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Maroc : Institut Mohammed VI… International Imam Academy

Par - Envoyée spéciale

L'établissement accueille cette année 777 élèves, nourris et logés sur place. © HASSAN OUAZZANI POUR J.A.

Inauguré en mars, l'Institut Mohammed-VI propose une formation religieuse - ou un cycle de perfectionnement - à des étudiants de différentes nationalités, notamment des Subsahariens. Objectif : contrer les dérives jihadistes par une meilleure connaissance de la pratique de l'islam.

Fatima Soumah ajuste son châle blanc sur sa tête en prenant place dans une salle de classe de l’école des imams, à Rabat. Elle a deux ans pour apprendre à être morchida (conseillère religieuse). Quadragénaire, elle a laissé son mari et ses trois enfants à Conakry et s’est libérée de son poste d’enseignante de langue arabe pour répondre à l’appel de son président, Alpha Condé, qui, en mars 2014, a convié les religieux et morchidate guinéens à suivre une formation religieuse – ou un cycle de perfectionnement -, gracieusement offerte par le roi Mohammed VI. « Quand j’ai appris la nouvelle, je me suis tout de suite inscrite sur la liste des candidats et j’ai été sélectionnée », se souvient-elle, sous le regard bienveillant d’Amina Regragui Sylla, chef de la délégation du ministère guinéen des Affaires religieuses, qui chaperonne les vingt-trois étudiantes guinéennes, toutes dans la même classe.

Le souhait le plus cher de Fatima, une fois rentrée chez elle, est d’aider ses compatriotes dans leur pratique religieuse quotidienne en leur expliquant comment faire leurs ablutions, leur prière, leur pèlerinage à La Mecque… Quid de la lutte contre les discours radicaux ? Les religieuses guinéennes ne se sentent pas concernées par cette mission. « Nous ne souffrons pas vraiment de l’extrémisme, quand bien même nous sommes entourés de foyers de tension (Mali, Nigeria…). Le problème, chez nous, c’est la méconnaissance du dogme religieux, de la pratique élémentaire de l’islam », explique Mariama Bobo Barry dans un arabe impeccable.

Rayonnement religieux en Afrique et dans le monde

Licenciée en études coraniques de l’université de La Mecque, en Arabie saoudite, cette jeune morchida de 26 ans veut se perfectionner dans la récitation du Livre saint. « Ce qui me plaît le plus dans cette école, explique-t-elle, c’est la façon dont les Marocains récitent les versets, très proche de la nôtre. » Grâce aux outils que leur fournira cette formation pédagogique, les morchidate guinéennes investiront les mosquées, les médias et les campagnes pour faire du tabligh ( « prédication » ) en bonne et due forme.

Inauguré en mars, l’Institut Mohammed-VI de formation des imams prédicateurs et des prédicatrices est la nouvelle plateforme à travers laquelle le Maroc veut assurer son rayonnement religieux en Afrique et dans le monde. Les méfaits de Daesh, de Boko Haram, d’Aqmi et autres courants obscurantistes ont incité le royaume chérifien à offrir aux pays qui le souhaitent l’apprentissage d’un islam inspiré de l’école malékite, l’une des plus tolérantes du sunnisme.

Hassan Ouazzani/J.A.

Abdeslam Lazaar, directeur de l'Institut, entouré de disciples maliens © Hassan Ouazzani/J.A.

D’une superficie de 28 000 m2, l’Institut Mohammed-VI, situé dans le quartier Al-Irfane, pôle universitaire de Rabat, accueille 777 étudiants de différentes nationalités, qui y suivent un enseignement essentiellement religieux, complété par des cours de géographie, de sciences humaines et de droits de l’homme, à raison de trente heures par semaine. Les élèves sont répartis dans des classes en fonction de leur niveau général et de leur maîtrise de l’arabe. Nourris et logés sur place, ils disposent d’une salle de sport et d’un espace multimédia où on leur apprend à manier les ordinateurs et à se familiariser avec les réseaux sociaux, où fleurissent les discours jihadistes.

« Nous n’avons pas improvisé cette formation, et notre démarche n’est nullement opportuniste, contrairement à ce que certains peuvent penser. Elle est dans la continuité logique de ce que nous avons fait chez nous, il y a neuf ans », glisse un conseiller du ministre marocain des Habous et des Affaires islamiques. En 2006, trois ans après les attentats de Casablanca, qui firent 45 morts, le roi avait en effet lancé une importante réforme religieuse pour contrer le discours extrémiste avec, à la clé, la création d’un centre de formation pour le personnel des mosquées.

Cette formation a été ouverte aux femmes, les morchidate, auxquelles on a assigné pour mission de désamorcer toute pensée radicale au sein de la gent féminine, essentiellement dans les quartiers populaires. Depuis cette date, 1 432 imams et 509 morchidate ont ainsi été formés. Déployés dans les mosquées du royaume, ils prêchent la parole de l’islam officiel, prennent le pouls de la population pour identifier d’éventuelles dérives et constituent, de ce fait, une arme redoutable entre les mains de l’État.

 

Forte de son expertise, la formation religieuse marocaine est ainsi devenue un produit exportable. Lors de son voyage au Mali, en novembre 2013, Mohammed VI propose au président Ibrahim Boubacar Keïta (IBK) de l’aider à faire face au jihadisme qui gangrène le nord de son pays en prenant en charge la formation d’imams maliens capables de répondre à tout usage dévoyé de la religion. IBK accepte et signe une convention avec le Maroc pour former 500 imams sur cinq ans. D’autres présidents subsahariens solliciteront dans la foulée Mohammed VI, qui leur répondra favorablement. Une démarche altruiste du Maroc ? Voire… Le royaume est en réalité doublement gagnant. Non seulement il tire profit de l’aura dont jouit la commanderie des croyants dans ces pays, mais il consolide aussi ses alliances dans le dossier du Sahara et son implantation économique sur le continent.

Hassan Ouazzani/J.A.

La formation est également ouverte aux femmes. Ici, trois morchidate guinéennes. © Hassan Ouazzani/J.A.

« Dans ma région, à Gao (Nord-Mali), de dangereux amalgames gagnent les esprits, j’entends des appels à couper le bras ou à donner des coups de fouet sur la place publique… Pourtant, aux premiers temps de l’islam [à La Mecque], le Prophète n’a jamais ordonné pareils châtiments !  » s’indigne Abdoulaye Maiga, un imam malien de 36 ans. Certes, tous ses compatriotes n’ont pas eu la chance, comme lui, d’avoir suivi un cursus d’études islamiques en langue arabe à l’université de N’Djamena, au Tchad, mais il est intimement convaincu que le terrorisme ne sera vaincu que par la connaissance.

« Le premier mot de la Révélation est iqraa [ « lis !  » ], un appel à la lecture, à l’apprentissage. Sans connaissance approfondie de notre religion, notre pays ne retrouvera jamais la paix », lâche-t-il. Son ami Lassina Diabaté, 43 ans, acquiesce : « Notre mission, une fois rentrés au Mali, est de former nos compatriotes à la vraie pratique de l’islam.  » Comment ? « Nous devons unifier les rites islamiques, dont la diversité est source de division entre Maliens et alimente le discours des takfiristes (excommunicateurs). Le rite malékite est le plus adapté à notre rapport historique avec l’islam. »

Indépendance financière

Le directeur de l’Institut, Abdeslam Lazaar, se félicite de la conclusion à laquelle sont parvenus ses élèves maliens. Il confie : « C’est bien beau de leur parler d’islam tolérant, encore faut-il leur communiquer un savoir qui les protégera de tout embrigadement jihadiste. » Contrairement aux imams marocains, rétribués par l’État, ceux des pays subsahariens exercent souvent à titre bénévole ou vivent de financements informels, source de tous les dangers. À l’Institut de Rabat, on a donc pensé à leur proposer des formations diplômantes pour devenir électriciens, informaticiens, agriculteurs ou couturiers. Chaque étudiant choisit de se former à un métier qui lui permettra de gagner sa vie.

Former des imams éclairés, vigilants et indépendants financièrement pour contrer les assauts des salafistes, tel est l’objectif de l’Institut Mohammed-VI. En septembre prochain, cet établissement accueillera un nouveau groupe de Tchadiens et des morchidate venues de France. Des demandes commencent à affluer du Royaume-Uni, du Canada, d’Italie, de Suède et même d’Inde !

Pour y répondre, il est prévu d’agrandir l’Institut, dont la construction a coûté la bagatelle de 22 millions de dirhams (environ 2 millions d’euros). Une chose est sûre : cette école des imams est en train de raviver l’expérience des anciennes universités musulmanes, vers lesquelles convergeaient jadis tous les fidèles en quête de savoir et de sagesse.

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