CPI : il court, il court, El-Béchir…

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Marwane Ben Yahmed est directeur de publication de Jeune Afrique.

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Les chefs d'État africains posent pour la photo de famille du 25e sommet de l'UA, le 14 juin 2015 à Johannesburg. © Shiraaz Mohamed/AP/SIPA

«Oui, Omar El-Béchir voyage à travers le monde, mais son arrestation et son transfert à la Cour pénale internationale [CPI] ne sont qu'une question de temps », nous assurait, en février dernier, Fatou Bensouda, la patronne gambienne de l'institution.

Las ! Ce ne sera pas non plus pour cette fois… Après ses déplacements au Tchad, à Djibouti, au Kenya, au Nigeria et en Égypte, le général-président du Soudan, au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle, était, du 13 au 15 juin, en Afrique du Sud pour assister au 25e sommet de l’Union africaine (UA). Visé depuis 2009 et 2010 par deux mandats d’arrêt internationaux (pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité, puis pour génocide au Darfour), l’homme fort de Khartoum s’est retrouvé coincé, du moins le pensait-on, à Johannesburg sur décision de la Haute Cour de Pretoria, la CPI ayant demandé son arrestation. Mais l’oiseau n’a bien sûr pas attendu que la justice sud-africaine se prononce et s’est envolé, protégé par les autorités locales, pour retrouver à tire-d’aile son nid. Volée de bois vert pour Jacob Zuma et son gouvernement, accusés de bafouer le droit international, mais aussi pour la CPI, qui pousse décidément le bouchon un peu loin en s’attaquant une nouvelle fois à un Africain, chef d’État en exercice qui plus est. Ce que dénonce l’UA, dont la Commission est dirigée par une Sud-Africaine, faut-il le rappeler

Que penser de cette affaire, à l’origine d’une tempête médiatique dans un verre de thé géopolitique ?

1) Zuma n’avait d’autre choix que de laisser repartir El-Béchir. En Afrique, on ne livre pas un hôte, dûment invité à participer à un sommet officiel en tant que chef d’État membre, peu importe d’où émanent les injonctions. D’autant que l’UA avait garanti l’immunité à El-Béchir, une décision qui engage Zuma. Il aurait fallu soit lui interdire l’entrée sur le territoire (ce que vient de décider le Botswana), soit le laisser libre de ses mouvements. Question de culture, de tradition et, surtout, d’honnêteté intellectuelle.

2) En revanche, la justice sud-africaine et l’ONG à l’origine de sa saisie sont bien évidemment dans leur rôle. Espérons que leurs homologues dans les pays où se rendra El-Béchir en feront autant.

3) Soyons clairs: il ne s’agit pas ici de défendre le satrape de Khartoum, dont les « faits d’armes » parlent d’eux-mêmes. Despote, pas vraiment du genre éclairé si l’on en juge par l’état de son pays, en guerre civile quasi permanente et qui pointe à la 166e place dans l’indice de développement humain alors que son sous-sol regorge de richesses. Ajoutons, pour compléter le portrait : criminel et liberticide.

4) La CPI, lancée en 2002, n’est guère responsable de ce qu’une large majorité de l’opinion africaine lui reproche : une justice à deux vitesses, à la solde des Blancs, siégeant en Europe, où seules des personnalités africaines sont conduites, menottes au poignet, par des gardiens blancs devant des juges eux aussi blancs. Un deux poids deux mesures flagrant qui voudrait que seuls les petits poissons du sud du Sahara soient pris dans la nasse. La CPI, incarnation de la justice universelle, en tout cas sur le papier, se heurte justement à cette absence d’universalité : 123 États membres, certes, dont 33 africains, mais pas les États-Unis, ni la Chine, ni la Russie (trois des cinq membres du Conseil de sécurité), ni Israël, qui refusent catégoriquement de devoir un jour y être soumis. La CPI, comme nombre d’institutions, se heurte à la Realpolitik. La Syrie ? Non, la Russie fait barrage. Israël ? Non plus, la France et les États-Unis veillent au grain. Birmanie ? C’est l’aire de la Chine. Tchétchénie ? Encore les Russes. Et ainsi de suite… Reste donc les petits et grands seigneurs de guerre de RD Congo dont tout le monde se fiche, Gbagbo et Blé Goudé, qui ne sont pas des enjeux géopolitiques – ou qui n’ont pas su l’être. Bref, la CPI n’est activée que dans les cas où les grandes puissances trouvent un intérêt commun à le faire.

Du fait même de son imperfection, elle ne dispose que de très peu de moyens et est assujettie, comme tout un chacun en ce bas monde, aux intérêts des grandes puissances. Mais faut-il pour autant la vouer aux gémonies ? Évidemment non, surtout pour notre continent, qui aime à s’arc-bouter sur le vieux mantra, jamais suivi d’effets, « des solutions africaines aux problèmes africains ». La CPI, c’est mieux que rien, voire mieux que certaines « justices » de chez nous. Il est dans notre intérêt à tous de voir nos tyrans, actuels ou futurs, craindre cette cour, fût-elle lacunaire. Car, à ce jour, personne n’a trouvé mieux.