Algérie/19 juin 1965 : un jour, deux destins

Le nouveau président Ben Bella (à g.) et son ministre de la Défense, Houari Boumédiène en septembre 1962, au lendemain de l'indépendance. © KAHIA/ARCHIVES J.A.

C'était il y a cinquante ans. Le 19 juin 1965, le président Ahmed Ben Bella était renversé par des membres de son propre gouvernement. À la manœuvre, celui qu'il prévoyait d'éliminer : le ministre de la Défense, Houari Boumédiène. Retour sur cette nuit ou l'histoire algérienne a basculé.

Un coup d’État en préparation ? Non, un tissu de rumeurs. Quand, ce mercredi 16 juin 1965, un ami du président Ahmed Ben Bella, 48 ans, tente de le prévenir de l’imminence d’un putsch, il hausse les épaules. « Ce ne sont pas des marionnettes comme cela qui sont capables de faire un coup d’État », répond-il. On ne se méfie jamais assez des marionnettes. Trois jours après la prophétie de son visiteur du soir, le premier président de l’Algérie indépendante est destitué par un pronunciamiento conduit par Houari Boumédiène, vice-président et ministre de la Défense. Sans avoir été jugé, Ben Bella sera détenu dans le plus grand secret pendant près de quinze ans puis assigné à résidence, avant d’être libéré, en 1981. Ironie du sort, ce chef historique de la révolution a été trahi par ses propres alliés, qui l’avaient hissé au pouvoir en septembre 1962. Le colonel Boumédiène avait donc vu juste, lui qui, deux ans avant de renverser ce président élu en septembre 1963, résumait ainsi sa politique à l’égard de Ben Bella : « Nous le soutiendrons tant qu’il sera utile à l’Algérie. Le jour où il cessera de rendre service, il ne nous faudra pas plus de deux heures pour le renverser. » Quels événements ont convaincu Boumédiène que cette heure était venue ? Retour en arrière.

Un an après son arrivée au pouvoir, Ben Bella souhaite asseoir davantage son emprise sur les appareils de l’État et sur la société. C’est que ce marxiste-léniniste ne souffre alors pas la moindre contestation. Ses ex-compagnons de la lutte armée, qui s’opposaient à son régime autocrate, ont été laminés. Mohamed Boudiaf, avec lequel il a été emprisonné en France ? Déporté dans le Sud, condamné à mort en 1964, avant d’être contraint à l’exil, au Maroc. Hocine Aït Ahmed, fondateur du parti d’opposition Front des forces socialistes (FFS) ? Jeté en prison pour avoir lancé un mouvement de sédition dans les montagnes de Kabylie. Krim Belkacem, l’autre héros de l’indépendance et grand négociateur des accords d’Évian ? Poussé vers l’exil en France. Le colonel Mohamed Chaabani, qui contrôlait les départements du Sud ? Exécuté le 3 septembre 1964 après un procès expéditif pour « haute trahison ». Quand des officiers de l’armée le supplient d’épargner sa vie, Ben Bella lui refuse la grâce. « Je vous ai dit : “Exécutez-le cette nuit”, répond-il à Saïd Abid, commandant de la Ire région militaire. Je t’interdis de me contacter une autre fois. »

Une fois ses opposants écartés un à un, Ben Bella se penche sur le cas de ses alliés. Le président se méfie tout particulièrement de Boumédiène, ce colonel austère et taiseux qui exerce une influence considérable sur certains ministres de son gouvernement. « Il dirige l’armée comme un monarque », se plaint-il un jour auprès de Gamal Abdel Nasser, le raïs égyptien. La méfiance entre les deux hommes n’est pas nouvelle. En avril 1963, dans sa résidence de la villa Joly, sur les hauteurs d’Alger, le président présente ainsi Boumédiène à un journaliste égyptien : « Voici l’homme qui prépare des complots contre moi. » Avant de s’adresser au colonel : « Comment vont les intrigues ? » « Très bien, merci », répond-il avec un sang-froid désarmant.

Déjà président et chef du gouvernement, chef suprême des forces armées, ministre des Finances, de l’Intérieur, de l’Information ainsi que patron du parti unique, le Front de libération nationale (FLN), Ben Bella veut désormais récupérer le ministère des Affaires étrangères, dirigé par Abdelaziz Bouteflika. Depuis plusieurs mois, les rapports entre ces deux-là sont devenus exécrables. Le président soupçonne son jeune ministre de pratiquer une diplomatie parallèle. « Il n’en fait qu’à sa tête, maugrée Ben Bella. Lorsque je veux voir un ambassadeur, je dois passer par lui ! » Bouteflika, lui, vitupère contre ce chef d’État passé sous influence de Nasser et de Fathi al-Dib, patron des services secrets égyptiens.

Mai 1965. Le président convoque son ministre à la villa Joly. L’entretien est tendu. « Je crois que dans l’intérêt du pays, de nos rapports personnels et de l’avenir de la nation, tu ferais bien de démissionner. Réfléchis », lui annonce Ben Bella. Réplique de Bouteflika : « Et toi aussi, réfléchis… » Au sortir de l’audience, ce dernier consulte Chérif Belkacem, un de ses camarades du « clan d’Oujda » (groupe politico-militaire composé de membres du FLN, formé durant la guerre d’Algérie). « Rentre chez toi et reste tranquille », lui conseille-t-il. Tahar Zbiri, chef d’état-major de l’armée, lui fait la même suggestion : « Reste à ta place et laisse Ben Bella ordonner à la police de te déloger. »

Au Caire, où il participe à une réunion des chefs de gouvernement arabes, Houari Boumédiène est aussitôt alerté sur les intentions de Ben Bella. « Ne faites rien, ordonne-t-il. J’arrive. » À Alger, la bande du clan d’Oujda se réunit au domicile du colonel. Les reproches fusent et la conjuration prend forme. « Nous lui avons offert le pouvoir sur un plateau d’argent et maintenant il veut nous exclure », tempête Kaïd Ahmed, fraîchement renvoyé de son ministère du Tourisme. « Ben Bella va tous nous éliminer ! » prévient Boumédiène. Décision est donc prise de l’écarter avant qu’il n’arrive à ses fins. « C’était son coup d’État ou le nôtre, confie un participant de ces conclaves. Il n’était pas question d’hésiter. »

Début juin. Les conjurés, rejoints par les commandants des régions militaires, enchaînent les réunions secrètes sous la férule de Boumédiène. Ils discutent de la date du putsch et du modus operandi. Le temps presse car, le 29 juin, le chef d’État algérien doit présider en grande pompe la conférence afro-asiatique à Alger. Le destituer après qu’il a paradé avec les chefs d’État d’Afrique et d’Asie est un exercice périlleux. L’opinion internationale et les puissances étrangères refuseraient de reconnaître la légitimité de nouveaux dirigeants arrivés au pouvoir à coups de baïonnettes. Bouteflika suggère d’agir avant la tenue de ce sommet puis de faire la tournée des ambassades étrangères pour justifier le coup de force. Plan adopté.

Quid de la date ? Le président est attendu le 17 juin à Oran pour assister au match de football Algérie-Brésil. Grand amateur du ballon rond, qu’il pratiqua à un haut niveau – il a porté le maillot de l’Olympique de Marseille lors de la saison 1939-1940 -, Ben Bella ne saurait rater l’événement. Un des factieux suggère donc de le kidnapper dans l’enceinte du stade, à la fin de la rencontre. Mais Bouteflika craint qu’un enlèvement au milieu d’une foule de 60 000 personnes et en présence de la presse nationale et étrangère ne débouche sur des affrontements et sur un bain de sang. L’idéal, conseille-t-il, est de l’arrêter chez lui.

Le plan validé, il reste à donner un nom à la nouvelle instance appelée à remplacer son régime. Ce sera le « Conseil de la révolution ». « Nous voulions un nom propre à l’Algérie et qui mît fin à l’autocratie de Ben Bella », écrira dans ses mémoires Tahar Zbiri. Très vite, ces bruits de bottes parviennent aux oreilles du président. « Prends les devants, Boumédiène et sa clique ont compris qu’ils seront éliminés, le prévient un fidèle. Ils sont décidés à agir. » Mais l’intéressé y accorde peu de crédit.

Vendredi 18 juin. Ben Bella reçoit au Palais du peuple les membres du gouvernement et les hauts gradés de l’armée. Le soir, à 21 heures, il convoque Houari Boumédiène à la villa Joly, évoque la réunion du bureau politique du FLN prévue le lendemain et le remaniement ministériel. Il s’en prend à certains ministres, affirme vouloir remplacer Bouteflika et envisage de nommer des technocrates dans son nouvel exécutif. Bref, il veut faire le ménage. Boumédiène s’y oppose. Les deux hommes se séparent, plus que jamais brouillés.

Le colonel regagne alors ses bureaux au ministère de la Défense pour un dernier briefing avant de déclencher l’opération. Il donne ses consignes : l’arrestation de Ben Bella devra se dérouler en moins de deux heures et sans effusion de sang. Dans le cas où il réussirait à s’échapper, l’armée prendra d’assaut toute ambassade qui lui offrirait l’asile. Celle du Maroc, située près de la résidence du chef de l’État algérien, est particulièrement surveillée. Bien qu’en froid avec le Palais royal depuis la guerre des sables de 1963, Ben Bella n’oublie pas ses origines marocaines. Puis Houari Boumédiène se tourne vers Tahar Zbiri : « Il faut que ce soit toi qui l’arrêtes ! »

Minuit. Les chars de l’armée prennent position autour de la capitale. Les rares Algérois témoins de la scène pensent qu’il s’agit encore du tournage du film La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo. À la villa Joly, des officiers de l’armée algérienne, complices de l’opération et au fait du mot de passe de la soirée, prennent la relève de la garde rapprochée du président. Le samedi 19 juin, à 1 heure du matin, Tahar Zbiri et ses hommes montent les escaliers qui mènent à l’appartement du président, au cinquième étage de la villa. Ben Bella est réveillé par des coups frappés contre sa porte et la voix du chef d’état-major de l’armée : « Si Ahmed, tu n’es plus président. Nous avons constitué un Conseil de la révolution. Tu dois nous suivre. Il ne t’arrivera rien. » Le président s’habille et descend au rez-de-chaussée. Menottes aux poignets, il monte dans une Jeep pour rejoindre le sous-sol d’une villa à Hydra, sur les hauteurs d’Alger. Il y restera des mois avant d’être évacué vers un autre lieu de détention. On ne se méfie jamais assez des marionnettes.

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HASSAN II : « LE MOMENT QUI A SCELLÉ LE SORT DE BEN BELLA »

C ‘ est le roi Hassan II qui raconte la scène dans un livre d’entretiens avec l’écrivain Éric Laurent, paru en 1993. Elle se passe au Caire, en janvier 1964, lors d’un sommet de la Ligue arabe. Ben Bella et le roi du Maroc, en froid depuis la guerre des sables de 1963, se rencontrent sous les auspices de Gamal Abdel Nasser. L’entrevue se déroule dans la suite du président algérien, à l’hôtel Hilton. Celui-ci arrive en compagnie de son vice-président et ministre de la Défense, Houari Boumédiène. Devant la porte, Ben Bella se retourne vers ce dernier : « Toi tu n’entres pas. C’est mon appartement. » Hassan II raconte encore : « Nasser hoche la tête d’un mouvement approbateur, l’air de dire: « Oui, il n’a rien à faire ici. » Je crois que ce jour-là le sort de Ben Bella a été scellé. En entendant ces mots, Boumédiène a terriblement pâli, et j’ai compris qu’il n’oublierait jamais cette humiliation.»

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