Sylvie Fofana : l’Ivoirienne à l’origine du premier « syndicat des nounous » en France

Sylvie Fofana à la Bourse du travail à Paris en 2015. © Camille Millerand pour J.A.

Indignée, féministe et décomplexée, cette Ivoirienne de 47 ans a créé le Syndicat national des auxiliaires parentales en France.

Nous étions venus pour un entretien de quarante-cinq minutes. Ce sera finalement une rencontre de deux heures, la première consacrée à la séance photos, dans le hall de la Bourse du travail, le temple du syndicalisme à Paris. Pas question pour Sylvie Fofana, grande Koyaka au teint lumineux, de livrer au public son profil le moins avantageux : syndicalisme et coquetterie ne sont pas antinomiques. Transfigurée et enfin installée à son bureau, la secrétaire générale du Syndicat national des auxiliaires parentales (Snap, le syndicat des nounous qui exercent au domicile des familles) déroule son parcours en accéléré, entre éclats de rire et soupirs de désolation.

Souvent exploitée, elle ne se révolte pas.

Le point de départ de cette aventure, qui lui vaut d’être promue chevalier de l’ordre national du Mérite, c’est le désir, assumé, de fuir la misère en quittant sa Côte d’Ivoire natale. Nous sommes au début des années 1990. Assistante d’un pharmacien, elle est licenciée en raison de sa grossesse. Son mari, lui, est déjà au chômage.

Seule échappatoire, Paris, où elle débarque seule en juin 1992. D’abord hébergée par un oncle, elle finira à la rue avec sa fille de 8 mois, naviguant d’un foyer d’accueil à un autre, cohabitant avec des drogués et des prostituées avant de se résoudre, pour survivre, à accepter le seul métier qui lui offre un contrat à durée indéterminée : nounou. Sylvie Fofana l’exercera dix-sept longues années durant, le sourire des enfants dont elle accompagne les premiers pas et les premiers mots l’aidant, assure-telle, à se consoler des vexations infligées par leurs parents. Souvent exploitée – même si elle reconnaît avoir eu quelques patrons « formidables » -, cette femme fataliste ne se révolte pas.

La première fois que j’ai osé prononcer le mot « prud’hommes »

En 2009, pourtant, une étincelle met le feu aux poudres. Pour avoir pris des vacances l’été, elle voit son employeuse tenter de la pousser à la démission en inscrivant le ménage parmi ses nouvelles missions. Sylvie Fofana refuse de se soumettre. « C’est la première fois que j’ai osé prononcer le mot « prud’hommes. » Pour qu’on arrête de se foutre de nous.»

Grand bien lui en prend : elle obtient un mois de salaire en compensation, mais doit renoncer à toute action en justice. Dans la foulée, elle crée l’Association des nounous d’Ile-de-France, qui se mue en avril 2012 en Syndicat national des nounous (35 adhérentes), avant de devenir cinq mois plus tard ce fameux Syndicat national des auxiliaires parentales (ça fait plus sérieux), qui compte aujourd’hui 2300 adhérentes, dont une grande majorité de Subsahariennes et de Maghrébines. Il y a tout de même cinq Blanches et deux Chinoises, arrivées à reculons.

Un petit syndicat créé par des Noirs a intérêt à soigner ses réseaux s’il veut aller loin

La montée en puissance de son syndicat, Fofana la doit au livre de la sociologue Caroline Ibos, Qui gardera nos enfants ? Les mères et les nounous, paru en 2012 chez Flammarion. Un ouvrage qui décrit la difficile condition de « ces nouvelles prolétaires de la mondialisation », que l’auteure veut sortir du huis clos des habitations et porter à la connaissance du politique. « Tout naturellement, les médias s’intéressent au Snap, seule organisation à défendre les droits des nounous. » Mais, concède Fofana, « un petit syndicat créé par des Noirs a intérêt à soigner ses réseaux s’il veut aller loin ».

Le Snap entre donc dans le giron de l’Union nationale des syndicats autonomes (Unsa), qui l’installe dans ses locaux, lui prodigue conseils et formations. Battre le pavé ou mener des actions coup de poing, ce n’est pas sa méthode. Elle dit privilégier la négociation et la médiation, généralement avec succès. Congés non payés, auxiliaires parentales filmées à leur insu ou épiées dans les parcs, heures supplémentaires ni rémunérées ni déclarées : les abus sont si flagrants que les employeurs, souvent mal informés, préfèrent négocier.

« Nous sommes désorientées et eux aussi. » Sans emploi et sans ressources depuis décembre 2012, Sylvie Fofana les conseille, rappelle leurs devoirs aux auxiliaires parentales et vit grâce à la générosité de ses trois enfants, dont l’aîné, 27 ans, est installé aux États-Unis. « Je ne peux plus trouver de travail. Quel employeur m’introduirait dans son intimité ? » s’interroge-telle. Qu’importe. En 2016, après les élections professionnelles, si l’Unsa améliore son score, il y aura peut-être des subventions de l’État et, à la clé, un salaire. Son énergie pour ce combat, Sylvie Fofana dit la puiser dans le sourire rassuré des auxiliaires lorsqu’elles quittent son bureau-parloir-défouloir. « Je deviens une assistante sociale pour les filles. »

Et c’est là le hic. Aux yeux de ces dernières, le syndicat est juste une agence de conseil. Elle attend une plus grande implication. Mais pour la plupart, le métier est juste un tremplin. « On peut y faire carrière : commencer comme auxiliaire parentale, finir éducatrice », plaide celle dont l’action est saluée dans 100 Ans de combats pour la liberté des femmes, un ouvrage sur la condition féminine en France.

Pour maintenir le lien avec son pays d’origine, cette férue de musique mandingue a créé en juin 2014 la première Association des salariés du particulier employeur de Côte d’Ivoire. Elle compte organiser à Abidjan un salon des services à la personne. Pour prouver à l’État que c’est un secteur pourvoyeur d’emplois et qu’il faut sortir de l’informel.