En pleine crise, Areva ne lâche pas l’Afrique

Mine d'uranium d'Areva au Niger. © David Boily / AFP

Affichant des pertes abyssales, le groupe français a gelé des projets miniers au Niger et en Namibie. Mais allié à EDF qui va reprendre son activité réacteurs, il lorgne des contrats nucléaires en Afrique du Sud.

Rien ne va plus chez Areva. Plombé par un marché nucléaire sinistré depuis l’accident japonais de Fukushima en 2011, par les déboires rencontrés lors de la construction de ses réacteurs de nouvelle génération en Europe et par des acquisitions minières désastreuses en Afrique, le groupe français a essuyé des pertes abyssales en 2014 (4,8 milliards d’euros), et son chiffre d’affaires a baissé de 8 %. Conséquence : il doit se restructurer à marche forcée. Sous la pression de l’État, leur actionnaire commun, Areva et Électricité de France (EDF) ont donc officialisé leur rapprochement, début juin, l’électricien devant reprendre 51 % de la branche réacteurs Areva NP – la plus déficitaire du groupe nucléaire.

« C’est un retour à l’ancienne organisation, qui comprenait deux sociétés : la Cogema, qui gérait le cycle de l’uranium, et Framatome, chargée de la fabrication et de la maintenance des réacteurs », estime Sébastien de Montessus, ancien directeur de la branche minière d’Areva, qu’il a quittée en 2012. Le rêve de son ancienne patronne, Anne Lauvergeon (alias Atomic Anne, à laquelle ont succédé Luc Oursel puis, en début d’année, Philippe Varin, ancien patron de PSA Peugeot Citroën), de construire un géant français du nucléaire intégré verticalement a fait long feu.

Chômage

En Afrique, Areva est d’abord présent par sa division mines. Celle-ci n’est pas affectée par la nouvelle organisation et restera dans son giron. Mais ses gisements d’uranium, qui représentent environ 15 % de la production mondiale, ont été frappés de plein fouet par la chute des cours. Après la catastrophe de Fukushima, les prix ont plongé, passant de 73 dollars la livre en janvier 2011 à 28 dollars début 2014 : il y avait une surcapacité de production sur le marché. Ce n’est que récemment que la tendance s’est inversée, grâce au redémarrage des réacteurs japonais, avec un prix atteignant 35 dollars la livre aujourd’hui – ce qui reste faible.

Face à cette conjoncture, le groupe a gelé ses deux grands projets africains en cours. « En 2012, nous avons arrêté la mine namibienne de Trekkopje, puis, fin 2014, le développement du site minier nigérien d’Imouraren. Leur mise en production aurait aggravé la chute des cours, et ces gisements n’auraient pas été rentables », justifie Olivier Wantz, directeur d’Areva chargé des mines et de l’amont. Sur le mégaprojet nigérien, les salariés ont été mis au chômage fin janvier, au moins jusqu’en 2017, d’après leur lettre de licenciement.

« Dès que les conditions de marché le permettront, nous relancerons en priorité le projet d’Imouraren, pour une possible production après 2020, puis Trekkopje, où nous avions déjà produit 440 tonnes au moment de son gel », affirme Olivier Wantz, qui refuse de se prononcer sur le prix de l’uranium nécessaire à ces redémarrages. « Nous dialoguons régulièrement sur ce point avec les autorités nigériennes et namibiennes », se contente-t-il d’indiquer.

Les dirigeants d’Areva continuent malgré tout de croire dans leur filière extractive. « Les mines représentent un chiffre d’affaires de 1,3 milliard d’euros en 2014, soit 16 % de celui du groupe, et plus de 5 000 salariés répartis sur cinq sites dans trois pays, au Niger, au Kazakhstan et au Canada, fait valoir Olivier Wantz. La production globale d’Areva, 8 959 t d’uranium en 2014, est restée stable par rapport aux années précédentes.

Au Niger, nos équipes de la Somaïr et de la Cominak ont produit plus de 4 000 t, dont 2 300 pour le compte d’Areva, le reste étant réparti entre nos partenaires, l’État nigérien, le japonais Ourd et l’espagnol Enusa. Ce sont des chiffres similaires à ceux des exercices précédents. »

« La division reste performante, car elle a été fortement restructurée, notamment pour baisser ses coûts d’exploitation », estime de son côté Sébastien de Montessus, qui, depuis son départ, a rejoint le groupe aurifère La Mancha, propriété du milliardaire égyptien Naguib Sawiris, qui l’a racheté à son ancien actionnaire majoritaire… Areva.

« Quand j’ai pris mes responsabilités dans le groupe, en 2007, les mines ne pesaient que 400 millions d’euros de chiffre d’affaires et perdaient de l’argent, poursuit le Français. Quand j’en suis parti, en 2012, leurs revenus étaient de 1,5 milliard d’euros, et c’était la branche la plus rentable de l’entreprise. » Reste que la branche a perdu de sa superbe depuis. Après des bénéfices opérationnels de 499 millions d’euros en 2013, elle a accusé 73 millions d’euros de pertes en 2014.

Escarcelle

Si le groupe nucléaire n’est pas prêt à lâcher l’Afrique, c’est aussi parce qu’il redoute que ses mines ne tombent dans l’escarcelle de l’un de ses principaux concurrents, China National Nuclear Corporation, présent au Niger depuis 2007. Autre raison : Areva et EDF (qui a monté un bureau à Johannesburg en 2007) lorgnent des contrats nucléaires en Afrique du Sud.

Les deux groupes français entretiennent avec Eskom, la compagnie électrique du pays, des relations rapprochées depuis 1976, date de la construction de la centrale nucléaire de Koeberg, la seule du continent.

Et, grâce à leur implantation africaine, ils espèrent décrocher l’approvisionnement en combustible et la construction des futures centrales sud-africaines, d’une capacité totale impressionnante (9 600 MW). Un marché convoité également par la Russie, les États-Unis, la Chine et la Corée du Sud. Au moment où ces centrales entreront en service, les cours de l’uranium auront remonté, et les gisements nigériens, namibiens et centrafricains d’Areva s’avéreront à nouveau intéressants.

 


 

L’héritage empoisonné d’Uramin 


C’est pour renforcer son portefeuille minier africain, alors concentré sur le Niger et ses exploitations de l’Aïr (Somaïr et Cominak), qu’en 2006 Areva a racheté Uramin, une société présidée par le Ghanéen Sam Jonah et détenant des gisements d’uranium en Namibie, en Centrafrique et en Afrique du Sud. Une acquisition au prix fort (1,8 milliard d’euros), pilotée par Anne Lauvergeon… et qui s’est avérée malheureuse. À la suite de cet achat, la direction d’Areva a passé 1,5 milliard d’euros de dépréciation d’actifs en 2012. Le groupe a revendu les gisements sud-africains décevants hérités d’Uramin en 2013, abandonné l’idée de développer à court terme ses mines centrafricaines affectées par la situation politico-sécuritaire, et fait face à une exploitation techniquement difficile et coûteuse du site deTrekkopje, en Namibie. Un vrai fiasco pour lequel les responsabilités n’ont pas encore été complètement élucidées, compte tenu de l’opacité des tractations de l’époque.