Santé

Françoise Barré-Sinoussi : « L’atmosphère de peur est un terreau parfait pour la propagation du VIH »

Elle a participé à la découverte du virus dans les années 1980. © PHOTOPQR/L'EST RÉPUBLICAIN/MAXPPP

La scientifique française Françoise Barré-Sinoussi, prix Nobel de médecine en 2008, en est convaincue : l'Afrique a fait de vrais progrès dans la lutte contre le VIH. Mais le combat est loin d'être gagné. Mais il est illusoire de croire qu'un traitement sera bientôt disponible.

Dans le domaine de la recherche médicale, Françoise Barré-Sinoussi, 67 ans, est une rock star. Chercheuse en virologie à l’Institut Pasteur, elle a participé à la découverte du sida au début des années 1980. Ses travaux et recherches sur le VIH lui ont valu le prix Nobel de médecine en 2008. Une consécration pour cette dame aux multiples facettes. « Elle a consacré toute sa vie à la recherche fondamentale. Mais c’est aussi une clinicienne, une biologiste, une sociologue, une militante, énumère son collègue et ami Claude Griscelli, ancien directeur de l’Inserm. Je me demande comment on peut faire tout cela dans une seule vie ! » Invitée fin mai à Rabat par l’Université internationale Abulcasis des sciences de la santé, cette chercheuse française qui connaît bien le continent et qui parle d’un « modèle sida » comme méthode de travail pour venir à bout des maladies et épidémies du futur a accepté de répondre à nos questions.

JEUNE AFRIQUE : Vous avez animé à Rabat une conférence sur les défis sanitaires qui se posent à l’Afrique. Quel diagnostic dresseriez-vous de l’état de santé du continent ?

FRANÇOISE BARRÉ-SINOUSSI : Il y a eu beaucoup de progrès ces dernières années. Les réseaux de soins se sont nettement améliorés et il y a eu de belles avancées en ce qui concerne la formation du personnel soignant. Cela est notamment dû aux politiques de lutte contre le sida. Autre point positif : il y a de plus en plus de recherche, que ce soit en Afrique anglophone ou francophone. Par contre, le réseau de prise en charge des soins reste faible, et l’on manque encore dramatiquement de ressources humaines de qualité, en particulier en Afrique francophone.

Quels sont les bons élèves africains en matière de prévention, de dépistage et de prise en charge de grands maux tels que le VIH ?

Pour ce qui est de l’épidémie du sida, le Maroc a bien progressé depuis la fin des années 1980. Tout n’est pas parfait, mais beaucoup d’efforts ont été faits. Idem pour le Sénégal, qui s’en sort plutôt bien. Quand je demande à mes étudiants : « À votre avis, où trouve-t-on la prévalence la plus forte d’infection au VIH ? À Washington DC ou à Dakar ? » ils répondent tous : « À Dakar. » Ce qui est faux ! Dans la capitale sénégalaise, le taux de prévalence de l’infection est inférieur à 1 %. C’est le fruit d’un vaste plan national de lutte contre le sida, comprenant une politique d’éducation, d’information et d’accès aux soins.

Et quels sont les pays qui, au contraire, sont à la traîne ?

L’Afrique du Sud a accumulé un gros retard en matière de lutte contre le VIH au début des années 2000. Thabo Mbeki, qui était alors président, et son ministre de la Santé ne voyaient pas l’utilité de mettre en place tel ou tel traitement puisqu’ils contestaient l’origine virale du sida. À cette époque, il y avait pourtant des gens qui étaient prêts et formés à la prise en charge du VIH. Heureusement, depuis, les choses ont changé. Pretoria a investi pour pallier ce retard, et l’épidémie a commencé de reculer. Mais c’est vrai qu’elle est, par endroits, à un niveau tel – dans certaines provinces, jusqu’à 30 % de la population est infectée – que le pays tout entier continue d’apparaître comme un mauvais élève.

En Afrique, les personnes infectées ont-elles accès aux antirétroviraux, qui permettraient de les traiter et d’enrayer l’expansion épidémique ?

Oui, bien sûr. Encore faut-il que les personnes infectées par le VIH soient dépistées. Le traitement de première ligne coûte 25 euros par patient. Il est pris en charge soit par les États eux-mêmes, soit par des fonds internationaux, en fonction du niveau économique des pays et du niveau de propagation de l’épidémie. Le problème est plus au niveau de l’approvisionnement ou de l’organisation du circuit de prise en charge. Souvent, cela se résume à des questions de logistique.

Pourra-t-on un jour parler de guérison totale pour les personnes infectées par le VIH ?

Une guérison totale, dans le sens d’une élimination complète du virus du corps humain, c’est quasiment une mission impossible. Un virus comme le VIH est présent partout, dans toutes les cellules du corps, à l’état actif ou dormant, ce qui le rend difficile à éliminer. Éliminer une cellule où il est caché, à l’état dormant, c’est comme chercher à éliminer une aiguille dans une botte de foin. En revanche, un traitement permettant une rémission durable, c’est possible.

Quand ce type de traitement pourra-t-il voir le jour ?

L’Amfar [American Foundation for AIDS Research], aux États-Unis, parle de 2020. Mais en réalité, personne n’en sait rien. Ce que l’on sait, en revanche, c’est qu’il y a des personnes aujourd’hui dans le monde qui sont en rémission. Si on arrive à comprendre les mécanismes qui le permettent, on aura avancé sur les stratégies à adopter.

Il y a quelques mois, vous avez dénoncé le durcissement de la loi sur l’homosexualité dans plusieurs pays du continent, comme l’Ouganda ou le Nigeria, arguant que cela favorise la propagation du virus. Pourquoi ?

C’est vrai que j’ai une position forte et tranchée sur cette question. Quand je rencontre les dirigeants des pays concernés et qu’ils me disent : « Madame, nous n’avons pas les mêmes convictions », je leur réponds systématiquement que moi je n’ai pas de convictions, j’ai des preuves scientifiques. Et je leur présente les études qui démontrent que les pays ayant des politiques répressives ont des taux de prévalence de maladies sexuellement transmissibles beaucoup plus importantes et que, plus globalement, il y a une corrélation directe entre durcissement des lois sur la liberté des mœurs et les infections. Si les homosexuels sont menacés de prison ou de persécutions, ils éviteront de se faire tester pour le virus ou de demander à être soignés s’ils sont infectés. Cette atmosphère de peur est un terreau parfait pour la propagation du VIH.

Parlons maintenant d’Ebola… Pourquoi, après quelques semaines de répit, l’épidémie semble être par endroits repartie ?

Il n’y a jamais eu de répit. Si la situation semble certes réglée au Liberia, en Sierra Leone il y a toujours des cas, même si leur nombre a diminué. Pareil en Guinée.

La communauté internationale a-t-elle tardé à réagir face à Ebola ?

Elle a surtout été avisée tardivement. Les premiers cas d’Ebola sont apparus en 2013, mais la communauté internationale n’en a été informée qu’en mars 2014. À qui la faute ? Je l’ignore, mais une fois l’information sue, la mobilisation a été très forte.

Quel espoir y a-t-il d’enrayer ce fléau ?

Les recherches sur un traitement sont sur la bonne voie. Au moins trois approches thérapeutiques différentes ont été testées, notamment en Sierra Leone. Et elles ont donné des résultats plutôt prometteurs : le cocktail d’anticorps a 43 % d’efficacité chez les singes, ce qui est plutôt bien, et les essais cliniques de phase 1 chez l’homme montrent 45 % d’efficacité. Le problème maintenant, c’est que comme les malades sont moins nombreux, il devient difficile de trouver des candidats pour les études et cela ralentit le lancement d’un médicament, car les traitements doivent être testés sur de larges échantillons avant d’être commercialisés.

Vous dites qu’il faut s’inspirer du « modèle sida » pour venir à bout des grandes problématiques sanitaires de notre époque. Qu’entendez-vous par cela ?

Ce qu’il faut savoir, c’est que pour résoudre le problème sida il y a toujours eu dès le départ, dans les années 1980, une interaction forte entre chercheurs, cliniciens et personnes atteintes du VIH, ainsi qu’une intégration de toutes les composantes de la recherche. Et on en a vu les bénéfices. Donc pour avancer dans la lutte contre les autres pathologies, il serait bon d’avoir en tête cette approche pluridisciplinaire qui fait la force du modèle sida.

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