est faux. Les premières oeuvres remontent à 1926 », explique André Mangin.

1926, c’est l’année où l’administrateur colonial belge Georges Thiry découvre à Bukuma, au Katanga, des cases peintes par Albert et Antoinette Lubaki, à qui il fournit du papier et de l’aquarelle. Ce qu’il fera également avec un peintre du Kasaï-Occidental, Djilatendo. Quelques-unes des œuvres réalisées avec le matériel fourni par le Belge seront exposées aux côtés des toiles de Magritte ou de Paul Delvaux à Bruxelles, Genève ou Paris jusque dans les années 1940. Période à laquelle un autre Occidental, un Français qui s’engage aux côtés de De Gaulle en 1940 et qui sera chargé par Félix Éboué d’établir un statut pour protéger l’art et l’artisanat dits indigènes, Pierre Romain-Desfossés, fonde en 1946 à Élisabethville (Lubumbashi) une académie d’art indigène connue sous le nom d’« atelier du Hangar ».

Pas question d’apprendre à peindre à l’occidentale, au contraire, l’objectif de Pierre Romain-Desfossés est d’encourager les artistes locaux à laisser libre cours à leur imagination. Bela développera une technique bien à lui qui, selon Thomas Bayet, le conservateur du Musée d’histoire et des arts décoratifs de Tournai, « donne rythme et tension à ses compositions » : il peint au doigt, par petites touches, tout un bestiaire lumineux. Pilipili Mulongoy, Norbert Ilunga, Kayembe, Lulanga, Yumba… comblent, chacun à sa manière, les espaces vides de petits cercles, de touches de couleurs vives ou de traits horizontaux et verticaux. Leurs œuvres seront montrées à Bruxelles, Paris, Rome, Londres et même aux États-Unis où, en 1952, le MoMA organise une exposition itinérante.

Une histoire qui s’écrit à l’occidentale ?

En 1954, à la mort de Romain-Desfossés, le Hangar est intégré à l’Académie des beaux-arts d’Élisabethville, fondée en 1951 par un Belge, le peintre Laurent Moonens. Et trois de ses artistes, Pilipili Mulongoy, Mwenze Kibwanga et Sylvestre Kaballa y enseigneront. Des talents émergeront, comme Mode Muntu, dont le style novateur et les personnages aux silhouettes épurées et ondulantes qu’il réalise dans les années 1970-1980 n’ont rien à envier à Keith Haring ou à A. R. Penck.

À la même époque, les peintres populaires se font remarquer. La consécration viendra en 1989 avec la présentation de Chéri Samba à l’occasion des « Magiciens de la terre » au centre Pompidou et à la Grande Halle de la Villette (Paris). Une sélection que l’on doit déjà à André Magnin, l’un des commissaires de cet événement qui aura marqué les esprits. Pour la première fois, une exposition d’art contemporain s’ouvrait, entre autres, à l’Afrique. Depuis, André Magnin a acheté pour le collectionneur italien Jean Pigozzi plus de 10 000 œuvres d’art contemporain africain. Et est devenu un marchand incontournable dont la galerie, Magnin-A, entend aider les Africains à gagner de la visibilité sur un marché international qui peine encore à faire la part belle au continent. « Chéri Samba serait américain, il vaudrait 1 million, alors que là vous pouvez acquérir une de ses toiles pour 100 000 euros », avance-t-il.

L’art est une histoire de rencontres et de partage.

Georges Thiry, Pierre Romain-Desfossés, Laurent Moonens, André Magnin… Est-ce à dire que ces quatre-vingt-dix ans d’histoire artistique congolaise s’écrivent à l’occidentale ? « L’art est une histoire de rencontres et de partage. Regardez l’histoire occidentale et les échanges qu’il y a eus entre la France et l’Italie, c’est pareil ! » répond André Magnin. Il n’empêche, le malaise demeure. Steve Bandoma l’a bien compris. Lui qui entend combattre les stéréotypes existants sur les artistes africains s’interroge : « Pourquoi devons-nous passer par quelqu’un comme André Magnin pour avoir accès à un tel espace ? » Les responsabilités sont partagées. « Comment se fait-il que de tels événements soient initiés loin de chez nous ? » questionne pour sa part le plasticien Rigobert Nimi, auteur de la maquette futuriste La Cité des étoiles, avant de constater : « Pour qu’un artiste africain soit célèbre, il doit nécessairement passer par l’Europe. »

Au final, cette très belle et ambitieuse exposition est le regard d’un homme tombé amoureux de Kinshasa, d’un passionné qui veut donner à voir une autre facette de l’Afrique que celle misérabiliste entretenue par certains médias. « Je veux montrer des œuvres extraordinaires à un large public qui ne connaît de l’Afrique que la guerre, la famine et Ebola », explique André Magnin. C’est le regard d’un marchand d’art à qui l’on a reproché d’avoir choisi pour « Beauté Congo » essentiellement des artistes qu’il représente (Chéri Samba, Jean Depara, Kiripi Katembo, JP Mika, Moke, Kura Shomali, Monsengo Shula, Pathy Tshindele). « Ceux que je n’ai pas retenus, se défend-il, ce sont les artistes académiques qui m’ennuient, ceux qui travaillent à partir des canons occidentaux et ceux qui ne sont pas bons. Quant aux femmes, je n’ai pas eu la chance de rencontrer une femme artiste au Congo en trente ans. »

Tant qu’en Afrique la culture restera en marge des préoccupations des politiques et de ceux qui font fortune, tant que les États ou le secteur privé n’investiront pas dans ce secteur et ne donneront pas les moyens à des Africains de réaliser de telles expositions, l’histoire de l’art du continent continuera de s’écrire à l’étranger. Fût-ce par des hommes et des femmes de bonne volonté.

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Beauté Congo – 1926-2015 – Congo Kitoko, du 11 juillet au 15 novembre 2015
Fondation Cartier pour l’art contemporain, 261 boulevard Raspail, 75014 Paris.
L’exposition est ouverte tous les jours sauf le lundi, de 11h à 20h. Nocturne le mardi jusqu’à 22h.