Rwanda : affaire Karake, mais quelle mouche a piqué Londres ?

Le général Karenzi Karake à Kinshasa le 18 juin 2012. © CYRIL NDEGEYA/AFP

Le patron des services secrets rwandais a été interpellé par la police britannique. La raison : un mandat d'arrêt controversé émis en 2008 par un juge espagnol.

Il allait embarquer dans un vol à destination de Kigali lorsque les policiers londoniens l’ont interpellé, le 20 juin, peu avant 10 heures. Patron des services de renseignement rwandais (National Intelligence and Security Services), le général Emmanuel Karenzi Karake, 54 ans, a été remis en liberté cinq jours plus tard contre une caution de 1 million de livres sterling (1,4 million d’euros), lors d’une comparution devant la justice britannique. Sous le coup d’un mandat d’arrêt européen émis en 2008 par un magistrat espagnol, « KK » (prononcer à l’anglaise), comme le surnomment ses compatriotes, a refusé d’être remis à l’Espagne et devra se présenter une fois par jour à la police d’ici à son audience d’extradition, prévue fin octobre.

Selon les premières déclarations du Foreign Office, cette arrestation n’a pas donné lieu à une concertation préalable entre la police et les autorités britanniques. Une version surprenante qui a provoqué le scepticisme et l’indignation de Kigali. « C’est un scandale d’arrêter un responsable rwandais sur la base de la folie de pro-génocidaires ! » a tweeté, le 23 juin, Louise Mushikiwabo, la ministre des Affaires étrangères. Une allusion aux ONG qui ont alimenté en sous-main la procédure espagnole, dont certaines sont proches des mouvements armés en exil issus de la matrice génocidaire rwandaise, comme le groupe d’experts de l’ONU sur la RD Congo l’a lui-même établi. Saisi de l’assassinat au Rwanda, entre 1994 et 1997, de neuf ressortissants espagnols, le juge Fernando Andreu Merelles avait étendu son instruction à des faits de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre présumés commis par l’Armée patriotique rwandaise (APR) à partir de 1990. En avril 2008, l’ambassade américaine à Kigali avait jugé « scandaleuse » l’inculpation par le magistrat, deux mois plus tôt, de 40 militaires rwandais, qualifiant au passage l’acte d’accusation de « pamphlet politique ».

Au Rwanda, KK n’est pas seulement le patron des services de renseignement. Son parcours épouse celui des officiers historiques de l’APR, la branche armée du Front patriotique rwandais (FPR) constitué en 1987 par des exilés tutsis déterminés à retourner vivre sur leur terre. Longtemps réfugié en Ouganda, comme Paul Kagamé, KK a vécu les années de maquis et participé à l’épopée qui a conduit l’APR à stopper le génocide des Tutsis, en juillet 1994. Au lendemain de la « libération », il est nommé à la tête du renseignement militaire. Après quoi il servira notamment en RD Congo, où des ONG l’accusent d’avoir été impliqué dans des exactions contre des civils, notamment à Kisangani en 2000.

En 2009, le mandat d’arrêt européen émis contre KK et 39 autres officiers et soldats rwandais vaut à l’intéressé de devoir abandonner son poste de commandant en second de la Minuad, la mission conjointe UA-ONU au Darfour. L’année suivante, il entre provisoirement en disgrâce pour « mauvaise conduite ». Mais sa traversée du désert – liée à une affaire qui n’avait rien de politique – est éphémère : dès 2011, il réintègre le premier cercle du régime en étant nommé directeur général des services de renseignement. Depuis, l’officier a effectué de nombreuses missions en Europe, dont plusieurs au Royaume-Uni – où il lui arrivait de rencontrer son homologue du MI6 -, sans crainte d’une arrestation.

« Interpeller ainsi le chef des services secrets d’un État allié est contraire à tous les usages », analyse une source proche de la présidence rwandaise. Plus étonnant encore, cette arrestation survient six mois après une décision de l’Audiencia Nacional, un haut tribunal situé à Madrid, qui déclarait la justice espagnole incompétente et prononçait un « acquittement définitif » des 40 Rwandais pour les incriminations de génocide, crimes contre l’humanité et crimes de guerre, et une « suspension provisoire » des poursuites pour leur présumée « participation à une organisation terroriste » – le FPR. Les magistrats ordonnaient également « que soient levés les mandats d’arrêt » une fois la décision devenue définitive, après épuisement des recours.

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