Érythrée : Issayas Afewerki, Asmara parano

Le héros de la libération, 69 ans, aurait rendu la torture systématique © Simon Maina/AFP

L'ONU l'accuse de violations massives des droits de l'homme. Instable et paranoïaque, le président érythréen nie en bloc et voit des ennemis partout.

Dans les années 1990, le président américain Bill Clinton le citait parmi les « dirigeants de la renaissance » du continent. Issayas Afewerki apparaît désormais comme un authentique et impitoyable dictateur. Publié ce 8 juin, un rapport de l’ONU accuse le président érythréen de « violations des droits de l’homme systématiques et à grande échelle ». Certains des abus commis sont « d’une portée et d’une ampleur rarement observées ailleurs » et « pourraient constituer des crimes contre l’humanité ». Les enquêteurs, qui, pendant un an, ont recueilli 160 témoignages écrits et mené près de 500 entretiens dans huit pays – mais n’ont pu se rendre en Érythrée -, décrivent un climat de peur. N’importe qui peut être arrêté sans raison, emprisonné, torturé, assassiné. Ou tout simplement disparaître.

Pour répondre à ces accusations, une seule méthode : démentir, nier et crier au complot. Le ministre des Affaires étrangères évoque une attaque « visant à ébranler la souveraineté de l’Érythrée et à saper les progrès sociaux, politiques et économiques que le pays fait, y compris dans le domaine des droits de l’homme ». Question de point de vue sans doute.

Métamorphose

La communauté internationale, elle, ne retient que la métamorphose de l’ancien chef rebelle de 69 ans, héros vénéré d’une guerre de libération de trente ans – il avait abandonné ses études d’ingénieur pour rejoindre le mouvement séparatiste à 20 ans -, de plus en plus décrit comme mentalement instable et rangé dans la même catégorie que le despote nord-coréen Kim Jong-un.

On l’a vu à l’œuvre en 2001 lorsqu’il a fait arrêter onze membres du premier cercle du pouvoir, ex-compagnons de la lutte d’indépendance, pour avoir signé une lettre appelant à plus de démocratie, ainsi que les directeurs des journaux qui avaient osé la publier. Tous sont portés disparus depuis. À son actif également, la prison d’Eiraeiro, dans une brousse de caféiers et de cactus, où ceux qui le contredisent meurent un à un.

À la tête d’un pays qu’il croit mal aimé, Afewerki se fait fort de le protéger. Pour lui, l’Érythrée est toujours en guerre. Contre la malveillante Éthiopie, prête à fondre sur Asmara, mais surtout contre la CIA et les ONG, à l’origine de tous les maux du pays. Du haut de son mètre quatre-vingt-dix, il enjoint à chaque citoyen de prendre part à la défense nationale : service militaire dès 17 ans, pas de démobilisation avant 40 ans au moins et, pour réunir les appelés, des rafles massives.

Charbons ardents

Afewerki en a vu d’autres : un rapport de Human Rights Watch a fait état de 5 000 à 10 000 personnes emprisonnées sans jugement, Reporters sans frontières dénonce régulièrement le sort qu’il réserve aux journalistes… Il espère sans doute que la communauté internationale passera rapidement à autre chose. Mais pas sûr que celle-ci, et notamment l’Europe, se contente de ces dénégations. D’après l’ONU, quelque 5 000 Érythréens fuient leur pays chaque mois. Ce sont les plus nombreux – après les Syriens – à se lancer dans la périlleuse traversée de la Méditerranée. Lors de la seule tragédie de Lampedusa, en 2013, la majorité des victimes étaient érythréennes.

Au total, la politique de ce fils d’un fonctionnaire de Mengistu Haïlé Mariam, alias le « Négus rouge », et d’une vendeuse de bière traditionnelle a jeté sur les routes de l’exil quelque 360 000 de ses compatriotes en dix ans. Et à l’heure de la lutte globale contre le terrorisme, sa proximité avec les Shebab somaliens pourrait lui valoir d’autres sanctions. Autant dire que, après vingt-deux ans de pouvoir, l’ancien proche allié de Kadhafi, toujours soutenu financièrement par le Qatar et la Chine, est sur des charbons ardents.

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