Au Kenya, le combat d’un fermier pour secourir les animaux assoiffés

Par AFP

Des bêtes victimes de la sécheresse au Kenya en 2009. © SAYYID AZIM/AP/SIPA

Dans une réserve animalière du sud du Kenya, le soleil féroce a flétri la savane, asséché les rivières et transformé les trous d'eau en cuvettes de terre poussiéreuse. Dans ce paysage de désolation, un fermier s'efforce de secourir les troupeaux assoiffés.

Depuis six mois, une centaine d’éléphants, buffles et zèbres vient s’abreuver à un trou d’eau alimenté par ce fermier qui, chaque jour, parcourt 70 km avec un camion bleu qu’il loue pour acheminer le précieux liquide.

Car en novembre, les pluies censées tomber tous les six mois, ne sont pas venues, pour la troisième fois de suite. Bouleversé par la vue d’animaux affaiblis près de trous vides, Patrick Mwalua a alors commencé à récolter des fonds pour fournir en eau la réserve des Taita Hills.

Le terrible souvenir de 2009

Cet agriculteur de 41 ans était hanté par le souvenir de la sécheresse de 2009, qui avait causé la mort de 40% des animaux dans le parc national voisin du Tsavo Ouest, selon le Fonds international pour la protection des animaux (Ifaw).

« C’était tellement triste. Je l’ai vu moi-même et ça m’avait beaucoup peiné. Je m’étais dit que ça ne devait jamais se reproduire », déclare-t-il à l’AFP.

Au long de sa vie, Patrick Mwalua a vu le climat évoluer radicalement. La sécheresse a provoqué des pénuries chroniques d’eau et une hausse des incidents entre les humains et la faune sauvage.

Pour la majorité des habitants, qui tentent juste de survivre, les animaux sont d’abord une menace et un adversaire dans la lutte pour des terres et des ressources. Des éléphants assoiffés – un éléphant peut boire jusqu’à 190 litres à chaque fois qu’il s’abreuve – ont mené plusieurs raids meurtriers dans des villages ces derniers mois pour trouver de l’eau.

« La voix des animaux »

Patrick Mwalua, lui, considère comme crucial de protéger la faune sauvage. « Nous sommes la voix des animaux », dit-il.

Soutenu financièrement par des connaissances étrangères avec lesquelles il avait travaillé dans le passé, il a collecté des fonds pour financer le convoyage d’un camion d’eau. Il en coûte 237 euros par jour.

Au début, il versait l’eau directement dans les trous d’eau, mais il y avait une déperdition car le liquide s’infiltrait dans la terre. Il s’est donc tourné vers un réservoir au sol cimenté, près d’un lodge à touristes.

Ce lodge ne pouvait pas à lui seul abreuver suffisamment les animaux, car la sécheresse est « vraiment vigoureuse », explique à l’AFP l’un des gérants, Alex Namunje. Le camion de Patrick Mwalua est une chance pour les animaux : « ils courent dès qu’ils le voient approcher, ils connaissent même les horaires ».

Le camion se gare au bord du réservoir et déverse ses 12.000 litres d’eau en une demi-heure. « Quand ils sont vraiment assoiffés, les animaux boivent même l’eau au fur et à mesure que le camion se vide », souligne Alex Namunje.

Financement participatif

Une amie américaine de Patrick Mwalua a récolté 190 000 euros sur la plateforme de financement participatif Go Fund Me, essentiellement ces deux dernières semaines, alors que l’histoire de ce fermier circule sur les réseaux sociaux.

« Je n’en suis pas revenu », avoue Patrick, qui envisage maintenant d’acheter son propre camion et de creuser un puits dans le parc.

Son initiative a été imitée par une autre association.

Si les défenseurs de l’environnement applaudissent, ils soulignent aussi que le réchauffement climatique et les activités humaines ont tellement affecté les ressources en eau qu’il faudra bien plus que cela pour résoudre le problème.

« C’est une bonne initiative, mais combien de litres d’eau pouvons-nous emmener en camion dans le Tsavo ? Combien de puits pouvez-vous creuser ? », s’interroge Jacob Kipongoso, directeur de la fondation Tsavo Heritage.

Il prédit que le conflit entre les humains et les animaux va empirer.

« Le Tsavo sera mort »

Preuve en est la présence mortelle des serpents qui, cherchant désespérément de l’eau et un endroit frais où s’abriter, se rapprochent de plus en plus des humains à mesure que la sécheresse et le changement climatique affectent leur habitat traditionnel.

Les femmes du village de Jacob Kipongoso voient chaque matin les traces de serpents sur le sable quand elles vont chercher l’eau, souligne-t-il.

Et les morsures ont augmenté ces dernières années, au point que le Service kényan de la faune sauvage (KWS) tente d’amender une loi garantissant une compensation financière aux victimes, car celle-ci devient extrêmement coûteuse, représentant des millions d’euros par an.

La principale source en eau du Tsavo Ouest est le lac Jipe, à cheval sur la frontière avec la Tanzanie. Mais selon Jacob Kipongoso, son niveau a baissé de 10 mètres en dix ans.

« À ce rythme-là, ce sera un marécage dans quatre ou cinq ans, et dans 15 ans un cratère de poussière. Cela signifie que le Tsavo Ouest sera mort, fini », estime-t-il.

« Une catastrophe imminente »

Dans le parc voisin d’Amboseli, pendant la sécheresse de 2009, 14 éléphants avaient été tués par des braconniers et 99 étaient morts de soif, selon le KWS.

« Ce que cela signifie, c’est que nous devons cesser de nous concentrer sur le braconnage et commencer à faire face à la catastrophe imminente qu’est la mort d’éléphants et d’animaux par manque d’eau », estime Jacob Kipongoso.

En attendant, Patrick continue à parcourir chaque jour ses 70 km en camion malgré des problèmes de rein qui lui imposent deux dialyses par semaine.

En cet après-midi, les nuages s’accumulent au-dessus de la savane, et quelques grains de pluie font leur apparition. Une ondée qui ne suffit pas à imprégner la terre.

Des semaines de précipitations sont nécessaires pour mettre fin à la sécheresse. La prochaine saison des pluies est prévue en mars, mais les météorologues sont pessimistes.

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