Interview

Mohamed Mani : « L’Aneti va accompagner 6 000 chercheurs d’emploi en Tunisie »

Par Quentin Velluet  | 

Alors que les premiers bénéficiaires du programme Jeune et employabilité pour les des jeunes diplômés viennent d’achever leur formation, Mohamed Mani, directeur général de l’Agence nationale pour l’emploi et le travail indépendant (Aneti) livre à JA Emploi & Formation les modalités de cette initiative et un point de vue lucide du marché de l’emploi tunisien.

Croissance économique ne rime pas avec croissance du marché de l’emploi. La Tunisie en est l’illustration parfaite. Fort d’une progression de son économie estimée à 2,7 % pour 2018 par la Banque Mondiale, le pays devrait créer des emplois cette année, mais pas assez pour occuper les 628 000 tunisiens, soit 15,3 % de la population active, actuellement en quête d’un job.

Dans ce contexte, le rôle et l’utilité de l’Agence nationale pour l’emploi et le travail indépendant (Aneti) peuvent être mis en doute. Pour anticiper les critiques, l’agence, avec l’appui du ministère de la Formation professionnelle et de l’Emploi, a décidé de moderniser son organisation interne et son offre de service.

Une première étape vient d’être franchie avec le lancement d’un programme visant à améliorer l’employabilité des jeunes diplômés en formant mieux les conseillers. Mohamed Mani, directeur général de l’Aneti, en détaille les modalités à Jeune Afrique Emploi & Formation et livre au passage, une analyse lucide de l’état de l’emploi tunisien.

Jeune Afrique Emploi & Formation : Quel est le rôle de l’Agence nationale pour emploi et le travail indépendant (Aneti) ?

Mohamed Mani : L’Aneti est le seul organisme habilité à être l’intermédiaire entre les demandeurs d’emploi et les entreprises en Tunisie. À cela, j’ai envie d’ajouter “malheureusement”, car d’autres acteurs existent mais sont considérés comme illégaux. Or nous n’avons à ce jour que 900 conseillers dans 112 bureaux de l’emploi à travers le pays, pour 200 000 inscrits en recherche active.

Nous avons donc besoin d’augmenter nos effectifs, de former nos conseillers à de nouvelles méthodes. Nous devons aussi améliorer nos instruments de ciblage, d’orientation et d’information pour identifier et répondre aux besoins des chercheurs d’emploi qui sont dans les situations les plus difficiles. C’est dans ce cadre que le projet Jeunes et employabilité (JEMP) a été lancé officiellement en avril 2017 et mis en route en octobre de la même année.

Nous n’avons à ce jour que 900 conseillers pour 200 000 inscrits

Comment se traduit le programme JEMP sur le terrain ?

Notre bailleur de fonds est le royaume des Pays-Bas et l’Organisation internationale du travail (OIT) est notre principal soutien opérationnel. Trente coachs de l’institution, de Pôle emploi et du Centre international de formation de Turin en Italie, interviennent pendant un an dans la formation de nos conseillers sur les thèmes du développement personnel et des soft skills. À leur tour, nos conseillers vont accompagner 6 000 chercheurs d’emploi sur les thématiques du travail en équipe, de la confiance en soi, de la gestion du stress ou du leadership, dans les gouvernorats les plus défavorisés : ceux de Béja, Jendouba, Siliana et Kef.

Quels critères faut-il remplir pour bénéficier de ce suivi ?

Nous choisissons en priorité des chômeurs de longue durée, sans emploi depuis trois, quatre ans ou plus et notamment les femmes. Il suffit de se présenter au bureau de l’emploi le plus proche de chez soi pour pouvoir s’inscrire et être accompagné pendant trois mois. Et pour que chacun puisse se déplacer facilement et être présent physiquement à ces formations, nous indemnisons les participants à hauteur de 200 dinars par mois (près de 68 euros).

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Quels sont les résultats? Les premières personnes accompagnées ont-elles trouvé un emploi ?

Nous avons accompagné 1 100 personnes depuis octobre. La première session vient de s’achever, il est donc encore un peu tôt pour avoir une idée précise du taux d’insertion dans l’emploi. Et je n’ose pas dire que tous trouveront un emploi rapidement. Mais au moins, ils ont repris confiance en eux, sont motivés à chercher par eux-même et préparés pour les entretiens d’embauche. Pour certains, qui cherchent depuis très longtemps et avaient baissé les bras, les changements de comportement sont étonnant.

Ce programme qui doit durer un an va-t-il suffire ? Avez vous anticipé la suite ?

D’ici octobre 2018, la totalité de nos conseillers seront formés aux nouvelles pratiques de formation en matière de soft skills. Parallèlement, nous allons monter des clubs de chercheurs d’emploi, où chacun pourra se retrouver pour chercher à plusieurs et échanger des expériences. Nous développons également une plateforme de coaching en ligne. Enfin, nous sommes en train de rédiger une liste des plus gros recruteurs du pays, en demandant à des entreprises comme Daher, Yazaki ou celle du secteur bancaire d’anticiper leurs projets de recrutements à travers des engagements fermes.

Pour moi, la fuite des cerveaux est à encourager

Responsabiliser les chercheurs d’emploi, améliorer leur employabilité c’est bien. Mais quand le marché de l’emploi n’a pas assez de postes à offrir, quelle est l’alternative ?

L’expatriation. Pour moi, la fuite des cerveaux est à encourager. Notre économie est trop peu diversifiée, elle est incapable d’absorber le nombre actuel de chômeurs et encore moins le flux annuel des nouveaux arrivants. Les premières victimes de ce dysfonctionnement sont les jeunes diplômés. Au total, 270 000 sont actuellement sans emploi, et plus particulièrement des femmes. Et parmi ces diplômés de l’enseignement supérieur, 45 % proviennent de filières techniques. Le problème va donc au-delà de l’inadéquation entre formation et besoins. Travailler à l’étranger fait donc partie des solutions.

Alors même qu’une infime partie d’entre eux reviennent ensuite ?

Ils ne reviennent peut-être pas physiquement, mais la Tunisie en profite tôt ou tard. Via un apport de devises ou des investissements futurs par exemple. L’emploi à l’étranger figure d’ailleurs dans le plan d’action 2018 du gouvernement : 10 000 tunisiens devraient partir travailler à l’international cette année, notamment au Canada, dans les pays du Golfe et en Allemagne.

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