Hissène Habré face à ses crimes

Prisonniers de guerre dans la cour de la maison d'arrêt de N'Djamena, en août 1983. © AFP

Le 20 juillet, vingt-cinq ans après la chute de l'ex-président tchadien, son procès s'ouvrira à Dakar. Retour sur la trajectoire d'un dictateur paranoïaque et sur une décennie de peur, de répression et d'indicibles violences.

Le voir. L’entendre. Savoir enfin à quoi ressemble cet homme qu’elle n’a jamais croisé mais qui hante ses nuits depuis toutes ces années. Comme tant d’autres victimes du système élaboré et piloté par Hissène Habré dès sa prise du pouvoir le 7 juin 1982, Ginette Ngarbay attend avec impatience de croiser le regard de celui qu’elle estime être son bourreau. Le procès du despote tchadien, qui a régné en maître absolu sur son pays jusqu’en 1990, et qui est accusé de crimes contre l’humanité, crimes de guerre et crimes de torture, s’ouvre le 20 juillet à Dakar. Elle n’en attend qu’une chose : « Habré doit reconnaître ses crimes. C’est lui le responsable de tout ce qui m’est arrivé. C’est un homme sans foi ni loi. »

Ginette a 50 ans. Le jour de son arrestation, elle n’en avait que 20. C’était en février 1985 et elle a gardé en mémoire tous les détails. « J’habitais chez ma grande sœur. J’étais enceinte de quatre mois. Deux hommes sont venus me demander de les suivre. Il y avait des arrestations tous les jours à l’époque. Une voisine a dit : « C’est ton tour aujourd’hui? »» Une fois amenée à la Direction de la documentation du régime, elle comprend ce qu’on lui reproche: un jour, dans le sud, dont elle est originaire, elle aurait servi à boire à des rebelles. Si c’est vrai, c’est donc qu’elle est leur complice – ainsi raisonne la police à l’époque. Pendant une semaine, Ginette est torturée à l’électricité. ses moments de répit, elle les passe dans une cellule de 10 m2 dans laquelle s’agglutinent une trentaine de femmes. Deux mois plus tard, elle est envoyée dans une prison non loin de là. C’est là qu’elle accouchera. Seule. Sans aucune autre assistance que celle de ses codétenues. Le nom de sa fille? Majoie, «parce qu’elle a survécu».

Les histoires sordides s’enchaînent, toutes plus insoutenables les unes que les autres

Les récits de ce type sont légion aujourd’hui à N’Djamena. Les histoires sordides s’enchaînent, toutes plus insoutenables les unes que les autres. Des milliers d’hommes, de femmes et même d’enfants ont été embastillés pendant des mois, des années pour certains, en dehors de tout cadre légal, sans avoir la possibilité de joindre un avocat ni même la famille, simplement parce qu’ils connaissaient Untel, parce qu’ils avaient croisé Untel, ou parce qu’ils étaient du même clan qu’Untel.

Ginette ne sait pas si son bourreau parlera. Elle le souhaite. Mais ceux qui l’ont connu petit dans la palmeraie de Faya, qui se sont battus à ses côtés dans le désert du Sahara, qui l’ont servi à N’Djamena, savent qu’il n’ouvrira pas la bouche. Trop fier. Trop orgueilleux. Trop persuadé d’être victime d’un complot venu d’on ne sait où… Depuis son inculpation il y a tout juste deux ans, le Tchadien, qui vivait jusque-là un exil doré à Dakar, n’a pas varié de stratégie. Celle du silence et du déni . Il ne reconnaît aucune compétence aux Chambres africaines extraordinaires (CAE). Il ne parle donc pas à ses magistrats. Ne répond pas à leurs questions.

Il est comme ça, Habré. Obtus. Têtu. « Il ne doute pas. Jamais », glisse avec une pointe d’admiration son cousin, Mahamat Nouri, qui s’est battu à ses côtés, puis a régné avec lui, et vit aujourd’hui un exil clandestin en France. Peindre le tableau de l’interminable décennie durant laquelle Habré a régné sur le Tchad, c’est dresser le portrait de cet Anakaza né en 1942 à Faya-Largeau. C’est parcourir l’ADN du Tchad, ce pays « des guerres sans fin », ainsi que l’a défini la chercheuse française Marielle Debos. C’est aussi rappeler le contexte : des années de guerre civile, de répression, de torture ; et le puissant voisin libyen qui rêve d’engloutir une partie du pays…

J.A.

Questions sur un procès © J.A.

 

Habré a-t-il toujours été ainsi : contrôlant tout jusqu’au plus infime détail, redoutable intellectuel au patriotisme chevillé au corps, dévoré par une ambition démesurée et une détermination sans failles, prêt – comme l’affirme son meilleur ennemi, le président du gouvernement provisoire qu’il a renversé, Goukouni Weddeye – « à tuer père et mère pour arriver à ses fins » ? Oui, disent ses proches. « Le pouvoir ne l’a pas changé, affirme l’un d’eux. Il est resté le même, avec ses défauts et ses qualités, ceux d’un sous-préfet et d’un chef de maquis. » Seule une paranoïa maladive s’est-elle développée au fil des années. Celle-là même qui l’a poussé à réprimer des communautés au motif que certains de leurs membres complotaient contre lui et que dans ce pays, à cette époque, la responsabilité était collective : les gens du Sud, les Hadjeraïs, les Zaghawas… À emprisonner à tour de bras, y compris des femmes enceintes ou d’anciens compagnons d’armes. À torturer jusque dans les locaux de la présidence. À tuer. Et à enterrer à la va-vite, dans des fosses communes.

HRW, qui a eu accès aux archives de la terrible DDS, a trouvé les noms de 1 208 personnes tuées ou décédées en captivité, et de plus de 12 300 victimes de torture

Quand il arrive au pouvoir, il a un projet pour son pays. Sa priorité est de reconstruire l’État et la capitale, dévastée par d’interminables combats. Il s’y attellera, avec un certain succès. Mais il devra dès le début parer à l’urgence : les rébellions et la menace venue du Nord. Il s’y attellera aussi, avec une violence inouïe. Entre 1982 et 1990, « le régime Habré fut responsable de milliers de cas d’assassinats politiques et de disparitions », accuse Human Rights Watch (HRW) dans un rapport de 2013 qui fait référence, « La Plaine des morts ». L’ONG, qui a eu accès aux archives de la terrible DDS, a trouvé les noms de 1 208 personnes tuées ou décédées en captivité, et de plus de 12 300 victimes de torture, de détention arbitraire ou d’autres violations des droits de l’homme. En 1992, une commission d’enquête sur les crimes du régime dirigée par un magistrat tchadien avait recensé les noms de 3 780 victimes, mortes en prison ou tuées pour leurs opinions (ou pour celles qu’on leur prêtait). Elle avait estimé le nombre total de disparus à 40 000 – un chiffre certainement exagéré.

Quand a débuté cette folie collective ? Très tôt, à vrai dire. Avant même la prise de N’Djamena, le 7 juin 1982. « La base de tout, estime Mahamat Nouri, c’est l’occupation de la bande d’Aouzou en 1973 par les troupes de Kadhafi. » Inacceptable pour Habré, qui a rejoint le Front de libération nationale du Tchad (Frolinat, un mouvement rebelle créé en 1966 pour s’opposer à la dictature de François Tombalbaye) un an plus tôt et qui a créé avec Goukouni un mouvement dissident, le Conseil du commandement des forces armées du Nord (CCFAN). « C’est un nomade. Il a un attachement charnel à sa terre. Cela explique son patriotisme », souffle un de ses proches. Et puis c’est un Daza de l’Ouest, pas un Teda du Tibesti : la méfiance à l’égard des Libyens est inscrite dans son patrimoine génétique.

C’est cette occupation qui pousse la « deuxième armée », le CCFAN, à enlever trois Européens en 1974, dont une ethnologue française, Françoise Claustre. Et qui est à l’origine de la brouille entre Goukouni et Habré. Le premier pense qu’il faut s’allier à Kadhafi pour combattre le régime tchadien. Le second s’y oppose fermement. Il fera des concessions dans sa vie, comme accepter l’aide de la France, des États-Unis ou encore d’Israël (lire pp. 28-30), mais pas celle-ci. Jamais !

Kadhafi sera, durant toute la décennie 1980, son obsession. « Son seul objectif, c’était de se débarrasser des Libyens. C’est tout ce à quoi il pensait », expliquait le diplomate John Propst Blane, ambassadeur américain au Tchad de 1985 à 1988, dans une enquête du magazine Foreign Policy publiée en 2014. Une obsession réciproque. « Kadhafi voulait sa peau à tout prix, assure Mahamat Nouri. Et il avait beaucoup d’argent. Nous avons déjoué beaucoup d’attentats à l’époque. » Un autre de ses partisans, Michel Froud, qui fut le secrétaire général du ministère des Affaires étrangères durant tout le règne de Habré, va plus loin : « Parano ? Oui, il l’était. Quand l’ennemi est la Libye de Kadhafi, on voit des ennemis partout ! » La menace libyenne, réelle, permet aux partisans de Habré de réécrire l’Histoire. Les victimes ? « Des traîtres, tous ! dit aujourd’hui encore un proche de Habré. À l’époque, nous pensions qu’ils méritaient d’être en prison. Tuer un traître n’était pas vraiment tuer. En France, on a bien rasé et pendu les collabos en 1945. »

Mais Kadhafi et ses complots n’expliquent pas tous les crimes. Habré était un despote dans l’âme. Ses proches décrivent un homme ouvert à la discussion et même à la contradiction. Mais leur témoignage en dit long sur l’aura du personnage : ils en parlent comme d’un gourou, et finissent par admettre que « de toute manière, il avait toujours le dernier mot, car c’était le plus éclairé d’entre [eux] ». « Avec lui, vous rentriez avec vos idées, vous ressortiez avec les siennes », affirme Michel Froud. Certains de ceux qui ont eu à le conseiller se souviennent d’un homme craint, mais attentif. Lisant leurs notes, épluchant les rapports et les annotant. Faisant de la bonne marche de l’administration la base de son pouvoir. Christian Millet, un journaliste français qui l’a bien connu, le compare à Louis XI, un des fondateurs de la nation française qui arriva à ses fins par la violence : « Méfiant, rusé, calculateur mais animé d’un vrai projet pour son pays. » Il se demande aussi jusqu’à quel point Habré a été influencé par Mobutu Sese Seko, le despote zaïrois qui fut son principal soutien sur le continent : « Il est venu à son secours, ce fut une bonne chose. Mais c’est à cette époque que débute le culte de la personnalité. » Que la radio ouvre les journaux sur ses harangues. Que des chants à sa gloire sont chantés par le groupe Choc : « Habré est ici, Habré est là, Habré est partout »…

Mégalo ? Comment expliquer, autrement, la publication en 1984 d’un recueil de ses « citations et pensées », où il est présenté comme l’« espoir de la nation », « digne fils de l’Afrique combattante » ? Ceux qui l’ont connu dans sa jeunesse dans le Borkou, ou étudiant à Paris, évoquent un jeune homme « nerveux », « sûr de lui », « se méfiant de tout le monde » et sachant très bien qu’on n’est trahi que par les siens. Au chapitre « Enquête de personnalité », l’ordonnance qui renvoie Habré devant les assises des CAE parle d’un homme « calme », « courtois », « serviable » même, mais qui « ne recule devant rien » et qui a « une haute estime de lui-même ». Les mercenaires français qui l’ont côtoyé dans le maquis, et l’ont raconté dans des livres, dressent un tableau tout aussi édifiant du personnage. Patrick Ollivier : « Même quand il sourit, Hissène donne l’impression de vouloir dévorer son vis-à-vis […]. À ses yeux, tout ce qui ne porte pas sa marque est dénué de toute valeur. » Hugues de Tressac : « Il est persuadé qu’il est la seule chance de son pays. »

 

« Quand il est arrivé au pouvoir, on savait qu’il était autoritaire, se souvient Mahamat Hassan Abakar, le magistrat qui a dirigé la commission d’enquête de 1992. Il faisait déjà peur. Il avait été condamné une première fois par contumace en 1980 pour les crimes commis quand il était Premier ministre [de Félix Malloum, en 1978]. Et qu’a-t-il fait quand il a repris le pouvoir, en 1982 ? Il a fait tuer deux des magistrats qui l’avaient jugé. »

Selon plusieurs témoins, il aurait personnellement assisté à des séances de torture. Khadidja Hassan Zidane le raconte dans le rapport « La Plaine des morts ». C’était en 1986. « Habré était là, assis, derrière un bureau, son coude appuyé sur la table et sa main supportant son visage. Il a dit :

Les archives découvertes au fil des ans le démontrent : Habré a été l’architecte et le pilote de cette répression. Rien ne lui échappait. « Même une mouche ne pouvait être écrasée sans son ordre », ironise Sabre Ribe, un ancien agent de la Brigade spéciale d’intervention rapide, le bras armé de la DDS.

Personne ne parlait. On craignait sa mère, son père, ses enfants, car on ne savait pas qui était qui, ni qui pensait quoi

C’est lui qui institue, moins d’un an après sa prise de N’Djamena, cette police secrète, ses yeux et ses oreilles, un « appareil terrifiant de surveillance et de répression, responsable de crimes massifs », selon HRW, et dont il recevait des rapports chaque soir. Lui qui multiplie les prisons secrètes – sept au cœur de N’Djamena et de nombreuses autres en dehors. Lui qui ordonne la traque des Hadjeraïs (en 1987) et des Zaghawas (en 1989), y compris parmi ses plus proches collaborateurs, et met en place des comités chargés de la basse besogne. Lui qui ordonne, dans une note, de ne libérer aucun prisonnier de guerre. Lui qui, hanté par la théorie du complot (et en dépit de l’idée qu’il se fait du Tchad, tout sauf tribale), finit par ne s’entourer que de son clan, les Goranes. Lui qui a mis en place une terrible machine à broyer les Tchadiens, leur imaginaire et même leurs liens de sang.

« Tout le monde avait peur, se souvient un ancien cadre de la DDS, Bandoum Bandjim, aujourd’hui réfugié en France, et dont le témoignage sera un moment clé du procès. Personne ne parlait. On craignait sa mère, son père, ses enfants, car on ne savait pas qui était qui, ni qui pensait quoi. Même nous, à la DDS, on ne parlait pas de ce que l’on voyait, parce qu’on ne savait pas ce qui pourrait nous arriver. » Lui-même, après avoir servi avec zèle le régime, a fini en prison, à se demander comme tant d’autres comment il en était arrivé là.

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